«Même au-delà de 2100, le niveau de la mer continuera d’augmenter» : les solutions du Mont-Saint-Michel face au changement climatique

Mont émerveille.
Perché sur son rocher de granit depuis plus de mille ans, le Mont-Saint-Michel semble immuable. Pourtant, autour de lui, la baie change : montée des eaux, recul des prés salés, épisodes de sécheresse. Des risques qui obligent le site à repenser son avenir.
Tous les ans, plus de 2,8 millions de touristes visitent le Mont-Saint-Michel. © Lilou Hiver/Vert

☀️ Tout l’été, Vert vous emmène à la découverte d’un site touristique emblématique percuté par le changement climatique.

Île d’Oléron, calanques de Marseille, forêt de Fontainebleau… Découvrez comment ces endroits se transforment et essayent de s’adapter à un monde en surchauffe. Cette semaine, nous partons dans la Manche, à l’assaut du Mont-Saint-Michel. Le deuxième site touristique le plus visité de France est en première ligne face à la montée des eaux.

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Dès les premières lueurs du jour, des centaines de touristes venu·es des quatre coins du monde entament leur marche, l’archange en ligne de mire. Comme les pèlerin·es qui les ont précédé·es au Moyen Âge, elles et ils avancent en file indienne, le regard tourné vers cette étrange colline, tantôt encerclée par les eaux, tantôt reliée au continent. Quelques moutons viennent les saluer. Après plusieurs arrêts pour l’immortaliser en photo, l’imposant Mont-Saint-Michel (Manche) est enfin à leurs pieds. Il ne reste plus qu’à s’échauffer les mollets et gravir les 350 marches qui mènent à sa mythique abbaye.

Du haut des remparts, la baie du Mont-Saint-Michel révèle la variété de ses paysages. © Lilou Hiver/Vert

Chaque année, le Mont attire plus de 2,8 millions de visiteur·ses. C’est le deuxième site touristique français le plus visité après l’Arc de Triomphe, à Paris. Inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco en 1979, il a la particularité d’être entouré d’une diversité de paysages, façonnés au fil des décennies et par le changement climatique. Une fois au sommet, cette réalité s’impose : «Autour de nous, partout à perte de vue, l’espace infini, l’horizon bleu de la mer, l’horizon vert de la terre, les nuages, l’air, la liberté, les oiseaux envolés à toutes ailes», résumait Victor Hugo.

«Les prés salés ont tendance à reculer»

À marée basse, l’immense étendue de sable qui entoure le Mont devient le terrain de jeu préféré des touristes. Les plus timides restent sur la partie sèche sans trop s’éloigner pendant que les plus aventureux·ses, parfois accompagné·es d’un·e guide, parcourent les différents paysages de la baie, les pieds enfoncés dans les sables mouvants. Dans ce décor, rien ne laisse deviner qu’une vingtaine de jours par an, en période de grandes marées, le site redevient une île, cernée par les flots.

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Un phénomène appelé à s’intensifier avec l’élévation du niveau de la mer. «Au 20ème siècle, le niveau augmentait chaque année d’environ deux millimètres ; aujourd’hui, on est plutôt à quatre millimètres et ça ne va faire que s’accélérer», souligne Dimitri Lague, géomorphologue et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) au laboratoire Géosciences de Rennes (Ille-et-Vilaine). D’après le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) normand, le niveau moyen de la mer pourrait s’élever jusqu’à 80 centimètres d’ici 2100 par rapport à la période 1995-2014. En cause : la fonte des glaciers et des calottes glaciaires, ainsi que la dilatation de l’eau des océans sous l’effet du réchauffement.

Images de synthèse extraites du jeu FuturGuessr (Artefact 3000 en partenariat avec le Réseau action climat), sur la base des scénarios «intermédiaires» à «élevés» du Giec. © Montage Vert

Du haut de ses 92 mètres, posé sur un solide socle de granit, le Mont-Saint-Michel n’est pas immédiatement menacé par la montée de la mer. La submersion risque d’être plus fréquente au niveau de ses parties basses (comme l’entrée de l’édifice), installées en dessous du niveau des hautes mers, surtout si la fréquence des tempêtes augmente aussi. Les touristes seront donc plus souvent bloqué·es quelques heures, le temps que la marée se retire. «Mais c’est aussi ce qui fait la spécificité du site», pointe Hervé Bierjon, directeur technique de l’Établissement public national du Mont-Saint-Michel.

Au loin, les guides s’avancent dans les herbes vertes et jaunes des prés salés, ces terrains côtiers végétalisés recouverts par les marées. Connus notamment pour l’élevage de moutons, ces écosystèmes abritent une grande biodiversité (amphibiens, insectes, oiseaux, reptiles…). C’est ici que nombre d’enfants découvrent la salicorne et se laissent surprendre par sa saveur iodée. Mais ces milieux fragiles sont eux aussi affectés par la montée des eaux. «D’après les enregistrements géologiques, quand le niveau de la mer s’élève, les prés salés ont tendance à reculer», observe Dimitri Lague. Ces espaces se maintiennent grâce aux sédiments déposés par les marées, qui leur permettent de gagner progressivement en altitude et ainsi de rester au même niveau que la mer. Si l’eau monte plus rapidement que ces dépôts ne s’accumulent, les prés risquent d’être submergés et pourraient disparaître localement.

