«On n’est plus en sécurité chez nous» : après un été caniculaire, ces Français cherchent activement à déménager 

«2026, l’été de la bascule» (2/4). 
Nuits sans sommeil, crises d’angoisse, sensation d’étouffer… Depuis mai, elles et ils suffoquent dans leurs logements transformés en bouilloires. Et puisque les étés seront toujours plus chauds, leur décision est prise : partir. Témoignages.
«Plus les jours passaient, plus mon angoisse montait. J’ai fini par perdre l’appétit. J’ai même eu des idées très noires», raconte Aude, qui vit dans un logement mal isolé de la chaleur à Paris. © Aurore Chapon

Les canicules qui se succèdent en France métropolitaine depuis le mois de mai mettent les corps, les esprits et toute la société à rude épreuve. À Albi (Tarn), Pauline Paredes étouffe depuis des semaines dans son logement social du centre-ville – une «bouilloire», selon ses mots. À bout, elle confie à Vert : «D’ici l’été prochain, il faut que j’aie quitté cet appartement.»

Les pics de températures à 40 voire 41 degrés Celsius (°C) mesurés dans la ville en juin et juillet ont eu raison de la jeune mère de 36 ans. «Nous vivons dans un bâtiment qui emmagasine la chaleur. Une fois qu’elle est entrée, c’est très difficile de la faire sortir. Avec mon bébé de 10 mois, on vit un enfer depuis le début de l’été, rapporte-t-elle. On dit souvent que, pour un enfant de cet âge-là, la température ne doit pas dépasser 26°C. Chez nous, elle peut grimper jusqu’à 32, voire 34°C.»

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Depuis plusieurs semaines, le coucher s’est transformé en un rituel épuisant. «La climatisation mobile que j’ai installée fait trop de bruit. Elle empêche mon fils de dormir, déplore Pauline Paredes. Alors, j’ai commencé à descendre au sous-sol de l’immeuble, le seul endroit où il parvient à trouver le sommeil. Tous les soirs, je l’y endors, puis je le remonte chez nous en espérant qu’il ne se réveille pas. Et sinon, je recommence, en boucle.»

«Cet été a marqué un tournant, confie-t-elle encore. Quand on m’a présenté l’appartement l’an dernier, j’étais très heureuse d’y emménager parce que c’est un immeuble récent qui donne sur la belle cathédrale, dans un appartement refait à neuf, tout propre, avec deux chambres…» Mais après deux étés à suffoquer, elle veut partir : «Je viens de refaire une demande de logement social, raconte-t-elle. Ce n’est plus tenable.»

«Il faut partir dès cette année»

À Paris, Aude* a, elle aussi, durement subi les canicules. «La température est montée jusqu’à 33°C : le carrelage et les robinets étaient chauds, tout l’intérieur était brûlant… Il était quasiment impossible d’échapper à la chaleur», raconte cette graphiste de 29 ans.

Peu à peu, sa santé mentale vacille. «J’ai commencé à faire des crises d’angoisse et à me réveiller avec la boule au ventre. Je souffre d’éco-anxiété depuis longtemps, mais c’est devenu vingt fois pire. Plus les jours passaient, plus mon angoisse montait. J’ai fini par perdre l’appétit. J’ai même eu des idées très noires», confie Aude.

Elle et Pauline en sont convaincues : leurs immeubles n’ont pas été conçus pour protéger leurs occupant·es des fortes températures. Isolation insuffisante, mauvaise ventilation, absence de volets… Près d’un Français sur trois juge d’ailleurs son logement insuffisamment isolé contre la chaleur, d’après une récente étude de la Fondation du logement. Parmi les plus vulnérables figurent les passoires énergétiques (classés F ou G au diagnostic de performance énergétique) : au 1er janvier 2025, la France en comptait encore 3,9 millions, selon le gouvernement.

