Où habiter en 2050 ? Les pistes du géographe Guillaume Faburel, des collines normandes aux Préalpes

Exode à la joie.
Face aux canicules et aux crises écologiques, où pourra-t-on encore vivre en 2050 ? Le géographe Guillaume Faburel appelle à rééquilibrer la population entre villes et campagnes et identifie sept territoires propices à des modes de vie plus autonomes. Vert l’a rencontré.
Guillaume Faburel est géographe et professeur à l’université Lyon 2. © Pierre-Antoine Pluquet

Au cœur de cet été caniculaire, nombre d’habitant·es des grandes villes disaient étouffer dans leur logement et envisager de partir. Déménager, mais pour aller où ? Le géographe Guillaume Faburel répond à la question dans son nouveau livre, Où habiter ?, qui sort ce jeudi aux éditions Tana.

L’ouvrage montre combien le dérèglement climatique constitue une raison suffisante de quitter les métropoles. Elles sont toutes désavantagées, en France, par rapport à leur arrière-pays. En période caniculaire, l’écart peut aller jusqu’à 12°C entre le cœur de Toulouse et une campagne arborée située à 40 ou 50 kilomètres, par exemple.

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Auprès de Vert, le chercheur plaide pour un rééquilibrage en faveur des campagnes et identifie sept ensembles géographiques où d’autres manières de vivre pourraient se développer – sans en faire pour autant des refuges à l’abri de toutes les crises.

Vert : où faut-il aller, pour fuir les températures extrêmes ?

Guillaume Faburel. Avec d’autres géographes, nous avons identifié sept territoires exemplaires par leur capacité d’adaptation et d’atténuation face au réchauffement climatique. Il ne s’agit pas de refuges où l’on serait protégé de tout. Ce sont des espaces qui offrent davantage de possibilités pour vivre de manière nourricière, dans la proximité et dans la solidarité.

Il y a d’abord trois espaces de collines : bretonnes, normandes et poitevines. Ce sont des territoires de faible altitude, caractérisés par leurs paysages bocagers et situés en retrait des littoraux. Les côtes sont exposées à la submersion et à la pression des résidences secondaires, qui exclut déjà une partie des habitants locaux. Nous parlons donc plutôt de territoires intérieurs, avec de petites parcelles, liées à la structure du bocage.

Viennent ensuite quatre ensembles de moyenne montagne, qui se situent entre 500 et 1 200 mètres d’altitude : la partie centrale des Pyrénées, notamment l’Ariège ; mais pas les Pyrénées-Atlantiques, soumises à la pression de la côte basque. Ainsi que les plateaux du Massif central, le Morvan (jusqu’aux côtes de Meuse) et les Préalpes.

Pour identifier ces espaces, une trentaine d’indicateurs ont été croisés par les géographes du mouvement post-urbain. © Tana éditions

Sur quels critères les avez-vous identifiés ?

Nous avons croisé une trentaine d’indicateurs. On a d’abord cherché les endroits où il reste une forêt diversifiée et non une plantation en monoculture exploitée par coupes rases… La forêt peut être nourricière, fournir du bois de chauffage et de charpente, servir de refuge à des écosystèmes remarquables et apporter de la fraîcheur.

Nous avons aussi regardé si les zones abritaient des logements que l’on peut occuper de nouveau sans avoir à construire des zones résidentielles ; des terres agricoles à un prix accessible avec des parcelles qui ne s’étendent pas sur des centaines ou des milliers d’hectares ; ainsi que des ressources permettant de produire de la matière et de l’énergie.

Concrètement, à quoi ressemblerait la vie dans ces territoires ?

Cela suppose de retrouver davantage d’autonomie et de rapprocher les lieux de production des lieux de vie. Il existe encore, dans ces territoires, une petite paysannerie, mais aussi des «modestes économes» qui pratiquent déjà le réemploi, la réparation, la mise en bocaux, le potager ou le verger. Ce sont des savoir-faire et des manières de vivre dont nous allons avoir besoin.

«Les nouveaux habitants peuvent contribuer à faire vivre certains territoires.»

Le tissu social n’est pas nécessairement plus développé qu’en ville, mais il repose davantage sur la proximité et l’entraide. Il existe des chantiers participatifs, des échanges d’outils, des personnes que l’on peut appeler pour monter une serre, ainsi que des cultures festives, parfois traditionnelles.

Les nouveaux habitants peuvent également contribuer à faire vivre certains territoires : leurs enfants peuvent aider à maintenir une classe ouverte et leurs achats soutenir une épicerie menacée de fermeture. À condition de ne pas arriver en voulant reproduire exactement leur mode de vie urbain, ils peuvent y retrouver des capacités d’action qu’ils n’avaient plus dans les métropoles.

Dans votre livre, vous appelez à un rééquilibrage démographique entre villes et campagnes. Pourquoi ?

Entre 1900 et 2015, la population mondiale a été multipliée par un peu plus de quatre et la population urbaine par plus de quinze. Or les consommations d’énergie et de bois, les émissions de polluants ou la production de déchets ont progressé dans des proportions proches de celles de l’urbanisation. La ville produit donc des effets écologiques néfastes très supérieurs à son poids démographique.

La concentration urbaine pourrait, en théorie, permettre des économies d’énergie. Mais celles-ci sont compensées par des effets rebond : les grandes villes stimulent l’hyperconsommation, l’hypermobilité et l’hyperactivité.

