Eau souillée, poissons intoxiqués… En Haute-Corse, cette mine d’arsenic a fermé il y a 85 ans, mais la pollution demeure

Poison d’eau douce.
À Matra (Haute-Corse), l’ancienne exploitation d’arsenic a laissé bien plus que des ruines : sa pollution affecte les cours d’eau et les organismes aquatiques. Au village, où l’eau courante est polluée, sécuriser l’approvisionnement est un chantier à plusieurs millions d’euros. On vous explique.
Michel Palmeri, le maire de Matra, près de l’ancienne mine d’arsenic. © Paul-Mathieu Santucci/Vert

Deux grandes cuves rouillées tiennent encore debout entre les murs de pierre. Devant elles, des poutres grises se croisent au-dessus de bassins de maçonnerie ouverts au ciel. Une roue à rayons, des engrenages, un long tuyau incliné : les machines sont toujours là, prises dans un enchevêtrement de bois effondré et de métal corrodé. À Matra, en Haute-Corse, l’ancienne mine d’arsenic ressemble à une usine que l’on aurait laissée se défaire sur place. L’exploitation s’est arrêtée au milieu des années 1940 ; la pollution, elle, n’a pas disparu avec les ouvrier·es.

«Je vais vous montrer sur place», nous propose le maire, Michel Palmieri. Il évoque les anciennes galeries, les captages du village et les réunions en sous-préfecture. Selon l’édile, les analyses de l’eau distribuée dans le village font apparaître une concentration moyenne d’arsenic autour de 20 microgrammes par litre (µg/l) – deux fois le seuil réglementaire.

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En réaction, la municipalité prévoit l’abandon d’un captage situé sous les anciennes entrées de la mine. Seul un second captage sera conservé, dont la concentration en arsenic est de 8 µg/l, selon le maire. La collectivité envisage aussi la réfection d’un réseau d’eau vieux d’environ 70 ans, du réservoir et des canalisations, ainsi que la pose de compteurs électroniques afin de limiter les fuites. L’opération est estimée à 3,3 millions d’euros hors taxes. Pour l’instant, aucun calendrier n’est fixé.

Le sujet revient dans l’actualité avec la publication en avril 2026 d’une étude scientifique consacrée à la circulation de l’arsenic entre les eaux de surface et les nappes souterraines autour de l’ancienne mine de Matra. 

Un héritage encombrant

Pour comprendre cet héritage toxique, Antoine Orsini, hydrogéologue à l’université de Corse, remonte à ce qui a fait la richesse du site. Le scientifique retrace l’histoire d’une industrie dont les débouchés allaient du traitement des cultures à la fabrication d’armes chimiques. Une autre histoire de la Corse, faite de minerais, de galeries et de travail industriel.

Il montre le réalgar et l’orpiment, deux minéraux contenant de l’arsenic. Rouge orangé pour l’un, jaune pour l’autre. «Ce qui pose aujourd’hui un problème de contamination était alors une ressource recherchée, extraite puis expédiée», rappelle-t-il.

Sur l’ancien site minier, il ne reste plus que les vestiges des machines rouillées. © Paul-Mathieu Santucci/Vert

Les documents rassemblés par Antoine Orsini restituent l’ampleur des installations : des galeries creusées dans la montagne, des équipements de traitement et un transport par câbles aériens sur près de 7,5 kilomètres. En 1912, les effectifs comptaient 51 personnes, selon l’hydrogéologue. Cette activité appartient désormais à l’histoire ; mais les mesures présentées par le scientifique montrent que son empreinte reste inscrite dans les rivières.

Dans l’eau, des concentrations qui changent d’échelle

Le chercheur détaille les résultats de plusieurs stations de prélèvement d’eau. À proximité de la mine, les concentrations changent brutalement. Deux stations y dépassent 2 000 µg/l. Plus de deux cents fois le seuil réglementaire pour l’eau potable.

Toutefois, il s’agit de mesures dans le milieu naturel, pas de résultats au robinet. Son graphique montre aussi que les concentrations diminuent en aval. Mais la baisse ne signifie pas la disparition de la contamination : celle-ci reste visible dans les résultats présentés plus loin dans le réseau hydrographique.

Antoine Orsini suit aussi la contamination du vivant. Sa présentation décrit la «bioaccumulation de l’arsenic», c’est-à-dire son accumulation dans les organismes. Mousses aquatiques, invertébrés, poissons : les résultats concernent plusieurs formes de vie de la rivière. L’arsenic se retrouve dans plusieurs maillons de cet écosystème.

Pour les truites, il détaille les résultats organe par organe : «Dans une station de référence, le muscle contient en moyenne 0,01 microgramme d’arsenic par gramme. En aval de la mine, cette moyenne atteint 1,45 microgramme par gramme. Les teneurs sont également plus élevées dans le foie, les branchies et le squelette. Ces mesures documentent une accumulation dans les tissus.»

Au robinet, un autre dossier

À Matra, Michel Palmieri revient à la préoccupation immédiate du village : les 20 microgrammes d’arsenic par litre dans l’eau distribuée.

L’Organisation mondiale de la santé rappelle que l’exposition prolongée à l’arsenic inorganique, par l’eau de boisson et les aliments notamment, peut provoquer des cancers et des lésions cutanées.

Là où se trouvaient les anciens bassins de décantation, la végétation n’arrive plus à pousser. © PMS

La solution défendue par la commune consiste à revoir son alimentation en eau, en écartant le captage situé sous les anciennes entrées de mine. Le remplacement des canalisations, quant à lui, répond à un problème de vétusté et de fuites.

L’amiante fait grimper la facture

Mais ouvrir les routes et les sols pour remplacer les canalisations réserve une autre difficulté. Selon Michel Palmieri, de l’amiante est présente dans les matériaux concernés par les travaux. Leur prise en charge, leur transport et leur traitement entraîneraient un surcoût d’environ un million d’euros.

Le maire présente la solution proposée par la commune : déposer des matériaux sur le site minier déjà pollué, dans le cadre d’un aménagement visant aussi à limiter les écoulements. Il raconte les premières discussions favorables, puis les objections réglementaires, les analyses et un refus juridique.

«On amène une solution», insiste-t-il, en évoquant trois années de travail. Il ne comprend pas que la recherche d’une issue débouche sur une telle dépense supplémentaire. «On ne va quand même pas oublier que la mine, elle est sous la responsabilité de l’État», tranche-t-il. Derrière les choix techniques, le désaccord porte aussi sur celui qui doit payer les conséquences de l’après-mine.

L’enveloppe globale annoncée atteint 3,3 millions d’euros hors taxes, soit près de quatre millions toutes taxes comprises, encore à ajuster aux résultats des appels d’offres. «Il y a 70 compteurs», rappelle le maire pour faire comprendre la disproportion entre le chantier et la taille du service d’eau. Un premier marché concerne le réservoir et les réseaux. Selon lui, une réponse a été reçue le 28 juillet ; elle était encore à l’étude au moment de notre visite. La commune doit désormais obtenir l’appui de ses financeurs.

Même réalisés, ces travaux ne régleraient pas à eux seuls la contamination des cours d’eau alentour. Ils sécuriseraient d’abord l’approvisionnement du village. À Matra, il faut ainsi réparer le réseau, trouver une ressource moins contaminée et financer le chantier, tandis que subsiste la pollution du site minier. PLus de quatre-vingts ans après l’arrêt de l’exploitation, le village en paie encore les conséquences.

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