Pour Aude, ce début d’été 2026 «a vraiment été celui de la bascule. C’était la première fois que je vivais une telle catastrophe climatique. Même si, avec ma femme, nous adorons notre appartement, nous avons réalisé, pour la première fois de notre vie, que nous n’étions plus en sécurité chez nous.» Avant l’été, le couple envisageait déjà de quitter Paris d’ici 2 à 3 ans. «Mais après ce qu’on a traversé, on s’est dit qu’il allait falloir partir dès cette année», raconte-t-elle.

«Je préfère encore devoir supporter la neige»

Partir, oui, mais pour aller où ? Quels sont les territoires où il fera bon vivre dans les prochaines décennies sachant que l’Hexagone, d’après Météo France, pourrait connaître des pics de températures allant jusqu’à 50°C en 2050 ? Pour Aude et sa femme, le choix s’est arrêté sur la Bretagne. «Ce n’est pas une décision neutre. En plus de l’attachement que nous avons toutes les deux à cette région, on sait qu’il y fait plus frais», détaille Aude.

Pour Sarah Blanc-Garin, professeure des écoles – qui envisage elle aussi de déménager –, pas question d’habiter plus au sud que Paris. Cette jeune femme de 30 ans qui vit dans l’Aisne s’apprêtait, il y a quelques semaines encore, à acquérir une maison à Nurret-le-Ferron, dans l’Indre. «Elle était parfaite, l’environnement était vraiment super. Mais quand j’ai vu qu’il faisait 40°C en période de canicule là-bas, je me suis rétractée. Je me suis dit que je ne supporterais pas d’y vivre. Que si c’était pour re-déménager ailleurs dans 15 ans, ça n’était pas la peine», expose-t-elle.

Axelle* et sa famille misent, elles, sur le nord des États-Unis ou le Canada. Voilà deux mois que cette Perpignanaise et ses trois enfants vivent «enfermés dans le noir» pour se protéger du soleil. «On oscille entre 34 et 38°C dans l’appartement, même hors canicule. Je suis en train de péter un câble, rapporte-t-elle. Avec toutes ces chaleurs et ce ras-le-bol, je me suis dit que c’était maintenant qu’il fallait partir. Je préfère encore supporter le froid et la neige tout l’hiver plutôt que de subir de nouveau des étés aussi chauds.»

Vers une nouvelle vague d’exode urbain ?

Sarah, Aude et Axelle se considèrent-elles comme des réfugiées climatiques ? Axelle hésite encore à reprendre le terme à son compte : «C’est un mot que je trouve triste, alors je ne l’emploie pas. Mais c’est bien ça. Au fond, je sais que j’en suis une.»

Migrer pour échapper à la ville, au «tout-béton» : la tendance s’accélère depuis les années 2000. Joint par Vert, le géographe Guillaume Faburel, professeur à l’université Lyon-II (Rhône), estime qu’«environ 100 000 personnes quittent chaque année les territoires métropolitains pour rejoindre le périurbain et, de plus en plus, les campagnes». Selon lui, ce chiffre va progressivement doubler sous l’effet «des canicules, des incendies et de phénomènes environnementaux de plus en plus cataclysmiques».

«Le Covid a représenté une sixième vague d’exode urbain, avec un nombre croissant de personnes décidant de quitter les villes pour gagner des endroits qu’elles estiment plus vivables sur le plan environnemental», poursuit le chercheur. L’été 2026 amorcera-t-il une septième vague ? «Il est encore trop tôt pour le dire : on ne peut pas le prévoir. Mais un cap a été franchi, juge-t-il. Dès lors que les corps sont directement affectés, le désir de partir peut se concrétiser.»

Encore faut-il en avoir les moyens. Actuellement sans emploi ni ressources, Pauline Paredes se sent pour l’heure «prisonnière» de son logement. «Pour retrouver un appartement, c’est un enfer. À Albi, les seuls qui disposent d’une bonne isolations sont des Airbnb, expose-t-elle. Et puis, ici, j’ai tout mon réseau social et professionnel. Si je veux changer de région, je sais que j’aurai encore plus de difficultés à retrouver du travail».

*Le prénom a été modifié.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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