
☀️ Tout l’été, Vert vous emmène à la découverte d’un site touristique emblématique percuté par le changement climatique.
Île d’Oléron, GR20 en Corse, Mont-Saint-Michel… Découvrez comment ces endroits se transforment et essayent de s’adapter à un monde en surchauffe. Cette semaine, nous partons dans le massif du Mont Blanc. Avec la hausse des températures qui provoque des éboulements de plus en plus importants, le plus haut sommet français devient une menace pour les alpinistes.
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C’est une ascension mythique que tentent en moyenne 200 personnes chaque jour de l’été, soit 15 000 à 20 000 par an. Grimper le mont Blanc, plus haut sommet d’Europe occidentale avec ses 4 805 mètres, a toujours été une prouesse. Mais de nouveaux obstacles se sont invités sur la route des amoureux·ses de la montagne depuis que Jacques Balmat et Michel-Gabriel Paccard en ont atteint le point culminant pour la première fois en 1786.
«La pratique de l’alpinisme est confrontée à une modification profonde de son terrain de jeu, que ce soit au niveau des glaciers ou des parois rocheuses», constate Ludovic Ravanel, directeur de recherche en géomorphologie au Centre national de recherche scientifique (CNRS) et accompagnateur en montagne.
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En cause : la dégradation du permafrost, ce sol maintenu à une température inférieure à zéro degré Celsius depuis des dizaines de milliers d’années. Il est constitué d’une couche de glace extrêmement épaisse qui se réchauffe sous l’effet du changement climatique, fond et déstabilise les roches qu’elle maintenait reliés.
Mi-août, sécheresse et canicules empêchent l’ascension du mont Blanc
«La glace a un rôle de ciment de la montagne, explique l’expert. Quand il n’y en n’a plus, des pans entiers s’effondrent, et ces évènements sont de plus en plus nombreux car la dégradation du permafrost est profonde et intense.» On parle d’éboulements pour les rochers de moins de 100 mètres-cubes (m3) qui dégringolent, d’écroulements pour les plus volumineux, voire d’avalanches rocheuses lorsque des morceaux de plus de 100 000 m3 s’effondrent. Cet été 2026 marque un record d’écroulements dans le massif du Mont Blanc selon l’expert, avec 450 contre 300 en 2022.
«Des morceaux plus gros tombent de la montagne quasiment chaque été», alerte le scientifique. Les alpinistes ont pris conscience depuis une vingtaine d’années que la crise climatique impactait de plein fouet le massif du Mont Blanc. A l’époque, les écroulements se comptaient seulement par dizaines sur l’année. «Il y a eu plusieurs coups d’accélérateurs dans les Alpes, en 2003 bien sûr [année de la canicule la plus intense avant 2026, NDLR], en 2015 où la fermeture administrative du refuge du Goûter [situé sur la Voie normale vers le sommet, NDLR] a été déclarée tellement les conditions étaient mauvaises, et de nouveau en 2022, où l’ascension du mont Blanc était fortement déconseillée», se souvient Ludovic Ravanel.
Avec ses canicules à répétition et sa sécheresse historique, 2026 vient s’ajouter au panel. La mairie de Saint-Gervais-les-Bains (Haute-Savoie) a annoncé le 11 août la fermeture administrative des refuges du Goûter et de Tête Rousse, indispensables à l’ascension par la Voie normale, celle qui est la plus empruntée par le grand public. Le but : dissuader les plus audacieux·ses de monter malgré des conditions très dégradées. Les guides de la compagnie de Chamonix, conscient·es des risques cette saison, avait déjà cessé d’emprunter l’itinéraire une quinzaine de jours auparavant.

«Cette année marque encore un nouvelle prise de conscience que la haute montagne est extrêmement sensible à la crise climatique, remarque le géomorphologue. Plein d’itinéraires ne se font plus cet été, comme la voie normale de la Tour ronde. L’arrête des Cosmiques se fait encore, mais en évitant certains secteurs. Le mont Blanc par Chamonix ne se fait plus car il y a des crevasses trop énormes».
Un quart des itinéraires devenus infréquentables
Dans le massif du Mont Blanc, comme dans celui de la Vanoise ou des Écrins, «25% des itinéraires sont devenus infréquentables l’été en raison du changement climatique», souligne le géographe et accompagnateur en montagne Jacques Mourey. «Soit ils sont trop dangereux à cause des crevasses ou des écroulements, soit ils sont devenus techniquement trop difficiles, ou alors ils souffrent d’un manque d’esthétisme qui décourage les passionnées», détaille-t-il.
«On entendait les pierres tomber […]. À l’aller une d’entre elles est tombée juste devant moi.»
Le couloir du Goûter est devenu emblématique de la multiplication des risques d’écroulement. Passage obligé pour atteindre le sommet du mont Blanc par la voie normale, il a été renommé ces dernières années le «couloir de la mort». En été, les chutes de pierres y sont continues et les accidents fréquents. Cet été, trois montagnard·es y ont perdu la vie.
Gabrielle Larricq, alpiniste en herbe, l’a emprunté sans guide à la fin du mois d’août 2025. «J’ai très mal vécu ce passage, confie-t-elle. Avec mon cousin, nous savions que cette période n’était pas idéale pour l’ascension parce qu’il fait plus chaud et que la montagne est davantage instable, mais il n’y avait plus de places au refuge plus tôt dans la saison.»
