
En cette rentrée, le ministre du travail, Jean-Pierre Farandou, a fait ses valises pour l’Espagne. Pas pour se prélasser en bord de mer, mais afin de comprendre comment nos voisin·es s’adaptent aux fortes températures quand il s’agit de travailler. Un «voyage d’étude» annoncé en juin, au début de l’été le plus chaud jamais enregistré en France.
Accompagné de représentant·es de syndicats et du patronat, le ministre a été reçu mercredi à Madrid par son homologue ibérique, Yolanda Díaz, communiste et ex-leader du parti Sumar (gauche). «La France devient l’Espagne», a déclaré Jean-Pierre Farandou pour illustrer la nécessité de s’inspirer d’un pays «habitué aux grandes chaleurs depuis longtemps et à l’avant-garde des mesures prises pour gérer leur impact sur le monde du travail».
Cet article est en accès libre.
C’est un engagement fort de notre équipe, pour permettre à tout le monde de s’informer gratuitement sur l’urgence écologique et de faire des choix éclairés. Si vous le pouvez, faites un don pour soutenir notre travail dans la durée et garantir notre indépendance.
L’urgence est criante. 7 300 décès excédentaires ont été enregistrés cet été par Santé publique France ; un bilan encore provisoire. Sur la même période, au moins 14 personnes sont mortes de la chaleur au travail, d’après les derniers chiffres de la Confédération générale du travail (CGT). «Ce voyage à Madrid confirme que la France est très en retard face aux chaleurs et aux intempéries, assure Sophie Binet, sa secrétaire générale. À l’issue de ce déplacement, une chose est claire : il y a urgence à modifier le code du travail pour intégrer les protections qui existent déjà chez nos voisins.»
La journée intensive
Premier dispositif observé par la délégation française : la «journée intensive» (ou «continue»). En été, nombre d’employé·es, ouvrier·es du BTP ou travailleur·ses agricoles commencent plus tôt – environ 7h30 dans les bureaux ; parfois dès 6h sur les chantiers – et terminent vers 14h ou 15h, sans pause déjeuner. La journée de travail est condensée sur la seule matinée, après laquelle chacun·e rentre chez soi. «La logique est implacable : on évite les heures les plus chaudes, et donc les risques les plus importants», a reconnu Jean-Pierre Farandou.
En général, cette organisation s’étend de fin juin à début septembre – les dates varient selon les provinces. Il ne s’agit toutefois pas d’un droit légal automatique : elle doit être prévue par la convention collective ou inscrite sur le contrat de travail. Environ la moitié des entreprises espagnoles proposent cette journée intensive, d’après différentes estimations.
En fin de compte, «la proposer est dans l’intérêt des employeurs, puisqu’elle permet d’améliorer la productivité», a assuré la ministre espagnole du travail, expliquant que de nombreuses études démontrent que la productivité chute à force de travailler sous la chaleur.
Mais la mesure a ses limites. La saison de la journée intensive s’arrête début septembre, alors que le thermomètre avoisine encore régulièrement les 40°C dans le courant du mois, surtout en Andalousie. Cette semaine, l’agence espagnole de météorologie (Aemet) a émis une alerte orange pour fortes chaleurs à Séville, à Cordoue et à Jaén, dans cette région du sud de l’Espagne. Quant à certains secteurs très exposés à la chaleur comme les filières bois, métallurgie ou ciment, ils ne bénéficient même pas de cette option dans leur convention.
Un décalage pointé par Jaime Sarmiento, secrétaire à la santé au travail du syndicat UGT à Cordoue : «Les températures ne connaissent ni calendrier ni convention collective. Si la chaleur continue et que la santé des travailleurs est menacée, les mesures de prévention doivent continuer à s’appliquer.»
En cas d’alerte rouge, fermeture des terrasses des bars et restaurants
Au-delà de cette flexibilité négociée, les employeur·ses espagnol·es ont, depuis 2023, l’obligation légale de protéger leurs salarié·es en cas de forte chaleur : adaptation des horaires, protocoles de prévention, voire interdiction de certaines tâches en extérieur. Dès que l’Aemet émet une alerte orange ou rouge et que les mesures préventives ne suffisent plus, la loi impose l’adaptation des conditions de travail — pouvant aller jusqu’à la réduction des horaires.
Dans ce contexte, un·e maçon·ne doit pas travailler à l’extérieur pendant les heures les plus chaudes de la journée. Autre exemple : la nouvelle convention collective de la restauration prévoit la fermeture des terrasses, des bars et des restaurants en cas d’alerte rouge ou de températures proches ou supérieures à 42°C, sous peine d’amendes pouvant atteindre 50 000 euros.
Les autorités affirment veiller au respect de la loi. Le montant des amendes aux entreprises en infraction a ainsi doublé entre les étés 2022 et 2025, passant de 706 000 euros à 1,56 million d’euros, d’après des chiffres du ministère du travail espagnol, révélés par le journal El País. Des sanctions qui touchent surtout la construction et l’agriculture, pour non-respect des horaires adaptés. Les syndicats espagnols dénoncent néanmoins des trous dans la raquette. La confédération Comisiones Obreras comptabilise 3 830 accidents liés à la chaleur en 2025, près du double de l’année précédente.
Congé climatique
Autre dispositif scruté par la délégation française : le désormais fameux congé climatique, entré en vigueur le 28 novembre 2024, un mois après les inondations meurtrières à Valence, dans l’est du pays. Il ouvre droit à quatre jours de congés payés par an lorsqu’un·e salarié·e fait face à une «situation de risque grave et imminent», notamment lorsqu’elle découle d’«une catastrophe ou d’un phénomène météorologique adverse». Les fortes chaleurs font bien partie de ces situations, comme l’a confirmé le ministère espagnol du travail, et contrairement aux propos de Jean-Pierre Farandou, qui avait assuré, fin juin, que la mesure excluait les alertes canicule. Madrid n’a cependant pas confirmé si ce congé avait été effectivement utilisé dans le contexte d’une vague de chaleur.
En France, l’idée a déjà des relais politiques. Les Écologistes soutiennent une proposition de loi visant à instaurer cinq jours de congés payés en cas d’alerte rouge météo. Jean-Pierre Farandou émet des réserves : «Je ne crois pas que l’on puisse transposer exactement la même chose», a-t-il confié à El País, un jour avant son voyage en Espagne. Une fois arrivé à Madrid, le ministre a préféré éluder le sujet.
L’Hexagone dispose cependant d’un dispositif similaire : le «régime de chômage-intempéries», qui prend en compte les fortes chaleurs mais reste réservé au secteur du BTP. La CGT, Solidaires et la FSU demandent d’étendre le dispositif à tous les secteurs. La CGT a aussi insisté pour inscrire dans la loi des températures de référence. Outre-Pyrénées, un décret exige depuis 1997 que la température intérieure ne dépasse pas 27°C dans les bureaux et 25°C en cas d’activité physique «légère».
Reste à savoir comment la France transposera ces enseignements. Jean-Pierre Farandou a d’ores et déjà tranché en faveur du dialogue social, au lieu d’une procédure législative. Le groupe de travail formé avec les représentant·es des syndicats et des entreprises doit poursuivre ses réflexions à Paris dans les prochaines semaines. Le ministre voudrait «conclure les discussions fin 2026 ou début 2027» mais anticipe déjà qu’«il n’est pas exclu qu’on ne voie pas les choses pareil».









