
Elle est la première commune française à devoir déménager intégralement à cause du changement climatique. Dans l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, seul territoire ultramarin français en Amérique du Nord, où vivent quelque 6 000 personnes, le village de Miquelon est implanté entre zéro et trois mètres au-dessus du niveau de la mer.
Nichée à la pointe d’une île de 200 kilomètres carrés, la commune sera submergée à l’horizon 2100 au plus tard. En cause, la hausse du niveau moyen des océans, alimentée notamment par la fonte des glaces. À Miquelon, le niveau de l’eau pourrait atteindre une côte de 3,7 mètres d’ici à la fin du siècle, selon le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).
Déplacement d’Emmanuel Macron
Un nouveau village est en cours de construction depuis la fin de l’été 2025 sur une butte surélevée, où une dizaine de maisons sont déjà sorties de terre. Cette fois-ci, pas question de construire en dessous de dix mètres au-dessus du niveau de la mer, a minima. Le fruit d’années de concertations avec les habitant·es, qui mettent d’ailleurs souvent eux-mêmes la main à la pâte en construisant leur propre maison, comme cela se fait beaucoup à Miquelon. Un projet collaboratif porté par la mairie de Miquelon-Langlade et coordonné par l’agence d’urbanisme Métamorphoses urbaines, basée en région parisienne.

Si la première «phase» des travaux touche à sa fin, de nombreux Miquelonnais·es attendent désormais l’étape supérieure, qui prévoit la construction de plus d’une soixantaine de nouvelles maisons ainsi que d’un refuge en cas d’aléa climatique extrême. Après dix ans de reculs écologiques successifs, Emmanuel Macron, doit se rendre pour la première fois dans l’archipel, du 19 au 21 septembre prochains.
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La deuxième visite d’un président de la République dans l’histoire du village, qui pourrait être amené à annoncer le déblocage de nouveaux moyens pour accélérer le projet. «Cela fait des années qu’on attend cette visite. Maintenant, on espère surtout l’annonce du financement de la deuxième phase des travaux, et qu’on ne s’arrête pas à seulement quinze parcelles pour le nouveau village», explique Anne-Solange Muis, géographe chargée de coordonner la «relocalisation» du village depuis 2022.

Plus qu’un simple départ vers un ailleurs, le projet porté par le maire (divers gauche) Franck Detcheverry suggère une autre manière d’habiter l’île en intégrant le risque à venir. Le fruit d’une longue concertation avec des habitant·es profondément attaché·es à leur village. «On sait que Miquelon pourrait subir une tempête violente un jour ou l’autre, donc on doit agir aujourd’hui», explique l’édile en fonction depuis 2020. À noter que le déplacement se fait pour l’instant sur la base du volontariat.
Une île grignotée de bout en bout
La nouvelle tombe en 2014, lors de la visite du président François Hollande. Dans le nouveau plan de prévention des risques littoraux (PPRL), la quasi-totalité du village se trouve en zone rouge, à fort risque de submersion marine. Elle deviendra donc inconstructible. Un coup de massue pour les familles qui vivent sur l’île depuis des générations, la plupart descendantes des pêcheur·ses acadien·nes, basques ou breton·nes qui ont fondé le premier village il y a près de trois siècles. «Mon terrain a perdu toute sa valeur d’un coup, je ne peux plus rien en faire à part y planter des légumes», souffle Paul de Lizarraga, Miquelonnais de 78 ans.

Beaucoup de Miquelonnais·es refusent d’abord d’entendre parler de déménagement. Mais d’importantes inondations en 2018, ainsi que l’érosion qui grignote l’île un peu plus chaque hiver, leur rappellent l’urgence. Car Miquelon cumule les vulnérabilités. En plus du risque lié à l’élévation du niveau de la mer, le village est aussi menacé par ses fondations : le banc de galets qui constitue l’île à cet endroit renferme une nappe phréatique. «En cas de cyclone, la dépression fait remonter la nappe qui s’ajoute à l’effet de submersion marine. Les habitant·es le constatent dans leurs caves, où ils ont de plus en plus d’eau», alerte la géographe Anne-Solange Muis, qui se rend sur l’île chaque trimestre depuis quatre ans avec l’agence d’urbanisme Métamorphoses urbaines.
Parmi les parties les plus à craindre à court terme : l’isthme qui relie le sud de l’île, Langlade, au nord, Miquelon, soit une bande de sable longue de 12 km. L’endroit est inhabité, mais il s’agit d’un véritable joyau de biodiversité accueillant notamment la plus grande colonie de phoques de France au sein du Grand Barachois, une vaste lagune de 1 000 hectares bordée de dunes de sable blanc.

