«Tu vas voir, chez moi c’est pas l’agroindustrie !» En nous ouvrant les portes de son pick-up jonché de sangles, Jérôme Bayle le promet : il a plein de choses à dire et à montrer sur l’écologie. Carrure imposante et barbe fournie, le chaleureux leader des mobilisations agricoles, démarrées il y a deux ans en Occitanie, embraye. Pendant deux heures ce 17 février, il nous emmène pour une virée sur les petites routes de sa campagne de toujours, au milieu des vols de palombes, des prairies verdoyantes parsemées de bosquets et des vieux chênes renversés par les récentes tempêtes.

C’est là, aux pieds des Pyrénées, sur une ferme suspendue aux collines du Volvestre, que la vie de Jérôme Bayle a basculé. En 2015, son père se donne la mort près d’un des hangars de l’exploitation. Une histoire tragique, loin d’être une exception dans une profession en proie à un profond mal-être : en France, en moyenne plus d’un agriculteur se suicide chaque jour. «Il faut que les gens sachent, souffle le quarantenaire, regard fixé sur la route. Je me bats pour que ça n’existe plus, pour que les familles ne vivent plus avec ce drame.»
«Je crèverai pas les couilles par terre, je crèverai la tête haute»
Après avoir «bourlingué» dans le bâtiment, le commerce ou encore le rugby semi-professionnel (il était troisième ligne centre), il reprend à la trentaine la ferme familiale aux côtés de sa mère, Lucienne. Il y élève une centaine de limousines pour la viande et produit ses propres céréales pour les nourrir, le tout sur 230 hectares. «Ça peut paraitre beaucoup, mais c’est un peu par défaut. Je viens de reprendre 70 hectares d’un oncle, personne ne les voulait. Il n’y a plus personne ici», déplore-t-il en regardant par la fenêtre des parcelles envahies de broussailles.
Ce n’est que bien des années plus tard que commence véritablement sa grande histoire, racontée dans le documentaire Rural, d’Édouard Bergeon, au cinéma mercredi 4 mars. Au cœur de l’hiver 2023-2024, l’éleveur rallie comme bien d’autres les manifestations agricoles naissantes, qui dénoncent pêle-mêle la hausse des coûts de production, la concurrence déloyale avec les produits étrangers ou encore les difficultés face aux aléas climatiques.

Le 16 janvier 2024, à l’issue d’un rassemblement à Toulouse organisé par les syndicats majoritaires, le leader régional de la FNSEA, Philippe Jougla, appelle les manifestant·es à rentrer chez eux. La place du Capitole hue. Dans la foulée, Jérôme Bayle – qui était alors délégué cantonal du syndicat – prend le micro pour appeler au contraire à poursuivre la mobilisation : «Les politiques, je m’en fous. Mais il y a un truc qui est sûr, je crèverai pas les couilles par terre, je crèverai la tête haute !» Le lendemain, plus de 200 paysan·nes en tracteurs partent bloquer l’autoroute A64 (qui relie Toulouse à Bayonne) au niveau de Carbonne, à quelques kilomètres de chez lui.
«Après son discours, on avait envie de traverser la braise ensemble», se souvient Marc Colmant, éleveur de moutons en plein air qui a suivi le mouvement. L’épisode dure neuf jours, et se termine avec la venue du premier ministre en personne, Gabriel Attal. Après des annonces jugées satisfaisantes – abandon de la taxe sur le gazole non routier, aides d’urgence, «simplifications» de normes sur l’irrigation, les haies… (notre article) –, le blocage de Carbonne est levé. «Ça n’a rien changé sur le quotidien des exploitations, la crise qu’on connaissait s’est accentuée en 2026, tempère Laure Serres, céréalière et présidente du syndicat FNSEA en Haute-Garonne. Les effets d’annonce, la médiatisation, le côté paillettes… c’est bien, mais c’est un miroir aux alouettes.»
Autoroute bloquée et cadeaux sous le sapin
Considéré comme le symbole de l’explosion de la colère agricole dans les campagnes françaises, l’épisode marque les esprits. De cette union sacrée naît une association indépendante, hors de tout syndicat : les Ultras de l’A64. Une «aventure humaine», sourit Damien Johannes, fidèle adhérent et ami de Jérôme Bayle : «Il assume son rôle de tête de gondole, mais il n’oublie jamais d’avoir un mot pour les autres. Derrière Jérôme, il y a une équipe, avec toute une solidarité.»
Forts de cet engouement, les ultras raflent la chambre d’agriculture de Haute-Garonne lors des élections de février 2025, au nez et à la barbe des syndicats majoritaires qui la dominaient. Jérôme Bayle, lui, a décidé de ne pas intégrer la liste des élu·es : «Je préfère être libre, ça aurait arrangé tout le monde que je sois casé dans un poste comme celui-là», glisse-t-il, son indémodable casquette à l’envers vissée sur le crâne.
Libre, l’éleveur l’est notamment face à la foultitude de médias qui l’invitent régulièrement pour raconter la «colère» agricole : France inter, CNews, BFMTV, Sud Radio, France 5… «Lors de sa première initiative en 2024, il a pris une certaine aura, avec une capacité à verbaliser les maux de l’agriculture de cette époque, retrace Jonathan Kirchner, secrétaire général de la Confédération paysanne de Haute-Garonne, syndicat agricole proche de la gauche. Le storytelling qui a suivi lui a permis d’entrer dans ces cercles médiatiques et politiques.»