«Les ruralités ont longtemps été mises au ban, maltraitées, ignorées et invisibilisées par notre société orientée vers l’urbain.»

Cette organisation a aussi profondément transformé les campagnes. Les exodes ruraux ont retiré des bras à l’agriculture pour alimenter les usines urbaines ; il a fallu les remplacer par des machines. Nous assistons aujourd’hui à un deuxième sacrifice des campagnes. Pour électrifier les usages urbains au nom de la transition, les ruralités sont sommées d’accueillir parcs agrivoltaïques, champs d’éoliennes et grands méthaniseurs.

Il faut désormais rééquilibrer la population, les activités et les pouvoirs entre villes et campagnes : non plus vassaliser les ruralités, mais retrouver une forme de concorde et de respect.

Faut-il pour autant que tous les citadins aillent investir ces espaces ?

Non. Nous n’en avons pas tous les moyens et il ne s’agit pas de reproduire l’erreur du passé en inversant simplement le mouvement. Combien de personnes devraient partir, lesquelles, pour aller où et comment ? La question reste posée. Environ 100 000 personnes quittent aujourd’hui chaque année les espaces métropolitains en France. Le phénomène reste discret, mais il est installé depuis dix ou quinze ans et doublera certainement ces vingt-cinq prochaines années.

Pour assurer l’approvisionnement en nourriture, il faudrait pouvoir compter sur dix millions d’actifs ruraux – paysans, artisans, mais aussi travailleurs du soin, de l’éducation et de la transmission. Nous parlons donc de cinq à dix millions de personnes qui pourraient changer d’espace ou d’activité.

Il ne s’agit évidemment pas d’un exode urbain forcé, mais d’un rééquilibrage susceptible de ramener notre empreinte collective et individuelle sous les limites planétaires.

Les habitants de ces territoires accueilleront-ils à bras ouverts des citadins venus s’y installer ?

Oui et non. En tous cas, pas automatiquement. Les ruralités ont longtemps été mises au ban, maltraitées, ignorées et invisibilisées par notre société orientée vers l’urbain. On ne peut pas faire comme si cette histoire n’existait pas et décréter que tout le monde est désormais ami.

Cependant, les recherches que nous menons montrent que les installations néorurales se passent généralement mieux que ne le laisse entendre le traditionnel «marronnier» médiatique sur les conflits de voisinage.

«Il faut considérer les ruralités pour ce qu’elles sont : d’autres formes de vie et de savoirs dont on doit aujourd’hui se nourrir.»

Le point de friction principal porte sur la conception de l’écologie et le rapport au vivant. Pour caricaturer : les chasseurs d’un côté et les cyclistes ou les véganes de l’autre. Il faudra apprivoiser les désaccords et retrouver des alliances autour du vivant entre les nouveaux venus et ceux qui vivent là depuis longtemps.

C’est aussi aux urbains de ne pas arriver avec un imaginaire misérabiliste, en pensant qu’ils vont «sauver» les ruralités. Il faut considérer les ruralités pour ce qu’elles sont : d’autres formes de vie et de savoirs dont on doit aujourd’hui se nourrir.

Un afflux important d’urbains ne risquerait-il pas de transformer ces territoires ruraux en nouvelles villes et d’en chasser les habitants ?

Si, complètement. Le risque est déjà à l’œuvre. Lorsqu’un appartement parisien a fortement pris de la valeur en vingt ans, sa vente permet d’acheter une très grande propriété dans certains de ces territoires. Le capital accumulé dans les métropoles s’exurbanise et le marché immobilier gentrifie déjà des espaces ruraux.

«Des populations entières sont assignées à l’enfer du béton.»

Il faut donc accompagner le rééquilibrage géographique d’un rééquilibrage politique. Les collectivités locales, les foyers ruraux ou les parcs naturels doivent retrouver la capacité d’agir selon la perspective qu’ils jugent bonne : surveiller les effets de seuil, éviter des arrivées trop massives, privilégier la réhabilitation des logements vacants plutôt que la construction. Il ne s’agit pas de trier les personnes entre celles qui auraient le droit d’entrer et les autres, mais de rendre aux territoires la maîtrise de leur évolution.

Sans rééquilibrage politique, les collectivités resteront dépendantes de l’ingénierie des métropoles et d’urbanistes formés depuis et pour elles. Nous courrons alors le risque de recréer précisément ce que nous prétendons quitter.

Tout le monde n’a pas les moyens de quitter la ville. Que dites-vous à celles et ceux qui voudraient partir mais ne le peuvent pas ?

Des populations entières sont assignées à l’enfer du béton, alors qu’elles désirent elles aussi de plus en plus partir, notamment parmi les classes populaires.

Dans ce cas, l’action est à envisager à l’échelle du quartier et de la communauté. La priorité est de libérer, là où elles vivent, du foncier, de désasphalter, de cultiver et de planter – notamment des arbres nourriciers. Cela rafraîchit, apporte des compléments alimentaires, recrée de la sociabilité et produit des effets bénéfiques sur la santé.

Mais on ne pourra pas adapter suffisamment les grandes villes, et ce n’est pas le message principal du livre : celui-ci est de rappeler que des ressources existent ailleurs, loin, pour retrouver des capacités d’action.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

Chez Vert, l’écologie est à la Une tous les jours et pas seulement quand il fait chaud.

Climat, biodiversité, santé et désinformation : vous pouvez compter sur nous pour rafraîchir la mémoire de tout le monde quand viendront les élections. On n’y arrivera qu’avec vous !

C'est parti