Les prés salés du Mont-Saint-Michel sont connus pour l’élevage de moutons. © Lilou Hiver/Vert

Quand ce n’est pas le trop-plein d’eau, c’est la sécheresse qui menace ces écosystèmes. À cause des épisodes de chaleur plus intenses et plus précoces, l’eau des rivières et de ces zones humides s’évapore, ce qui perturbe l’accueil de nombreuses espèces. «Certains amphibiens ont besoin de ces milieux pour se reproduire. S’il n’y a plus d’eau dès le mois de mai, les têtards ne peuvent plus se développer et l’espèce est en péril», explique Audrey Hemon, responsable environnement à l’Établissement public national du Mont-Saint-Michel. Depuis plusieurs années, elle constate par exemple une diminution progressive du pélodyte ponctué, un petit crapaud.

Observer l’évolution avant toute action

Conscient·es de la nécessité d’adapter le site touristique au changement climatique, les agent·es du Mont ont déjà mis en place plusieurs aménagements. Dès 2006 et jusqu’en 2015, un vaste chantier a restauré le caractère maritime du site. Le projet visait à enrayer l’ensablement, un phénomène naturel amplifié par l’intervention humaine, qui éloignait progressivement la mer du Mont. Mais pour la faire revenir, il fallait aussi anticiper la montée des eaux. Le parking, autrefois installé au pied du bloc de granit, a été déplacé à plusieurs kilomètres. Des navettes assurent désormais les allers-retours, tandis que l’ancienne route-digue a laissé place à une passerelle «pensée pour rester fonctionnelle malgré une hausse du niveau marin pouvant aller jusqu’aux 80 centimètres prévus par le Giec normand», précise Hervé Bierjon.

La passerelle construite en 2015 est adaptée à la montée des eaux jusqu’à 80 centimètres. © Lilou Hiver/Vert

Des contrôles et des travaux de maintenance sont également réalisés régulièrement afin de surveiller l’état du site et de s’assurer que la fréquentation touristique, l’action des vagues, les tempêtes ou encore les variations de température n’altèrent pas l’îlot et son bâti.

Pour limiter la disparition de la biodiversité dans la baie, l’équipe environnement de l’Établissement public a créé de nouvelles zones humides, en arrière-littoral, près des parkings. «On a aussi creusé pour approfondir les mares afin qu’elles stockent plus longtemps l’eau», note Audrey Hemon. La baie fait aussi partie du programme Sentinelles du climat en Normandie, qui suit l’évolution des conditions météorologiques et celle de plusieurs espèces. Au Mont, les observations portent notamment sur les tritons, les papillons et le lézard vivipare, une espèce qui aime les climats frais et humides. «Son évolution nous en dira beaucoup sur l’état de la biodiversité dans la baie», ajoute-t-elle. Elle s’attend aussi à voir arriver de nouvelles espèces plus habituées au climat méridional.

Au terme de ce programme, lancé il y a deux ans, les gestionnaires devront définir une stratégie d’adaptation. Faut-il chercher à maintenir coûte que coûte des espèces dont les conditions de vie disparaissent progressivement ? Créer davantage de zones humides en retrait de la côte, au risque d’empiéter sur des terres agricoles ? «On a encore des dizaines d’années avant de pouvoir donner une réponse», temporise Audrey Hemon.

Après 2100, un horizon à anticiper

Le Mont commence aussi à réfléchir à des enjeux plus lointains, au-delà de la fin du siècle. Avec le programme Adapto+, mené en partenariat avec le Conservatoire du littoral, les gestionnaires s’intéressent au recul du trait de côte, qui pourrait peu à peu grignoter la baie et réduire l’étendue des prés salés. Certains secteurs en subissent déjà les effets. À Saint-Jean-le-Thomas (Manche), au nord-est du Mont, les scientifiques ont mesuré un recul du trait de côte supérieur à 2,5 mètres par an entre 1992 et 2021. L’érosion des dunes et la multiplication des submersions marines font peser une menace croissante sur les habitations.

«Même au-delà de 2100, le niveau de la mer continuera d’augmenter. Il faudra forcément continuer d’adapter les infrastructures», alerte le géomorphologue Dimitri Lague. Mais pour Hervé Bierjon, le directeur technique du Mont, «nous n’avons pas encore les capacités de nous projeter aussi loin». L’ampleur des transformations sera confirmée dans les décennies à venir. Peut-être qu’un jour les célèbres omelettes de la Mère Poulard seront dégustées les pieds dans l’eau.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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