Il ne sera plus chassé en France : le lagopède alpin, «perdrix des neiges» en sursis face au réchauffement climatique

Poule de cristal.
Ce mardi, le ministère de la transition écologique a ajouté deux nouvelles espèces sur la liste des oiseaux protégés en France : le grand tétras et le lagopède alpin. Moins connu, ce dernier habite les pierriers enneigés de haute montagne, mais son aire de répartition fond à mesure que le climat s’emballe.
Menacé par le changement climatique et le dérangement humain, le lagopède alpin a disparu de 33% des communes des Alpes françaises où il était présent dans les années 1950. © Adrien Cozannet/Flickr

Il peuple les plus hauts sommets, là où la roche épouse la glace. Souvent surnommé la «perdrix des neiges», le lagopède alpin est l’une des rares espèces animales à survivre dans les paysages suspendus de très haute montagne, jusqu’à 3 000 mètres d’altitude. En déclin dans les Alpes comme dans les Pyrénées, il vient d’obtenir un petit répit : le ministère de la transition écologique l’a classé ce mardi sur la liste des oiseaux protégés en France hexagonale – aux côtés du grand tétras, autre fragile gallinacé de montagne.

«C’est extrêmement rare, la dernière révision de cette liste pour l’Hexagone remonte à 2009», réagit auprès de Vert Cédric Marteau, directeur général de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), qui salue une «avancée historique». Ce reclassement, qui implique aussi la sortie des deux espèces de la liste du gibier chassable en France, est froidement accueilli par la Fédération nationale des chasseurs (FNC). Son président, Willy Schraen, dénonce une décision «hors-sol et hors contexte».

Une relique des temps glaciaires

Annoncée au printemps par la ministre de la transition écologique, Monique Barbut, la protection de ces deux oiseaux montagnards avait surpris tout le monde. Ce choix fait suite à un rappel à l’ordre du Conseil d’État, qui avait enjoint début mars au gouvernement de suspendre la chasse du lagopède alpin pour cinq ans en raison de son mauvais état de conservation (un moratoire similaire existe déjà pour le grand tétras depuis 2022). «La ministre a décidé d’aller plus loin, jusqu’au statut d’espèces protégées, complète Cédric Marteau. C’est une belle avancée pour la protection de la nature en France.»

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Moins connu que le grand tétras – mis à l’écran par le naturaliste Vincent Munier et très médiatisé depuis l’échec de sa «réintroduction» dans les forêts des Vosges –, le lagopède alpin est considéré comme «quasi menacé» d’extinction en France. Lagopus muta est une espèce dite «relique», qui a survécu à la fin du dernier âge glaciaire, il y a un peu plus de 10 000 ans, et s’est réfugiée dans les zones froides du globe. «Une partie des oiseaux est remontée au nord, en Scandinavie, et d’autres en haute altitude, où ils sont maintenant coincés», retrace Charlotte Perrot, spécialiste de la biodiversité de montagne à l’Office français de la biodiversité (OFB).

«Il y a cinquante ans, vous pouviez en observer à partir de 1 600 mètres d’altitude, mais maintenant on n’en voit quasiment plus en dessous de 2 000 mètres.»

Mais l’oiseau subit de plein fouet le réchauffement des températures lié aux activités humaines. «En été, il fait très chaud en montagne, maintenant ; et c’est difficile pour lui. On le voit au niveau du comportement : il ouvre le bec, cherche des endroits frais…, décrit Charlotte Perrot. Dans nos montagnes, il est coincé : soit il s’adapte, soit il disparaît.» Sur la période 2041-2070, l’aire de distribution du lagopède alpin dans les Alpes françaises devrait encore se contracter de 36%, avec une disparition progressive des Préalpes et des Alpes du Sud, selon les modélisations climatiques du programme interrégional du massif des Alpes «espèces arctico-alpines», piloté par la scientifique.

