Eaux polluées, dissimulation de preuves… Qui est Syngenta, le géant des pesticides au centre de la manifestation du 3 octobre dans l’Eure

Lutte des crasses.
Samedi, le cortège de la manifestation «stop pesticides» passera tout près du site normand de ce mastodonte de l’agrochimie. Une entreprise méconnue qui fabrique des produits hautement toxiques à destination des pays pauvres. Entre autres joyeusetés. Vert fait les présentations.
Saint-Pierre-la-Garenne (Eure), 2009. Les manifestant·es passeront à proximité du site de Syngenta, samedi. © Francis Cormon/Hemis via AFP

Cette marche pourrait être l’une des «mobilisations majeures de la rentrée», selon Thomas Gibert, porte-parole du syndicat agricole Confédération paysanne. Ce samedi 3 octobre, son organisation appelle, aux côtés de Cancer colère, du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO) et des Soulèvements de la Terre, à manifester à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure) «pour dénoncer les ravages de l’industrie agrochimique».

Le lieu n’a pas été choisi au hasard : la commune normande abrite l’un des sites de fabrication de pesticides de Syngenta. Peu connu du grand public, ce géant de l’agrochimie est pourtant le premier vendeur mondial de pesticides, devant Bayer, qui a racheté Monsanto en 2018. «Nous souhaitons obtenir la mise à l’arrêt de ce site majeur, emblématique de l’impunité dont bénéficient les multinationales qui nous empoisonnent», insistent les organisateur·ices de la marche. Mais qui est vraiment Syngenta ? Quels pesticides commercialise-t-il et dans quels scandales est-il impliqué ? Tour d’horizon.

🌍 Produire des pesticides très dangereux et les exporter à l’autre bout de la planète

Produire des pesticides dangereux interdits en Europe, pour les exporter vers des pays à revenus faibles ou intermédiaires, où leur usage est encore autorisé. Cette pratique, que la géographe brésilienne Larissa Mies Bombardi a théorisée sous le nom de «colonialisme chimique», rapporte gros à Syngenta.

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En 2019, après avoir enquêté plusieurs mois sur le marché des pesticides, l’ONG Public Eye a montré que le géant de l’agrochimie avait engrangé en 2017 quelque 3,9 milliards de dollars (environ 3,5 milliards d’euros) grâce à la vente de pesticides «extrêmement dangereux», selon une classification de l’ONG PAN Europe. Cela représentait plus de 40% de ses ventes cette année-là et environ 400 000 tonnes de substances.

Le Brésil était son premier marché, mais l’entreprise vendait également ses pesticides à l’Argentine, à la Chine, au Paraguay, au Mexique, à l’Inde, au Vietnam, aux Philippines, à l’Équateur, à la Colombie, au Kenya et au Ghana.

En 2025, au Brésil, 9 729 victimes d’intoxications aux pesticides ont été dénombrées, le pire bilan depuis 2015, selon les données du ministère de la santé, analysées par le média local Repórter Brasil. Sans que ces chiffres puissent être attribués aux seuls produits de Syngenta, ils illustrent les conséquences sanitaires de l’exposition croissante aux pesticides dans le pays.

💧Pollution des eaux souterraines à proximité de son usine normande

Il n’y a pas que les sols brésiliens que Syngenta contamine. La Normandie subit aussi les ravages de la firme. C’est ce qu’a révélé, en février 2025, l’émission d’investigation «Vert de Rage», sur France 5, en partenariat avec les ONG Public Eye et Unearthed.

Après avoir effectué des prélèvements dans les nappes souterraines autour de l’usine de Saint-Pierre-la-Garenne (Eure), l’équipe composée de journalistes, activistes et chercheur·ses a détecté la présence de six pesticides interdits.

Parmi eux, le thiaméthoxame, un insecticide interdit depuis 2018 en France pour sa toxicité, retrouvé à une concentration supérieure de près de 50% à la norme de qualité de l’eau. Mais aussi des résidus d’atrazine, un herbicide interdit depuis 2004. Contactée à l’époque par Le Monde, Syngenta avait indiqué «avoir connaissance depuis 2003 de la présence de résidus de substances actives dans les sols du site normand et mettre en œuvre des actions pour réduire leurs concentrations dans les eaux souterraines».

🤥 Dissimulation de preuves sur les dangers du Paraquat

Une simple cuillère de cette substance suffit à provoquer la mort. Le Paraquat, puissant herbicide commercialisé par Syngenta depuis les années 1970, interdit en Europe depuis 2007, donne du fil à retordre à la firme.

Non pas à cause des suicides auxquels le paraquat a servi depuis sa commercialisation. Mais parce qu’il est fortement soupçonné d’être associé à la maladie de Parkinson. Aux États-Unis, l’un des rares pays où la substance est encore autorisée, l’incidence de la maladie augmente continuellement. Et des milliers de personnes atteintes sont engagées dans des procès contre la firme, attribuant leur maladie à une exposition prolongée à la substance.

