Un projet «absurde» : à Aubervilliers, habitants et chercheurs luttent pour protéger une prairie menacée par la bétonisation

Aux arbres, citoyens !
Dans cette ville de Seine-Saint-Denis, riverain·es, élu·es, étudiant·es et chercheur·ses bataillent depuis quatre ans contre un projet d’extension du campus universitaire Condorcet, prévu sur une vaste prairie arborée. Réuni·es jeudi, les opposant·es ont dénoncé ce chantier au cœur de l’une des communes les plus bétonnées de France.
La mobilisation contre le projet de nouveau bâtiment sur le campus Condorcet ne faiblit pas, après quatre ans d’existence. © Pablo Patarin/Vert

«Bétonner un parc, c’est non !» Sous cette banderole au slogan explicite, enseignant·es-chercheur·ses, étudiant·es, syndicalistes, associations écologistes et collectifs de riverain·es sont réuni·es ce jeudi sur l’esplanade minérale de la cour des Humanités du campus Condorcet, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Malgré la chaleur aussi écrasante qu’inhabituelle de cette fin de mois de mai, une quarantaine de personnes ont participé à cet «apéro mobilisé». Leur combat : préserver l’«îlot 4», une prairie arborée de plus d’un hectare, propriété de l’État, parmi les rares espaces verts du campus et même de toute la ville. Cet espace est aujourd’hui menacé par la construction du futur bâtiment de l’École des hautes études en sciences sociales et de la Fondation maison des sciences de l’Homme (EHESS-FMSH).

En fond sonore, les chansons de lutte de l’album des 130 ans de la CGT résonnent dans de puissantes enceintes. Les militant·es interpellent étudiant·es et passant·es, profitant aussi d’un événement musical organisé à quelques mètres de là pour distribuer des tracts et faire connaître leur combat. Nicole Picard, membre du MNLE 93 (Mouvement national de lutte pour l’environnement) et «présente depuis les débuts de la lutte», juge la construction de ce nouveau bâtiment «absurde. À Aubervilliers, c’est le tout-béton. On n’en peut plus, et ça va à l’encontre des besoins écologiques», souffle-t-elle. Jean-Jacques, retraité engagé dans un collectif d’habitant·es, vit à quelques rues du campus, «côté Saint-Denis». Il se souvient de l’époque où le site universitaire est sorti de terre, en 2019 : «Les élus étaient contents parce que ça apportait du neuf. Aujourd’hui, on voudrait nous retirer un endroit qui constitue une rare respiration au milieu de tous ces bâtiments. Surtout avec la canicule qu’on connaît en ce moment…»

Le parc de l’ilôt 4 jouxte le bâtiment de l’EHESS déjà existant. © Pablo Patarin/Vert

Doctorantes en histoire, Louise et Lara estiment que la réduction de cet espace vert représenterait une perte dépassant le cadre des usager·es du campus, comme en témoigne la pétition contre le projet, qui a recueilli plus de 1 600 signatures. «On nous vend un campus ouvert et écologique, mais le campus Condorcet reste très aseptisé, avec peu d’espaces verts et de lieux de sociabilité, regrettent-elles. C’est ici qu’on mange le midi, qu’on prend un peu l’air, qu’on se retrouve. Mais c’est aussi un lieu fréquenté par les riverains qui viennent promener leur chien.»

Un projet à contre-courant des besoins de son époque ?

Ce nouveau bâtiment carré, organisé autour d’un «jardin des Humanités» central – que les opposant·es souhaitent voir ouvert à toutes et tous, contrairement à ce qui est actuellement prévu – doit permettre de regrouper l’ensemble des équipes et étudiant·es de l’EHESS, aujourd’hui dispersés sur plusieurs sites en Île-de-France, tout en accueillant la Fondation maison des sciences de l’Homme (FMSH).

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Alors que la maîtrise d’œuvre du futur bâtiment a récemment été attribuée à l’agence Encore Heureux architectes, la communication du campus met en avant un projet «exemplaire» sur le plan environnemental. En avril, l’administration conviait les opposant·es à deux réunions dites de concertation, tout en mettant en avant quelques ajustements : réduction de 300 m2 de l’emprise au sol, aménagement de l’«îlot 5» pour étendre le parc, sanctuarisation de 6 000 m2 de jardin…

Autant de gestes que le collectif juge insuffisants. «Avant ces réunions, ils nous avaient ignorés pendant des années. Et elles se sont tenues sans qu’aucun document préparatoire ne nous soit transmis», déplore Julie Pagis, chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et coordinatrice de l’intersyndicale. «Même si on se félicite de certaines avancées, ce ne sont que des paroles. Et on compte bien continuer à leur mettre la pression», appuie-t-elle. Pour les opposant·es, ces évolutions relèvent surtout de maigres concessions. Elles et ils défendent d’autres pistes, notamment la réhabilitation de bâtiments vacants à proximité comme l’ancien site du comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de Paris-2024, finalement attribué depuis au conseil départemental ; ou le Boost, un imposant édifice de 17 750 m2 –«exactement les besoins du nouveau bâtiment» –, toujours inoccupé. «On a demandé des études sur le coût de la réhabilitation, mais rien n’a été fait», regrette Julie Pagis. De son côté, l’administration du campus défend auprès de Vert une autre logique : «L’État a considéré que la transformation de ce type de bâtiment tertiaire en bâtiment d’enseignement recevant du public, notamment des étudiants, ne répond pas aux besoins spécifiques d’un établissement universitaire.»

