
En cette chaude matinée de mai, un nuage de poussière s’élève au milieu d’un champ. Un tracteur équipé d’une houe rotative, sorte d’alignement de roues dentées destinées à gratter le sol, fonce à toute allure au milieu des rangées de betteraves.
«Avec la vitesse, elle vient éjecter les adventices [les «mauvaises herbes», NDLR] et les mettre en surface au soleil, explique au volant Sébastien Darras, qui travaille à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). C’est un des leviers que nous utilisons pour nous passer des herbicides.»

Situé sur l’unité expérimentale Inrae d’Estrées-Mons (Somme), au beau milieu des grandes plaines de Picardie, ce champ n’est pas comme les autres : aucun pesticide n’y est utilisé. Depuis 2012, plusieurs parcelles ont contribué, avec huit autres sites de l’Inrae répartis dans toute la France, à un projet national de «systèmes de culture zéro pesticides» – le «Rés0Pest».
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Publiés en février dernier, les résultats de cette expérimentation sur dix ans sont clairs : «Il est possible d’atteindre des rendements comparables aux systèmes conventionnels et supérieurs aux systèmes biologiques et, dans certains cas, de générer un revenu agricole net plus élevé», écrivent les scientifiques.
Bandes fleuries et coccinelles
«Nous avons été extrêmes dans la non-utilisation de produits phytosanitaires, expose Jean-Noël Aubertot, agronome à l’Inrae et initiateur du projet. Mais ces systèmes ne sont pas en bio, car nous autorisons par exemple les engrais de synthèse», qui favorisent la croissance des plantes. L’expérience a été menée sur des parcelles de grandes cultures (céréales, pommes de terre, betteraves…), comme c’est le cas à Estrées-Mons, et de polyculture-élevage (prairies, cultures fourragères…), en Bretagne, dans le Poitou ou encore près de Toulouse (Haute-Garonne).
«Nous avons tenu bon et nous avons récolté beaucoup plus qu’attendu dans certains cas.»
«En 2012, beaucoup de gens n’y croyaient pas, ils pensaient que nous n’allions rien obtenir», se souvient Sébastien Darras, qui pilote le projet dans la Somme. «Nous avons tenu bon et nous avons récolté beaucoup plus qu’attendu dans certains cas, se réjouit Jean-Noël Aubertot. Nous n’avons pas observé de problème majeur lié aux attaques de ravageurs et au développement des maladies. En revanche, sur certains sites, nous avons été confrontés à des impasses techniques, avec des difficultés à gérer certaines plantes vivaces, comme les chardons.»

Le site d’Estrées-Mons a produit les résultats les plus «spectaculaires», selon les mots du chercheur. «Globalement, nous sommes en moyenne à 85% des rendements conventionnels, estime Sébastien Darras. Et cela sans dégrader la capacité productive des parcelles du système.» Si la gestion des céréales (blé, orge…) a été plus complexe, certaines cultures réputées très dépendantes des pesticides – comme le colza – ont régulièrement atteint voire dépassé les moyennes régionales. De 2013 à 2025, les rendements de la betterave sucrière sans pesticides ont atteint en moyenne 96% des résultats conventionnels du secteur, mais avec de fortes variations selon les années (105% en 2024, 57% en 2020…).
«La base de la réussite, ce sont les leviers agronomiques», dévoile Sébastien Darras. Pour perturber le cycle des bioagresseurs (pucerons, plantes adventices…), les scientifiques ont allongé et diversifié la rotation des cultures : une année du blé, la suivante de la betterave, puis du colza, des pommes de terre, du triticale (un hybride entre le blé et le seigle), des haricots, de l’orge, et ainsi de suite.

En complément, des bandes fleuries ont été semées en bordure des parcelles pour favoriser les coccinelles, guêpes et autres petites bêtes s’attaquant aux «ravageurs». «L’idée, c’est de stocker ces auxiliaires de culture pour qu’ils soient déjà présents à proximité lorsqu’on arrive au stade sensible», c’est-à-dire lorsque les bioagresseurs arrivent, explique Sébastien Darras en progressant au milieu d’un méli-mélo de fleurs de toutes les couleurs.
«Nous n’avons pas inventé la solution magique»
Contre les «mauvaises herbes», les technicien·nes ont alterné des faux-semis (le fait de préparer le sol pour faire germer les adventices déjà présentes) et des techniques de désherbage mécanique, comme la houe rotative. «Ce sont les outils de nos anciens, ils ont plus de cinquante ans», explique Sébastien Darras en observant une bineuse et ses rangées de lames sectionner la surface du sol dans un champ. Certaines années, les parcelles sont labourées – une pratique qui consiste à retourner la terre en profondeur pour enfouir les graines indésirables et les résidus de culture, mais qui peut avoir un impact négatif sur la santé des sols.

Autre levier : la sélection génétique. À Estrées-Mons, les scientifiques ont planté une variété de pommes de terre bien plus résistante aux maladies, de quoi éviter la quinzaine de traitements phytosanitaires habituellement nécessaire. Résultat : depuis 2019, les rendements sans pesticides ont atteint environ 80% des moyennes du secteur.
Si cette pomme de terre n’est pas utilisée par les agriculteur·ices, c’est parce qu’elle ne répond pas au cahier des charges des industries locales, qui fixent des variétés précises calibrées pour la transformation. «La réussite de la transition agroécologique dépend non seulement de l’ensemble des agriculteurs, mais aussi de la capacité des systèmes alimentaires à évoluer, en mobilisant l’ensemble des acteurs des filières d’amont et d’aval», éclaire Jean-Noël Aubertot.
«Sans pesticides, on est beaucoup plus soumis aux aléas, avec beaucoup moins de filets de sécurité.»
Des parcelles expérimentales d’un demi-hectare aux vastes surfaces agricoles de la région, le passage de relais est encore loin. «Sur le papier, ça fonctionne, mais il faut aussi se mettre dans la réalité technico-économique d’une exploitation, juge Jérôme Pernel, responsable de l’innovation à Agro-Transfert, un organisme chargé de faire l’interface entre la recherche et le monde agricole dans les Hauts-de-France. Sans pesticides, on est beaucoup plus soumis aux aléas, avec beaucoup moins de filets de sécurité, et derrière il y a des enjeux de revenu direct pour l’agriculteur. Sur un bassin de production, si une année le rendement est divisé par trois, cela met aussi en péril l’activité des filières locales.»

Les alternatives demandent forcément plus de temps et d’efforts que les épandages, pour des rendements plus fluctuants. «Nous n’avons pas inventé la solution magique, prévient Sébastien Darras. Nous ne pouvons pas garantir que cela fonctionnera chez quelqu’un d’autre.» Ce dernier espère la création d’un label «zéro phytos» pour financer et valoriser cette «troisième voie» entre le bio et le conventionnel.