«C’est un oiseau adapté au grand froid plutôt qu’à la montagne», complète la chercheuse. Intégralement blanc l’hiver, le lagopède mue en brun-gris aux beaux jours pour se camoufler dans les pierriers et pelouses rases d’altitude. Son double plumage lui permet de s’isoler des températures les plus extrêmes, tandis que ses pattes emplumées lui servent de raquettes pour avancer dans la poudreuse.

Avec ses pattes emplumées, le lagopède (dont le nom signifie «patte de lièvre» en grec ancien) est un oiseau adapté au grand froid. © Animalia

«Il y a cinquante ans, vous pouviez en observer à partir de 1 600 mètres d’altitude, mais maintenant on n’en voit quasiment plus en dessous de 2 000 mètres, témoigne, côté pyrénéen, Thierry de Noblens, du Comité écologique ariégeois. Plus le réchauffement climatique s’intensifie, plus il va monter. Mais, en France, il n’existe pas des centaines de milliers d’hectares au-dessus de 2 000 mètres…»

«En plus de tous les problèmes qui leur tombent dessus, on ne va quand même pas les tuer !»

À cette menace rampante du changement climatique s’ajoutent les dérangements humains (tourisme, élevage…). Pour Charlotte Perrot, il s’agit de «la plus grosse pression à court terme pour l’espèce» : «Il partage son habitat avec plusieurs activités humaines, les domaines skiables, les routes qui vont de plus en plus haut, le pastoralisme… Il est acculé.» L’espèce a disparu de 33% des communes des Alpes où elle était présente il y a soixante ans, et de 21% pour les Pyrénées, d’après le suivi réalisé par l’observatoire des galliformes de montagne.

Malgré ce déclin conséquent, la chasse au lagopède alpin se pratiquait encore dans quelques départements de montagne (Isère, Savoie, Haute-Savoie…). Depuis les années 2000, plusieurs associations écologistes ont engagé un véritable bras de fer avec les fédérations de chasse pour suspendre les quotas délivrés par les préfet·es à chaque fin d’été. En Ariège, seul département pyrénéen où cette chasse était encore autorisée, le comité écologique ariégeois revendique une vingtaine de victoires au tribunal depuis 2008.

«Maintenant qu’ils sont protégés, nous allons pouvoir mener des actions bien plus fortes sur leur biotope, ne serait-ce que sur les sentiers qui passent en plein dans des zones de lagopèdes.»

«En plus de tous les problèmes qui leur tombent dessus, on ne va quand même pas les tuer ! Pour nous c’était indiscutable, mais ça nous aura pris dix-huit ans, regrette Thierry de Noblens, fer de lance de ce combat juridique. L’État a toujours défendu les chasseurs, même si leurs demandes sont absurdes, criminelles ou dans le déni scientifique le plus complet.» «Nous avons gagné l’ensemble des procédures, mais les préfets reprenaient quand même l’arrêt l’année suivante, malgré la décision du tribunal administratif, en changeant juste le chiffre ; c’est aberrant», regrette Cédric Marteau, de la LPO.

Outre l’interdiction définitive de sa chasse, la protection du lagopède alpin va désormais permettre une meilleure prise en compte de l’espèce lors des travaux d’aménagement, ainsi que la mise en place d’un programme d’actions pour tenter de sauver les dernières populations. «Arrêter la chasse, c’est pour nous un premier pas, abonde Thierry de Noblens. Maintenant qu’ils sont protégés, nous allons pouvoir mener des actions bien plus fortes sur leur biotope, ne serait-ce que sur les sentiers qui passent en plein dans des zones de lagopèdes.»

Des zones de quiétude sont expérimentées dans les Alpes, dans les massifs du Queyras, des Écrins ou du Mercantour. «Ce sont des dispositifs qui fonctionnent très bien, notamment parce qu’il y a beaucoup de sensibilisation autour, salue Charlotte Perrot. Mais il y a aussi des comportements que l’on peut adopter en montagne, qu’il y ait des restrictions ou pas : sortir le moins possible des sentiers, tenir ses chiens en laisse, ne pas faire trop de bruit…»

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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