Aubervilliers a l’un des taux d’espaces verts par habitant·e les plus faibles du pays. © Pablo Patarin/Vert

Selon une étude de l’Institut Paris région, le taux de vacance des bureaux à l’échelle de Plaine Commune (l’intercommunalité dont fait partie Aubervilliers) atteint près de 30%. Un record en Île-de-France. À l’échelle du Grand Paris, 6,5 millions de m2 de bureaux restent vacants. «Ils construisent plutôt que de requalifier l’existant», défend un directeur de laboratoire mobilisé (qui a souhaité rester anonyme), estimant que «la pleine terre mérite d’être défendue face à la crise environnementale». Un enjeu d’autant plus sensible qu’à Aubervilliers, les espaces verts ne représentent qu’1,42 m2 par habitant·e. L’un des plus faibles taux du pays, quand l’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise 10 m2 de parcs et jardins par personne.

Paul Sorrentino, syndiqué à la CGT-EHESS, rappelle que l’EHESS a besoin d’un espace plus grand «qui permettrait notamment à toute l’administration centrale de ne pas travailler dans des conditions délétères», à des kilomètres de là. Mais il se dit opposé au projet actuel : «Nous avons un réel besoin, mais leur solution ne convient pas. Il y a besoin d’espaces verts, et des bâtiments alentour pourraient être requalifiés.»

L’urgence et les minces espoirs

En filigrane, la bataille du campus pour la «construction à tout prix» semble cacher des ambitions plus grandes : faire du campus Condorcet une sorte de Paris-Saclay (une université au sud de Paris) des sciences humaines, un grand pôle universitaire rassemblant les plus prestigieuses institutions (EHESS, École nationale des chartes…). De quoi expliquer, sans doute, l’implication de l’État, pourtant peu enclin à investir dans la recherche, dans le financement du projet. Déjà propriétaire du terrain, le ministère de l’Éducation nationale en payera la construction, à hauteur de 125 millions d’euros. «On voit ce que ça a donné à Saclay, ironisent Louise et Lara. On bétonne tout.»

Si la livraison du chantier est prévue pour 2030, avec des travaux qui commenceraient dès 2028, la volonté de concertation du campus apparaît tardive. Le permis de construire devrait être déposé durant l’été et, une fois cette étape franchie, le projet deviendrait difficilement réversible. Les opposant·es gardent néanmoins espoir, notamment grâce à l’appui de plusieurs élu·es. «Tous ceux qui nous ont soutenus sont aujourd’hui aux manettes. Et la municipalité a la volonté de faire du vert», souligne Julie Pagis. En mars 2026, Sofienne Karroumi, issu d’une coalition de la gauche, a pris la suite de l’ancienne maire Union des démocrates et indépendants (UDI), Karine Franclet.

Les opposant·es gardent espoir grâce à l’appui de plusieurs élu·es. © Pablo Patarin/Vert

Thomas Vigot, élu socialiste, et Lucas Golon, élu Les Écologistes, tous deux membres de la majorité municipale, assurent que le sujet reste «une des priorités du conseil» et se disent favorables à la préservation de la parcelle. Mais ils reconnaissent une marge de manœuvre limitée, héritée des choix de la précédente majorité, favorable au projet : «Malheureusement, la question du permis de construire est entre les mains de la préfecture.»

Du côté de Plaine Commune, Bally Bagayoko (maire La France insoumise de la ville voisine de Saint-Denis) a été élu à la présidence en avril. Il avait déjà exprimé son soutien à la mobilisation pour un «campus vert et ouvert» par le passé. Des leviers pourraient donc encore être activés, notamment autour du PLUi (le Plan local d’urbanisme intercommunal). Bastien Lachaud, député insoumis et élu au bureau de Plaine Commune, décrypte la situation : «J’ai saisi Bally Bagayoko afin qu’on voie comment agir sur le PLUi avant le dépôt du permis de construire. Cela pourrait le défaire, même si le gouvernement pourrait toujours passer outre en déclarant le projet d’utilité publique.» Le dernier PLUi a déjà été révisé en décembre dernier et le changement pourrait prendre des mois.

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