«Montrer qu’il y a d’autres modèles possibles» : face aux géants des mers, une initiative inédite aide les petits pêcheurs à se lancer

Ma part du bateau.
Face à la concentration des navires et des droits de pêche aux mains de géants du secteur, Mer de liens achète des bateaux grâce à l'épargne citoyenne pour permettre à de jeunes artisan·nes de lancer leur activité. Initiée en décembre 2025, cette démarche inédite a permis d'installer un premier pêcheur dans la Manche.
Installé à Cherbourg-en-Cotentin, Baptiste Vannier espère débuter une activité de pêche à la ligne, au filet et au casier à partir de septembre. © Cécile Massin/Vert

«Bienvenue à bord !» lance Baptiste Vannier en sautant, le pas léger, dans son bateau amarré au port de Cherbourg-en-Cotentin (Manche). Sur le ponton, rien ne distingue a priori sa vedette de pêche des autres navires, et pourtant. Fièrement paré de ses liserés bleus, ce bateau a été acquis par le pêcheur normand de 28 ans grâce au soutien de Mer de liens. Une première.

Créée en décembre 2025 par l’association Pleine mer, cette société de pêche citoyenne et solidaire a été pensée comme le pendant maritime de la foncière agricole Terre de liens. Alors que la première achète des terres grâce à l’épargne citoyenne pour permettre à des paysan·nes de s’installer en agriculture biologique, la seconde veut acheter des bateaux pour permettre aux artisan·nes qui veulent pratiquer une pêche durable de lancer leur activité. Un fonctionnement inédit dans le secteur.

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«Un jeune marin-pêcheur qui veut s’installer doit acheter un bateau, mais aussi acquérir les droits pour pêcher telle ou telle espèce», débute Augustin Malliart, installé à Brest (Finistère) et codirecteur de Mer de liens. «C’est justement là que ça se corse», poursuit le professionnel. De fait, les licences sont souvent difficiles à obtenir, car déjà attribuées à d’autres pêcheur·ses.

Dans le même temps, à l’échelle de l’Union européenne, les quotas de pêche sont répartis entre navires en fonction des quantités de poissons pêchées précédemment. Résultat ? Plus un navire a pêché, plus il obtiendra de quotas. «Les bateaux sont ensuite revendus en fonction des quantités pêchées antérieurement, et donc de leur quotas, ce qui alimente la spéculation et fait grimper le coût de certains bateaux, qui deviennent tout bonnement inaccessibles aux jeunes pêcheurs», regrette le codirecteur de Mer de liens.

75 000 euros récoltés grâce à l’épargne citoyenne

Face à cette répartition, qui défavorise les artisan·nes au profit des acteurs industriels sans prendre en compte l’impact environnemental des méthodes de pêche (notre article), «c’est là qu’on intervient», sourit Augustin Malliart. Concrètement, Mer de liens se propose d’acheter des bateaux puis de les revendre aux pêcheur·ses artisan·nes. Pour cela, elle joue également le rôle de banque en leur accordant des prêts à taux très bas (1%). «Ça permet de leur rendre accessibles des bateaux qui ne l’auraient jamais été autrement», s’enthousiasme le professionnel.

Baptiste Vannier espère relancer une pratique aujourd’hui inexistante en Normandie : la pêche en plongée de coquilles Saint-Jacques. © Cécile Massin/Vert

Ces emprunts sont rendus possibles grâce au modèle de l’actionnariat solidaire. Pour le bateau de Baptiste Vannier, la levée de fonds citoyenne lancée par Mer de liens a ainsi permis de récolter pas moins de 75 000 euros (sur les 200 000 espérés) auprès de particuliers, mais aussi de personnalités comme la navigatrice Isabelle Autissier, la journaliste Inès Léraud ou encore le professeur en écologie marine Didier Gascuel. «Les épargnants s’engagent à laisser leur argent au moins cinq ans, ce qui nous permet d’acheter des bateaux et de faire fonctionner la structure», précise Augustin Malliart.

