
En guise de conclusion à cet été cataclysmique, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) a acté tout début septembre notre «entrée dans l’ère du dépassement» (l’overshoot, en anglais). En clair, il est désormais inéluctable que le seuil fatidique de 1,5 degré Celsius (°C) de réchauffement climatique soit dépassé, «probablement d’ici quelques années». Ce constat, loin de clore le sujet autour de l’(in)action climatique, ouvre au contraire d’importantes questions sur l’après. Tour d’horizon.
🧭 Qui a dit 1,5°C ?
C’est en décembre 2015, avec la signature de l’Accord de Paris sur le climat, que l’objectif de contenir le réchauffement climatique à 1,5°C (par rapport à l’ère pré-industrielle) est entré pour la première fois dans nos vies. Depuis, ce chiffre structure l’ensemble de l’action climatique mondiale. Mais d’où vient-il exactement ?
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«C’est un seuil qui s’est construit à la fois politiquement et scientifiquement, répond Roland Séférian, climatologue à Météo-France et co-auteur des travaux du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Avant 2015, la communauté scientifique avait plutôt fixé à 2°C le seuil de perturbations jugé dangereux.»

«Le quatrième rapport du Giec, paru en 2007, avait reconnu que dépasser 2°C de réchauffement était vraiment très risqué, confirme Robert Vautard, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et co-président du Giec. Mais lors de l’Accord de Paris, une coalition de petits pays insulaires a démontré que la montée des mers les menacerait dès 1,5°C…»
🎰 1,5 ou 2°C : ça change vraiment quelque chose ?
«Pour nous, la barre de 1,5°C est une ligne rouge, une question de survie. Tout ce qui va au-delà signifie la condamnation à mort de mon pays et la submersion de nos îles sous les océans», avait ainsi déclaré le président de la République des Îles Marshall, Christopher Loeak, le 30 novembre 2015.
Alors que l’Accord de Paris s’est conclu sur le double objectif de maintenir le réchauffement «bien en dessous de 2°C» tout en poursuivant «les efforts pour le limiter à 1,5°C», «les connaissances ont continué d’évoluer» sacrant petit à petit la pertinence du second, estime Roland Séférian. Dès 2018, le Giec a ainsi détaillé dans un rapport les écarts massifs entre un réchauffement à 1,5°C et un réchauffement à 2°C.

Par exemple, limiter le réchauffement climatique à 1,5°C plutôt qu’à 2°C mettrait 10 millions d’habitant·es à l’abri de la montée des eaux, réduirait de 420 millions le nombre de personnes exposées à des chaleurs extrêmes et diviserait par deux le total de victimes de stress hydrique. En somme, cela réduirait «de plusieurs centaines de millions le nombre de personnes exposées aux risques liés au climat», écrivaient les scientifiques. Sans compter le nombre d’espèces menacées d’extinction qui doublerait selon l’atteinte d’un seuil ou de l’autre.
📈 Le dépassement, c’est pour quand ?
Ces dernières années, la planète a essuyé de plus en plus de coups de chaud, dépassant ponctuellement 1,5°C de réchauffement. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), les premiers mois au-delà de ce seuil remontent à 2015-2016 et la première période de douze mois s’étend de février 2023 à janvier 2024. 2023, 2024 et 2025 constituent le premier trio d’années en dehors des clous (en moyenne).
Pour conclure au dépassement de l’objectif de l’Accord de Paris, il faudra toutefois attendre que le seuil soit dépassé à l’échelle d’une décennie, au moins. Ce qui ne devrait pas tarder : en juin dernier, plusieurs auteur·ices du Giec estimaient qu’au rythme actuel d’émissions, la température mondiale atteindra +1,5°C dans trois ans, +1,7°C dans douze ans et +2°C dans vingt-cinq ans. En 2018, le Giec estimait encore que le dépassement d’1,5°C interviendrait «entre 2030 et 2052».

