
La Grande-Motte, sur les bords de la Méditerranée, transformée en une immense forêt tropicale, où ses célèbres pyramides de béton sont englouties dans une végétation luxuriante. Ces images, diffusées dans un documentaire de France Télévisions au début de l’année 2026, ont suscité de nombreuses réactions sur le littoral méditerranéen. Inspiré des travaux de 43 spécialistes du climat, le film imagine le visage de quelques grands paysages de France d’ici à 2100, dont celui de la fameuse station balnéaire, où la montée des eaux et la chaleur auraient fait naître une vaste forêt lacustre. Unique en France !
À La Grande-Motte, site touristique emblématique situé près de Montpellier (Hérault), personne ne balaie cette perspective d’un revers de la main. Ici, l’érosion du trait de côte est devenue un sujet permanent. Les projections du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) évoquent une élévation du niveau de la mer de 30 à 60 centimètres d’ici 2100 (dans un scénario de forte réduction des émissions de gaz à effet de serre), engendrant un recul progressif de nombreuses plages méditerranéennes, dont celles de La Grande-Motte. «Nous sommes tous concernés et nous y travaillons au quotidien», assure le directeur de la station balnéaire, Jérôme Arnaud.

La Grande-Motte, 9 000 habitants à l’année et qui voit affluer 100 000 touristes l’été, a engagé depuis plusieurs décennies des travaux et des aménagements pour limiter l’érosion du trait de côte. Des épis de mer ralentissent les courants, les dunes sont remodelées, les ganivelles – ces clôtures fabriquées avec des lattes en bois – retiennent le sable, tandis que, de La Grande-Motte à la commune voisine de Carnon, la route départementale qui longeait autrefois la mer a été déviée. Entre 2014 et 2015, près de deux kilomètres d’asphalte ont été supprimés.
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Là où des milliers d’automobilistes roulaient, les dunes ont repris leurs droits pour permettre au cordon dunaire de se renforcer contre la montée des eaux. La commune participe aussi au programme national Adapto, qui expérimente une autre manière de protéger le littoral : laisser davantage de place aux dynamiques naturelles plutôt que multiplier les ouvrages de défense (tels que les épis de mer ou les digues).

«La Grande-Motte en mangrove en 2100 ? Pourquoi pas, reprend Jérôme Arnaud. Mais pour le moment, nous nous concentrons sur l’habitabilité de la station pour les prochaines décennies. En s’inspirant de l’existant, en essayant aussi d’être anticipateurs.» La municipalité revendique un temps d’avance, qu’elle attribue aux choix urbanistiques de Jean Balladur, l’architecte qui a pensé La Grande-Motte. La ville s’est construite sur une langue de terre entre la Grande bleue et l’étang de l’Or dans le cadre de la Mission Racine, lancée dans les années 1960 pour développer le tourisme sur le littoral languedocien.
70% d’espaces verts dans la ville
Lorsque Jean Balladur imagine la ville, il surélève le terrain d’environ un mètre, multiplie les espaces piétons et plante des milliers d’arbres. Pour faire pousser cette végétation sur un sol salé, il fait également creuser l’étang du Ponant, une réserve d’eau douce qui permet aux racines des végétaux de se développer. Plus de soixante ans plus tard, plus de 36 000 arbres composent une canopée qui offre des îlots de fraicheur, et limite les effets des canicules, répétitives en cet été 2026.
Aujourd’hui, plus de 70% de la superficie de la ville reste occupé par des espaces verts. «C’est une ville de demain pensée hier», aime répéter Charles Perrot-Durand, directeur de cabinet du maire Stephan Rossignol (union de la droite), élu pour la première fois en 2002. Cette végétalisation reste un axe fort du mandat du premier magistrat, réélu en 2026, avec un plan de plantations d’espèces adaptées aux climats chauds de 2 000 arbres par an.