À cela s’ajoute une vulnérabilité grandissante face aux tempêtes qui s’abattent régulièrement sur l’île, due à des hivers moins froids qu’il y a cinquante ans. «Avant, en octobre, il y avait de la glace partout, jusqu’en avril. Au fil du temps, les hivers se sont raccourcis, avec plus de vent et d’humidité, et moins de gel. Sur le littoral, les falaises de glace protégeaient la dune de la mer», explique Paul de Lizarraga, qui a œuvré pendant des années au réensablement des buttereaux (petites buttes) qui forment l’isthme de Langlade. Le littoral n’étant plus protégé par ces falaises de glace l’hiver, il se retrouve directement exposé aux aléas qui le frappent à cette période.
(Ré)habiter Miquelon autrement
Du côté de la jeunesse locale, les avis divergent et les perspectives restent encore floues sur un territoire où plus d’un quart de la population est âgé de 60 ans ou plus. «Ça me fait mal de me dire que cet endroit disparaîtra sous l’eau un jour. Mais j’espère ne plus être sur cette terre quand ça arrivera», se désole Lou Coste, Miquelonnaise de 22 ans. Établie au Québec, la jeune femme a déjà tranché depuis plusieurs années. «En tant que jeune, j’ai envie de voyager, de profiter de ma vie et j’ai bien compris que ma place n’était pas à Miquelon», détaille-t-elle, avant d’admettre : «Mais, si je devais rester sur l’île, je me verrais bien habiter dans le nouveau village, la vue est magnifique.»

Sur la place du village, en face de l’église des Ardilliers, construite au 19ème siècle et classée monument historique, Layla Gaspard, 18 ans, n’a pas vraiment d’avis sur la question. «Je sais juste que notre maison ne bougera pas pour l’instant, et qu’on est très bien là où on est. Après chacun fait comme il veut», dit-elle, pas vraiment motivée non plus pour rencontrer Emmanuel Macron.
Dans son jardin à quelques pas de la mer, Éric Coste n’est pas vraiment d’accord avec la «relocalisation» du village. «Sans dire que le réchauffement climatique ne menace pas le village, l’idée de tout déplacer me dérange. Quand on a toujours vécu sur ce banc de galets, forcément on y est très attaché», explique ce vingtenaire. Il y a six ans, le chauffeur agricole a investi ses économies dans une maison de l’ancien village, en connaissance de cause, où il vit avec sa compagne et leur fille de quatre ans. Pour l’instant, la famille n’a pas l’intention de bouger d’un pouce.

À dix minutes de voiture, sur le chemin des Roses, lieu du futur village en chantier qui fait face à l’Atlantique, une dizaine de maisons sont déjà sorties de terre en à peine un an. Celle de Sabine Detcheverry, 66 ans, fera bientôt partie du lotissement. Après toute une vie sur son terrain actuel, la jeune retraitée a signé son compromis de vente en mai dernier. «Ce qui nous a décidés, ce sont les vents de plus en plus forts qui font vraiment peur. On a hâte d’être en sécurité là-haut», explique-t-elle. Depuis que sa maison a été rachetée par le Fonds Barnier, un financement européen mis en place en 1995 pour prendre en charge les dépenses liées aux catastrophes naturelles, la retraitée a trois ans pour faire construire son nouveau logement et s’y installer.
Paul de Lizarraga, compagnon de Sabine Detcheverry, est lui en attente d’attribution d’une parcelle dans le futur village. Pour la première phase du projet, la priorité était donnée aux jeunes familles. Cet ancien ouvrier de la morue, autrefois employé dans l’usine de l’île qui tournait à plein régime avant le moratoire de 1992, a sacrifié un an et demi de sa vie pour bâtir sa maison il y a plus d’un demi siècle. Si la voir détruite sera douloureux, c’est «un mal pour un bien», selon lui. «Il est impératif qu’on puisse se mettre à l’abri dès maintenant pour pouvoir faire face au problème si dans quinze, vingt ou trente ans il y a une montée des eaux. J’espère bien pouvoir un jour avoir ma maison construite de l’autre côté, je finirai mes jours beaucoup plus sereinement», affirme-t-il avec résilience.
La deuxième phase des travaux pourrait être annoncée par Emmanuel Macron lors de son passage sur l’île, le 20 septembre prochain. Elle représenterait un investissement d’environ 25 millions d’euros pour l’État, entre 2027 et 2031. Plus de soixante nouveaux ménages auraient ainsi la possibilité de voir rachetées leurs anciennes maisons et d’obtenir un permis de construire, avec l’espoir d’être désormais en sécurité, à l’abri de l’océan.