Et après ? Dans son rapport sur les engagements climatiques des États de novembre 2025, l’ONU estimait qu’«en supposant leur mise en œuvre complète», le monde atteindrait un réchauffement de 2,3 à 2,5°C d’ici à 2100. Tandis que se contenter des politiques actuellement mises en œuvre conduirait à 2,8°C de réchauffement, un niveau tel que l’habitabilité de la planète serait menacée.
🎬 Y aura-t-il un avant/après ?
«Il n’y a pas d’avant/après, le réchauffement climatique est un processus continu», assure Mirey Atallah, cheffe du service Adaptation et résilience du Programme des Nations unies pour l’environnement. «Tout ce qu’il faut retenir, c’est que plus le monde est chaud, plus il est dangereux», explique-t-elle, citant notamment l’aggravation des canicules, sécheresses, incendies et fortes précipitations.
«Il nous faut voir les choses en termes de risques, de probabilité, confirme Robert Vautard, du Giec. Un été comme celui de 2026 ne se produira pas tous les ans, mais la probabilité que ça arrive sera de plus en plus forte.»

De fait, le réchauffement – estimé à 1,24°C sur la décennie 2016-2025 – n’a pas attendu pour imprimer sa marque sur les écosystèmes et la vie de millions de personnes. «Ses effets sur la santé humaine sont apparents depuis au moins vingt ans», écrit l’ONU, selon qui le nombre cumulé de décès dus aux changements climatiques a dépassé les quatre millions entre 2000 et 2024.
📽️ Pourra-t-on revenir en arrière ?
Si le dépassement de 1,5°C est désormais inévitable, la prochaine étape est de revenir en arrière, martèle le PNUE dans son rapport. «Ce n’est en aucun cas un chemin acceptable, mais c’est tout simplement la meilleure option qu’il nous reste, écrit sa directrice Inger Andersen. Il ne se passe rien de bon au-delà d’1,5°C.»
Au-delà de ce seuil, le rapport insiste sur le risque de plus en plus élevé de déclencher des «points de bascule» . Autrement dit, lorsqu’un élément clé du climat (calottes polaires, courants océaniques, forêts tropicales, etc.) glisse vers un nouvel état, avec des conséquences irréversibles et difficilement contrôlables. «À ce moment-là, le monde entier deviendra exponentiellement dangereux», prévient Mirey Atallah. «Sur le papier, faire redescendre les températures mondiales permettrait de revenir à un climat proche de la normale, avec moins d’évènements extrêmes, explique Roland Séférian. En revanche, certaines choses seront perdues pour toujours.» La montée des eaux et les dégâts associés seront irréversibles, de même que la disparition d’espèces ou de certains écosystèmes (glaciers, forêts, etc.). «Mais sur tous ces sujets, la science est encore en train de se faire», reconnaît Roland Séférian.
🤯 Revenir en arrière, mais comment ?
Si notre planche de salut consiste à stabiliser puis faire redescendre les températures mondiales, le chantier n’en reste pas moins «profondément incertain», de l’aveu même des Nations unies. Concrètement, «pour faire redescendre les températures, il faut que les émissions de gaz à effet de serre s’annulent, puis deviennent négatives», explique Robert Vautard.
Selon l’ONU, il faudrait retirer 220 gigatonnes (milliards de tonnes) d’équivalent CO2 (CO2e) de l’atmosphère pour faire baisser la température de 0,1°C. «C’est plus de 100 ans de reboisement et de gestion forestière à l’échelle actuelle», sans compter que le monde a émis en 2024 53 gigatonnes de CO2e, selon les données européennes. «Et puis on ne sait pas si le système Terre va continuer d’être aussi collaboratif. On voit déjà que les forêts sont affaiblies et stockent de moins en moins de carbone, par exemple», explique Robert Vautard. D’après le PNUE, au-delà d’1,8°C de réchauffement climatique, revenir à 1,5°C deviendra mission quasi impossible de toute façon.
Selon le PNUE, le monde n’a aujourd’hui plus d’autre choix que de s’appuyer massivement sur des techniques d’élimination du carbone. Pourtant, beaucoup sont immatures, chères, voire risquées : comme le fait d’injecter du CO2 sous la mer, dans des gisements de gaz épuisés.
Roland Séférian craint même l’essor de technologies encore plus hypothétiquement efficaces telles que la géo-ingénierie solaire, qui vise à refroidir la Terre en réfléchissant une partie du rayonnement du soleil vers l’espace (notre article). «Ces dernières années, il y a eu une accélération énorme de l’intérêt sur ces sujets qui relevaient avant de la science-fiction», prévient-il. Le prochain rapport du Giec devrait même s’y pencher.