La Grande-Motte est aussi l’une des rares villes de l’Hexagone à avoir développé un système de thalassothermie, à partir de l’eau du port pompée, valorisée en climatisation ou en chaleur pour décarboner les bâtiments publics. Et a mis en place un dispositif de retraitement des eaux usées pour arroser les pelouses du golf, système qui sera prochainement élargi aux espaces verts et à l’aire de carénage, espace où les bateaux sont sortis de l’eau pour permettre de nettoyer leur coque.
La stratégie de l’équipe municipale vaut à La Grande-Motte d’avoir obtenu cette année le label Green Destinations (niveau Or), décerné aux destinations engagées dans un tourisme plus durable. «Nous sommes passés de la ‘’Grande Moche’’ à la ‘’Grande Mode’’, explique Jérôme Arnaud. Avant, les vacanciers ne venaient que pour la mer Méditerranée. Avant, personne ne parlait de mobilité douce, de végétalisation… Aujourd’hui, ils viennent autant pour profiter de la mer que pour l’expérience de vivre dans une ville verte adaptée aux canicules.»
Des associations locales montent au créneau
Mais les associations locales dénoncent le décalage entre les efforts d’adaptation affichés et certains projets d’aménagement. «Tout cela, c’est bien, mais ne suffira pas, estime Michel Renard, le président de l’association La Vigie citoyenne, qui revendique 400 adhérent·es. On sait que La Grande-Motte sera confrontée à la submersion marine, mais il n’y a toujours pas de vision à long terme.»
Ces dernières années, La Vigie citoyenne s’est particulièrement mobilisée contre le nouveau projet de Ville-Port porté par la municipalité, en dénonçant une ambition contraire à la loi Littoral et aux préconisations du Giec. Le dossier a finalement été revu à la baisse et envisage la construction de 240 logements (au lieu de 480).

Michel Renard s’interroge aussi sur l’avenir des habitations dans les Pyramides, «en train de devenir des passoire thermique et qui deviendront invivables car l’isolation n’est plus adaptée à ces fortes chaleurs». Dans une même dynamique, l’association Grande-Motte Environnement se bat depuis des années contre la mise en place de paillottes (restaurants de bords de mer) sur les plages, pourtant désormais reconnues sites remarquables.
De la sensibilisation des touristes
Le sujet s’invite dans la programmation des activités touristiques. Les visites proposant une sensibilisation aux milieux maritimes et marins, à la faune et flore locales ou aux effets de la montée des eaux connaissent depuis deux ans un succès croissant, explique-t-on à l’Office de tourisme. Aurélien Zorzi, guide nature, observe «une montée en puissance de ces balades», format familial de deux heures, «avec des touristes qui veulent en savoir plus sur les espaces naturels».

Ce matin de fin juillet, il accompagne une dizaine de personnes à travers les dunes. L’occasion de découvrir le tamaris – «l’unique végétal capable de pousser dans le sel» –, de sentir le fenouil sauvage, d’expliquer le fonctionnement des cigales «et pourquoi on ne les entend plus au-dessus de 40 degrés», ou encore de dévoiler le seul bassin de réhabilitation en France pour les tortues marines blessés.
Il pourrait aussi évoquer le sort de l’herbier de posidonie, indispensable à l’équilibre du littoral, mais qui disparait inexorablement des fonds marins, et pour lequel une campagne de préservation est lancée dans le golfe du Lion, dont la ville se porte en leader. «Il y a de plus en plus un engouement sur ces sujets. La préservation de l’environnement ne peut se faire que si les touristes, et plus largement le public, se reconnectent à cette nature», témoigne le guide.
À l’autre bout de la station balnéaire, alors que le thermomètre dépasse les 38 degrés Celcius, les voitures affluent du côté de la plage du Grand Travers. Trouver une place de stationnement n’est pas une mission aisée. «On a beaucoup grogné quand ils ont dévié la route, reconnaît Évelyne Pajaud, une Montpelliéraine, fidèle des plages grand-mottoises. Mais, au final, tout le monde s’adapte. Le changement climatique, la montée des eaux, ce sont des sujets dont les habitants sont conscients. Pour venir ici, sur la route, vous avez d’un côté les étangs et de l’autre la mer. Parfois, je me dis qu’un jour tout cela se rejoindra.»