Le phénomène Jérôme Bayle perce de nouveau cet hiver, en pleine reprise des mobilisations paysannes. Après avoir manifesté avec plusieurs syndicats en Ariège contre l’abattage d’un troupeau infecté par la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), les ultras reprennent l’A64 (notre article).
Sur le blocage, les agriculteur·ices portent de nouvelles revendications : opposition à l’accord UE-Mercosur, fin de l’abattage total des troupeaux infectés par la DNC, reconnaissance de l’Occitanie comme «région d’exception» agricole… Au milieu des tentes et des tables de banquet posées sur le bitume, deux mystérieux cadeaux sont déposés sous un sapin, à l’attention du nouveau premier ministre, Sébastien Lecornu, et de la ministre de l’agriculture, Annie Genevard. Ces dernier·es ne viendront pas les ouvrir.
«Il est sur un modèle productiviste, mais avec une image familiale»
Un mois plus tard, le 13 janvier dernier, le blocage est évacué sur demande de l’État. Après quelques «mêlées» avec les forces de l’ordre, les ultras lèvent le camp. Non sans avoir préalablement nettoyé intégralement les lieux, rappelle Jérôme Bayle : «Pour être respecté, il faut être respectable», répète-t-il à l’envi. Un vrai mantra pour le quarantenaire, qui tient à se distinguer des actions des syndicats auxquels il est parfois assimilé, comme la très droitière Coordination rurale : «Je ne me retrouve pas dans les actions qui visent à tout casser», explique-t-il.
Sur le fond, le médiatique éleveur – qui est aussi chasseur à ses heures perdues – porte un discours sur les «valeurs» et la «fierté» du monde rural, qui embarque bien au-delà des clivages. «Sur les questions fondamentales de production agricole, on se rejoint sur beaucoup de points, juge Laure Serres, de la FNSEA. Il était dans nos rangs. Même s’il a pris son indépendance, il n’a pas fait un revirement à 360 degrés de ses idées, c’est plutôt la manière dont il les porte qui change.»

«Il est sur un modèle productiviste, mais avec une image familiale, complète Jonathan Kirchner, de la Confédération paysanne. Il n’y a pas de transition agroécologique dans son discours, l’écologie est vue comme une contrainte, pas comme une source d’espoir.» Sourire en coin, Jérôme Bayle rappelle qu’il a déjà participé à une réunion publique avec la leader des Écologistes, Marine Tondelier. Il a tenu à nous détailler sa vision de l’environnement. «Il faut arrêter d’opposer agriculture et écologie, défend-il. Les agriculteurs ne font peut-être pas tout de bien, mais s’il y a un corps de métier qui fait des efforts, c’est bien nous.»
On soulève que l’agriculture intensive joue un rôle majeur dans la disparition des populations d’insectes (notre article) et d’oiseaux agricoles en Europe. Lui pointe le rôle de l’«urbanisation», met en avant une «agriculture raisonnée» et le peu de pesticides utilisés sur son exploitation : «Si je pouvais m’éviter tous les produits phytos, je le ferais.» Une transition loin d’être simple, surtout quand on produit à perte : en 2025 l’éleveur a perdu 7000 euros avec son métier d’agriculteur.
Champs inondés, retenues rêvées
Le véhicule s’arrête en bord de champ. L’agriculteur y a semé un mélange de céréales, pour plus de résistance face aux sécheresses qui marquent profondément la Haute-Garonne en été. Mais c’est une autre face du changement climatique qui a touché ses cultures ces dernières semaines : les pluies abondantes ont noyé les jeunes pousses, dont certaines jaunissent. Jérôme Bayle le jure : s’il avait pu les alimenter de lisier, ses céréales auraient été plus hautes et plus résistantes – ces épandages sont interdits en période hivernale, notamment pour éviter les écoulements dans les milieux naturels.

«L’écologie, c’est s’occuper du territoire, pas le mettre sous cloche», s’agace l’éleveur, qui pointe des normes de protection de l’environnement «décidées depuis Paris». Devant ses champs gorgés d’eau, il espère pouvoir «stocker l’eau avec des retenues collinaires». Pas des «mégabassines», qui puisent dans les nappes phréatiques, mais de petits creusements pour recueillir l’eau de ruissellement, tient-il à préciser : «Ça me permettrait déjà d’abreuver mes vaches l’été plutôt que de prendre sur le réseau d’eau potable.» Le stockage de l’eau agricole – qui doit faire l’objet de nouvelles «simplifications» dans la future loi d’urgence du gouvernement – fait pourtant débat, de nombreux scientifiques alertant sur une maladaptation face au changement climatique (notre article).
Ces ouvrages restent une «urgence vitale», selon Jérôme Bayle, qui redémarre le moteur. Pour cette raison, il a notamment soutenu la première loi Duplomb, qui les érige comme «présumés d’intérêt général majeur» dans les zones en manque de pluie. Sur le reste de ce texte critiqué, il reconnaît que les «simplifications» pour les élevages ne concernent «que les bâtiments d’agroindustrie, peut-être 800 éleveurs en France», et qu’il n’est «pas concerné» par l’acétamipride – ce pesticide au coeur des critiques – même s’il «peut comprendre que d’autres en aient besoin».
«L’agriculture est le seul métier en France que tout le monde se permet de juger. Il faut arrêter de nous stigmatiser», regrette-t-il lorsque nous évoquons les deux millions de signataires de la pétition contre la première loi Duplomb. Agris et écolos irréconciliables ? Fidèle à lui-même, l’éleveur estime qu’il existe des «combats communs» à mener, contre le Mercosur ou pour la «traçabilité» : «Il est inconcevable, aujourd’hui, qu’on ne mange pas français dans les cantines.»
Jérôme Bayle nous tend la main, le trajet se termine. Une dernière question avant de partir : que contenaient donc les fameux cadeaux pour Sébastien Lecornu et Annie Genevard ? «Rien», sourit l’agriculteur. «C’était pour les attirer, et leur montrer que c’est comme leurs promesses : vide.»
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