«On s’est approché doucement puis on a couru, raconte la jeune femme. On a fait le choix de ne pas s’encorder à ce moment là, on n’a pas regardé en haut, on entendait les pierres tomber car elles ne s’arrêtent pas de chuter. Parfois c’est du gravier, parfois c’est des gros morceaux. À l’aller une d’entre elles est tombée juste devant moi.»
Des ascensions en trois jours, plutôt que deux
D’après une étude de l’université Savoie Mont-Blanc et de l’Institut de géographie alpine sur la déstabilisation de la zone, la saison estivale se divise maintenant en deux temps. Au début de l’été, le couloir subit des éboulements car la neige se transforme en eau et détache de petits blocs de pierre. Dans la deuxième partie de la saison, la situation s’empire et le déneigement complet provoque des écroulements plus dangereux. «Cette saison arrive de plus en plus tôt», avertit Ludovic Ravanel.
Aujourd’hui, chercheur·ses et guides recommandent de faire l’ascension en trois jours plutôt que les deux habituels. Cela permet de passer le couloir du Goûter au petit matin, à l’heure où le soleil ne tape pas encore directement sur la roche. Les décrochements de pierres sont alors moins importants.
Malgré la multiplication des risques, «il n’y a pas d’augmentation du nombre d’accidents car la communauté des alpinistes s’organise», constate Ludovic Ravanel. Quand les guides se mettent à éviter certains secteurs, nombre d’amateur·ices suivent le pas.
Plus de sommet à tout prix : changer le rapport à la montagne
«La situation ne va pas s’améliorer, c’est clair, mais l’alpinisme ne va pas mourir ni dans dix ans ni dans 100 ans, souligne le chercheur. Par contre, on ne pourra pas pratiquer la montagne comme aujourd’hui, de la même manière qu’on ne pratique déjà plus la montagne comme avant». Parmi les changements d’habitude : la haute saison, autrefois en juillet-août, couvre désormais juin-juillet. Les fenêtres de sorties sont plus courtes et les conditions plus aléatoires. «Il faut d’autant plus préparer son itinéraire en amont, se renseigner le jour même, appeler les gardiens si besoin pour savoir comment est le terrain, énumère Jacques Mourey. Impossible d’utiliser de vieux topos tant les voies changent vite.»
Si les habitué·es du massif du Mont Blanc ne sont plus surpris·es par la détérioration de la montagne, ils et elles s’émeuvent toujours de la voir se transformer sous leurs yeux. «Cet été, l’état de l’arrête de l’Aiguille du midi est marquant, relève Didier Tiberghien, directeur technique de la compagnie des guides de Chamonix. Normalement elle est belle, couverte de neige avec une jolie trace qui se faufile. Cette année, c’est de la glace avec des rochers qui en sortent comme si on avait passé un coup de sèche-cheveux géant.»

Les guides se préparent à ces bouleversements depuis une dizaine d’années et ont diversifié leurs offres pour adapter leur modèle économique aux conditions. «2017 a été un tournant, explique Didier Tiberghien. On a pris la décision de rendre notre offre d’alpinisme moins dépendante des conditions de la montagne». Cette année-là, l’institution divise par deux son volume d’activité sur le Mont Blanc, une mesure qui répond aussi à la surfréquentation de la voie.
Elle propose aujourd’hui davantage de stages pour apprendre l’alpinisme, ainsi que de l’escalade, de la randonnée ou encore du canyoning. «On travaille à un changement de culture : le client ne vient plus venir faire spécifiquement un sommet, car celui-ci ne sera pas toujours accessible, mais plutôt partager une expérience en montagne et apprendre un savoir-faire», précise Didier Tiberghien.
Le manque d’eau, «une épée de Damoclès au dessus de la tête des gardiens»
Les gardien·nes de refuges de haute montagne aussi ont dû s’adapter. Comme les guides, plusieurs choisissent d’ouvrir leur établissement plus tôt dans l’année. La fréquentation est bien plus variable. Au refuge du Couvercle, les montagnard·es se font plus rares au cœur de l’été, lorsque les itinéraires à proximité sont trop dégradés et difficiles. Les touristes affluent au contraire en masse sur de courtes périodes dès que les conditions sont propices. Les fins de saison, elles, deviennent plus compliquées : l’eau qui alimente les refuges, qu’elle vienne de petits cours d’eau ou d’un lac, se fait plus rare.
«C’est une épée de Damoclès au dessus de la tête des gardiens, relève Maria Isabel Lemeur, responsable hébergement à la Fédération française des clubs alpins de montagne (FFCAM). Cet été a commencé sur des conditions déjà dégradées avec la sécheresse.» Pour l’instant, pas de rupture d’approvisionnement. «On est sur la corde raide mais on tient grâce aux petites pluies», note-t-elle. D’année en année, la FFCAM adapte son parc de refuges à la diminution de la ressource. «On ne peut pas tout faire d’un coup car c’est un gros budget, mais on a installé des réserves d’eau, surtout au refuge du Couvercle, ça permet d’avoir plusieurs semaines d’autonomie, on met aussi en place plus de toilettes sèches», liste-t-elle.
«Ne pas pouvoir faire l’ascension du mont Blanc, c’est aussi l’occasion de découvrir des sommets moins célèbres comme la Bérengère», note le géographe Jacques Mourey. L’aiguille de 3 425m se trouve dans la réserve naturelle des Contamines-Montjoie et offre une vue sur le toit de l’Europe. Pour Didier Tiberghien, une chose est sûre : «Peu importe la montagne que l’on gravit, les règles du jeu ont changé».