«J’ai été attiré par la souplesse de remboursement, mais aussi par la mise à disposition de leur réseau de poissonniers, restaurateurs et grossistes désireux de favoriser la pêche artisanale

Le bateau et les droits de pêche associés progressivement achetés par le pêcheur, Mer de liens reste ensuite propriétaire à 20% de la toute nouvelle société, «ce qui nous permet de ne pas jouer uniquement le rôle de banque, mais aussi d’être pleinement investi dans le projet en aidant le pêcheur à structurer son projet, à trouver les bons partenaires pour valoriser et commercialiser ses produits…», insiste Augustin Malliart.

Autant d’aspects qui ont séduit Baptiste Vannier, qui aspirait depuis longtemps à se lancer à son compte. «J’ai été attiré par la souplesse de remboursement, mais aussi par la mise à disposition de leur réseau de poissonniers, restaurateurs et grossistes désireux de favoriser la pêche artisanale, précise le pêcheur. C’est un vrai atout dans ce milieu où avoir les bons contacts est primordial», ajoute-t-il, concentré à décoller de la coque du bateau le nom donné par l’ancien propriétaire pour y apposer le sien – Paua – en grandes lettres noires.

Contrebalancer l’hégémonie de la pêche industrielle

Avant de rejoindre Mer de liens, le pêcheur a signé une charte «pour une pêche plus durable» établie par le comité scientifique de l’association et via laquelle il s’est engagé, entre autres, à diversifier les espèces ciblées, réduire son empreinte sur les fonds marins, respecter les quotas et la réglementation ou encore optimiser la consommation de carburant.

L’initiative Mer de liens espère pouvoir accompagner trois à quatre projets d’installation par an. © Cécile Massin/Vert

Des pratiques respectueuses des fonds marins que Baptiste Vannier dit avoir toujours respectées, «mais c’est bien qu’elle soient écrites noir sur blanc», sourit le pêcheur. «Ces principes pourraient sembler logiques, mais dans les faits ils ne sont pas forcément respectés et les contrôles restent peu fréquents, le rejoint Augustin Malliart. C’est pour ça qu’on insiste autant dessus».

Fort de ces valeurs communes, Baptiste Vannier espère débuter dès septembre une activité de pêche à la ligne, au filet et au casier. Il pense même relancer une activité – pour le moment inexistante en Normandie – de pêche en plongée de coquilles Saint-Jacques. «La plongée, ça a toujours été mon dada, sourit-il. J’aime les sensations que ça procure, mais aussi le fait qu’avec cette technique, on prélève les coquillages à la main un par un et que les quantités sont donc faibles et restent gérables.»

Pour Baptiste Vannier, protéger les fonds marins passe par des méthodes de pêche durables, mais aussi par la valorisation des produits en circuits courts et le respect de la disponibilité des ressources halieutiques. «La pêche en plongée a un impact quasi-nul, abonde Augustin Malliart. C’est pour ça qu’on y est très favorable.» De là à faire de Mer de liens un outil de lutte contre l’hégémonie de la géants de la pêche ? «Ce serait un peu irréaliste de le prétendre, confesse-t-il. L’ambition, c’est plutôt de nous rendre utile pour des projets qui auraient du mal à se concrétiser sans notre aide.»

Alors que, d’après l’association Pleine mer, près d’un tiers des navires de moins de 12 mètres ont disparu en 25 ans et que le nombre de pêcheur·ses artisan·nes s’amenuise, Mer de liens espère accompagner trois à quatre projets par an. La société de pêche s’apprête d’ailleurs à lancer une nouvelle levée de fonds à la rentrée avec, dans le viseur, l’installation de deux jeunes marins-pêcheurs bretons à partir de 2027. «Ce qu’on veut, c’est montrer qu’il y a d’autres modèles possibles», conclut Augustin Malliart, sans se faire d’illusions sur le rapport de force actuel.

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