
Aux mois de juin, de juillet et d’août, le mercure a dépassé les 40 degrés Celsius (°C) à Nantes (Loire-Atlantique) à plusieurs reprises. Ébranlée par cette chaleur historique, Yasmine*, 29 ans, qui vient d’emménager dans une nouvelle maison, a vécu cet été caniculaire comme un tournant politique. «Je viens d’une famille qui n’a jamais été engagée, explique-t-elle. À la première canicule de mai, je suis restée dans la sidération ; à la deuxième, j’ai compris que ce n’était plus possible : j’ai cherché une association près de chez moi.»
Elle s’inscrit alors au sein de Repousse, une organisation qui plante des arbres dans des endroits stratégiques et sensibilise sur leur rôle pour la biodiversité et la santé. «J’avais besoin de faire quelque chose de tangible près de chez moi, de voir le résultat de mes actions, détaille-t-elle. J’ai compris que l’action battait l’anxiété.» Elle se renseigne également sur les moyens d’aider la faune et la flore et installe des coupelles d’eau dans son jardin pour permettre aux insectes et aux oiseaux de se rafraîchir.
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En 2025, un·e Français·e sur quatre était moyennement ou fortement écoanxieux·se, d’après un rapport de l’Agence de la transition écologique (Ademe). Or, selon une étude scientifique étasunienne, l’activisme environnemental collectif pourrait atténuer les liens entre écoanxiété et symptômes dépressifs. Des effets bénéfiques que constate la psychothérapeute Charline Schmerber. «Beaucoup de personnes parmi mes patients écoanxieux rejoignent des associations, militent ou ont besoin de mettre les mains dans la terre», rapportait-elle au micro de France inter, le 5 août dernier.
Un revirement politique et les élections en ligne de mire
«Je me suis mise à suivre les actualités des élus La France insoumise de mon territoire pour aller à des manifestations et des meetings à la rentrée, raconte Yasmine. Comme je suis seule avec mes réflexions, je me suis dit que je pourrais y rencontrer des gens qui partagent mes valeurs pour m’aider à m’engager. Je veux montrer que je participe et ne plus me terrer chez moi.»
Comme elle, nombre de Français·es témoignent à Vert d’une prise de conscience après la brutalité des quatre canicules successives et d’une envie d’agir davantage contre les causes du réchauffement climatique. Selon une étude de l’université de Yale publiée en 2023, les personnes qui manifestent de la détresse climatique sont plus enclines à s’engager et à parler de ce sujet autour d’elles.
«J’ai senti la crise climatique dans ma chair, ça m’a retourné, confie Valentine*, 35 ans. Avant, je voyais ça comme une menace lointaine, car je viens d’une famille de droite et j’étais moi-même de droite.» Elle l’assure : «À l’élection présidentielle, je ne ferai pas le même choix que ce que j’aurais voté avant la canicule.»
Cet été, la médecin gériatre est devenue mère pour la deuxième fois. «Cette saison où les enfants passent normalement la journée dehors a été très compliquée : on est restés enfermés tous les jours alors qu’on vit en Normandie», raconte-t-elle. Au quotidien, elle travaille avec des patient·es qui ne comprennent pas pourquoi elles et ils sont constamment épuisé·es.
«Je ne me préoccupais pas de la politique, se souvient la jeune femme. Mais, cet été, je me suis mise à consulter tous les programmes pour savoir ce que les candidats prévoyaient pour l’environnement, la société, les femmes…» Pendant les journées brûlantes, elle délaisse la plage trop exposée et se plonge dans des lectures, des podcasts, s’abonne à des médias indépendants, dont Vert. «Je voulais m’intéresser aux causes du changement climatique et je suis tombée sur des critiques du capitalisme ainsi que sur les analyses de l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, abonde-t-elle. Je fais partie de la bourgeoisie, je ne remettais pas en cause ce système puisqu’il me protégeait, mais maintenant je me suis renseignée.»
«Je pense qu’il faut se tourner vers le sabotage»
L’annonce de la candidature de Marine Le Pen à l’élection présidentielle s’est additionnée aux canicules et a renforcé son angoisse. La jeune mère s’indigne : «Je me suis dit que, démocratiquement, on avait abandonné quelque chose. Pour l’instant, je reste dans la phase où je m’informe, où je discute avec mon entourage, où j’essaye de convaincre mon compagnon de ne pas voter blanc l’année prochaine. Je verrai ensuite où diriger ma colère.»