Syngenta a toujours maintenu qu’aucun lien de causalité n’était établi scientifiquement entre le paraquat et cette maladie. Notamment, selon ses explications, parce que la substance «ne franchit pas facilement la barrière hématoencéphalique, et donc n’affecte pas les cellules cérébrales». Une affirmation à apprécier, toutefois, à la lumière des révélations du Guardian en 2022.

Après avoir analysé des documents internes à l’entreprise, le quotidien britannique a montré, en partenariat avec le média d’investigation The New Lede, que Syngenta avait connaissance, au moins depuis les années 1960 et 1970, de la toxicité de son insecticide phare sur le système nerveux central. Des données que le géant de la chimie s’est toujours gardé de transmettre aux autorités de réglementation, tout en mettant en doute la validité de résultats similaires publiés par des scientifiques indépendants.

Pourquoi une telle dissimulation de preuves ? «Un document de Syngenta daté de 2003 présente le paraquat comme un “produit phare” qui doit être défendu “vigoureusement” afin de protéger des ventes mondiales annuelles estimées à plus de 400 millions de dollars», soit près de 356 millions d’euros, expliquaient à l’époque les deux journalistes à l’origine des révélations.

🇵🇸 Soupçons d’activité illégale en Cisjordanie occupée

Quel rôle joue aujourd’hui Syngenta dans la colonisation de la Cisjordanie par Israël ? Peu d’informations publiques sont disponibles sur le sujet. Mais le 30 septembre dernier, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme a publié une liste de 61 entreprises opérant sur les terres coloniales de Cisjordanie, et dont l’activité est considérée comme illégale. Parmi elles : l’agence de voyage Expedia, Airbnb, mais surtout Adama, un fabricant israélien de pesticides, membre du groupe… Syngenta.

Les raisons qui justifient cette inscription n’ont pas été précisées par le Haut-Commissariat des Nations unies, car «confidentielles», d’après Reuters. Des travaux du centre de recherche israélien Who profits, en 2020, ont toutefois fait la lumière sur les nombreuses expérimentations de pesticides menées à l’époque par la firme dans la vallée du Jourdain, en Cisjordanie occupée, et dans le Golan syrien occupé. Ces tests visaient notamment à évaluer la toxicité de l’un de ses «nématicides» – des substances qui détruisent les nématodes, de petits vers du sol qui s’attaquent aux racines des plantes.

🥬 Son ancien patron appelait à abandonner l’agriculture biologique

Quelle solution pour faire face à la menace d’une crise alimentaire mondiale ? «Abandonner l’agriculture biologique.» Voilà une couleuvre que l’ancien patron de Syngenta, Erik Fyrwald, aurait bien voulu nous faire avaler. Sa saillie remonte au 8 mai 2022, dans une interview accordée au média suisse NZZ.

Celui qui était à l’époque à la tête de cet empire de l’agrochimie affirmait que «les rendements de l’agriculture biologique [pouvaient] être jusqu’à 50% inférieurs, selon les produits», et que «la conséquence indirecte [est] que des gens meurent de faim en Afrique». D’après lui, le bio «nuit au climat», car la pratique nécessiterait un labour important, ce qui émet du dioxyde de carbone (CO2).

Des allégations contredites par la science, qui a démontré que l’agriculture sans pesticides était en mesure de nourrir l’humanité – notamment dans une récente étude de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Et qu’à l’inverse, l’agriculture conventionnelle, en recourant massivement aux engrais azotés, contribuait à aggraver la crise climatique.

☠️ Son produit phare, l’atrazine, contamine les cours d’eau aux États-Unis

C’est une substance interdite en Europe depuis 2004, mais toujours massivement épandue aux États-Unis. L’atrazine, l’un des herbicides phares de Syngenta, contamine près d’un quart des cours d’eau des États-Unis à des concentrations susceptibles de nuire à la faune et de menacer la santé humaine. C’est ce qu’a révélé, le 28 septembre, une analyse des données fédérales réalisée par le Center for biological diversity.

Cette pollution, désormais diffuse dans le pays, aurait-elle pu être évitée ? Les effets toxiques de l’atrazine, principalement utilisée sur le maïs, la canne à sucre et le sorgho, sont documentés depuis près de vingt ans. Dès les années 2000, des travaux ont mis en évidence ses effets de perturbation endocrinienne et ses impacts sur la reproduction des amphibiens. Chez l’humain, plusieurs études ont associé l’exposition à l’atrazine à des troubles du développement du fœtus et de la reproduction. En novembre 2025, le Centre international de recherche sur le cancer l’a classée comme «probablement cancérogène pour l’Homme».

Malgré ce faisceau de preuves, Syngenta continue de la commercialiser. Le marché étatsunien est très lucratif pour la firme : l’atrazine reste le deuxième pesticide le plus utilisé dans le pays, avec près de 32 000 tonnes épandues chaque année sur les terres agricoles locales, selon le Guardian.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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