Sacha, 33 ans, est architecte dans le Bas-Rhin. «Avec ma femme, nous avons beaucoup souffert de la sécheresse car nous vivons sous les combles. Mais nous savons que d’autres étaient bien plus en détresse, affirme-t-il. Le discours de Yann Barthès nous a sidérés et radicalisés : depuis cet été, on est beaucoup plus engagés, on se tourne davantage vers les médias indépendants plutôt que généralistes.» Le 25 juin, l’animateur de l’émission Quotidien, sur TMC, avait déclaré que l’ensemble des Français·es étaient «logés à la même enseigne» face à la chaleur, du milliardaire Bernard Arnault aux citoyen·nes ordinaires.
Même parmi les personnes déjà sensibilisées au réchauffement climatique et à la vulnérabilité de l’environnement, cet été a marqué une bascule. Sylvie*, 62 ans, témoigne d’une volonté de s’engager de manière plus collective. «J’aimerais faire des actions plus radicales mais je suis vieille maintenant», souffle-t-elle. Cette ancienne professeure retraitée habite dans la Sarthe et cherche désespérément une association près de chez elle : «C’est dommage, la Ligue pour la protection des oiseaux n’est pas très active dans mon coin et les manifestations sont souvent à Paris. C’est compliqué quand on vit à la campagne.»
Astrid* aussi aimerait en faire plus : «Je pense qu’il faut se tourner vers le sabotage. Nos pétitions, comme celle contre la loi Duplomb, ne sont pas respectées ; on n’est pas écouté. Il faut empêcher les bidons de pesticides de sortir des usines ou même couper la climatisation à certains plateaux de télévision, par exemple.»
«On a beau être écolo au maximum en tant qu’individu, ça ne fera pas grand-chose tant qu’on n’aura pas essayé de changer ce système.»
La Normande peine toutefois à franchir le cap. «J’ai des enfants, donc je ne peux pas prendre trop de risques légaux ; il nous faudrait un accompagnement juridique pour faire ces actions», plaide-t-elle. Il lui est difficile de trouver des soutiens dans son quotidien. Alors, un jour, dans la fraîcheur d’une salle de cinéma climatisée, sa colère explose. «Avec mes enfants, nous sommes allés voir La Bataille de Gaulle et, à la fin de la séance, je me suis levée et j’ai harangué la salle, exhortant à une nouvelle forme de résistance contre les industries fossiles et le réchauffement climatique», s’amuse-t-elle.
Additionner des actions collectives à plus grande échelle à son engagement individuel, c’est aussi la bascule qu’a vécue Laura* cet été. Traiteuse végétarienne en Loire-Atlantique, elle est consciente des enjeux environnementaux depuis de nombreuses années. Après les canicules, elle a «voulu passer un cran au-dessus». «Je n’en pouvais plus d’être dans la sidération, je me suis dit que c’était maintenant ou jamais», lance-t-elle.
Comme premier réflexe, elle change de banque pour éviter que son argent ne soit réinvesti dans les énergies fossiles. Pour aller plus loin, elle s’inscrit à une réunion d’informations d’un groupe local d’un parti politique de gauche pour s’organiser en vue de l’élection présidentielle. «Le miracle ne viendra pas d’en haut, assure-t-elle. Mais on fait partie d’un système, donc on a beau être écolo au maximum en tant qu’individu, ça ne fera pas grand-chose tant qu’on n’aura pas essayé de changer ce système.»
La solidarité comme réflexe
Un constat auquel souscrit Leslie*, habitante d’Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis : «La crise qu’on a traversée cet été m’a remotivée politiquement. On ne peut pas se laisser précipiter dans la catastrophe, j’ai perdu plusieurs proches durant ces canicules, chacune de ces morts est inadmissible.»
Elle vit dans un HLM, «une véritable bouilloire thermique, la température montait à largement plus de 30°C dans les logements», décrit-elle. Au cœur de la deuxième canicule, elle achète des couvertures de survie et les distribue à ses voisin·es. Alors qu’une dame âgée atteinte d’un cancer multiplie les malaises quelques étages plus bas, elle finit par lui offrir une chambre d’hôtel pour quelques jours. Elle décide également d’en payer une pour l’un de ses amis handicapé et elle-même. Dans la foulée, elle contacte l’Office public de l’habitat d’Aubervilliers pour exiger des mesures compensatoires en urgence et la pose de volets dans les prochains mois.
«La solidarité donne de l’espoir et c’est vital, appuie Leslie. J’attends les manifestations prévues à la rentrée avec impatience. Dans les moments de crise, quand l’État est incapable de gérer, on se rend compte qu’on peut s’organiser collectivement. J’espère que ça débouchera sur une envie de lutter sur le plus long terme.»
*Ces personnes ont souhaité être anonymisées.











