
Guiperreux (Yvelines), fin avril, quelques semaines avant que le pays bascule dans un été caniculaire. Il est sept heures du matin, le soleil est levé depuis moins d’une heure et dépose timidement ses rayons sur la cime des plus grands arbres. À la lisière d’un bosquet encore humide de rosée, le chant lancinant du merle noir réchauffe l’atmosphère. Il est rapidement rejoint par les notes saccadées du pouillot véloce, petit oiseau verdâtre qui passe sa vie dans les frondaisons. Soudain, le cri nasillard d’un faisan de Colchide retentit au loin.
Au milieu de ce concert matinal, Grégoire Loïs se tient debout, l’oreille alerte. Jumelles autour du cou et carnet en main, le cinquantenaire griffonne énergiquement le nom de chaque espèce vue ou entendue. Récoltées en suivant un protocole méticuleux, ses observations alimenteront – avec celles de centaines d’autres ornithologues dans toute la France – la précieuse base de données du Suivi temporel des oiseaux communs (le «Stoc»).
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Réalisé chaque printemps depuis 1989, ce comptage permet aux scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) d’estimer l’évolution de l’abondance des différentes espèces à plumes au cours du temps. Le dernier bilan en date, publié en 2021 avec la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), est sans appel : les oiseaux des villes et des campagnes françaises ont décliné de près de 30% en trente ans.
«Des gagnants et des perdants»
«La première fois que nous avons établi une tendance moyenne pour toutes les espèces, nous ne nous attendions pas à voir un tel déclin, se souvient Grégoire Loïs, lui-même chercheur au MNHN, en charge des sciences participatives. Il y a des gagnants et des perdants chez les oiseaux, mais nous ne pensions pas avoir autant de perdants.» Passionné d’ornithologie depuis sa plus tendre enfance, ce natif des Yvelines a vu de ses propres yeux la disparition de plusieurs espèces emblématiques de sa campagne. Vert a suivi le scientifique sur les dix points d’écoute qu’il couvre chaque printemps depuis cinq ans.
Le «Stoc», un comptage robuste pour suivre l’état des populations d’oiseaux en France
Le Suivi temporel des oiseaux communs (Stoc) est l’un des plus anciens comptages naturalistes en France. Plusieurs centaines d’ornithologues y participent chaque année depuis 1989. Chacun se voit attribuer un carré de deux kilomètres de côté tiré au sort à proximité d’un lieu de préférence. À l’intérieur, dix points de comptage sont répartis en tenant compte de la diversité des écosystèmes présents (villages, forêts, rivières…).
Trois passages doivent être effectués en mars, avril et mai. À chaque point d’écoute, les ornithologues notent la totalité des espèces entendues ou vues en l’espace de cinq minutes, chronomètre en main. Les comptages sont effectués chaque printemps, si possible aux mêmes jours et dans les mêmes conditions météorologiques que les années passées.
Les données remontées par chaque naturaliste sont ensuite collectées, vérifiées et analysées par des scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle, qui établissent des tendances sur le temps long pour chaque espèce et groupe d’espèces.
«Vu le milieu, il devrait y avoir au moins trois rossignols, s’étonne-t-il en pointant du doigt une friche. Quand j’étais gamin, il y en avait partout.» Difficile à observer dans les broussailles dans lesquelles il se terre, le rossignol philomèle est pourtant impossible à manquer lors d’un comptage : il passe ses journées (et même ses nuits !) à chanter, recouvrant même les gazouillis des autres espèces. Si ses populations restent stables ces deux dernières décennies à l’échelle nationale, l’oiseau a vraisemblablement disparu de la zone suivie par l’ornithologue.
Un peu plus loin, en se rapprochant des habitations, le comptage réserve des surprises plus réjouissantes. Le naturaliste observe de plus en plus de verdiers d’Europe. Une bonne nouvelle pour ce petit passereau habitué des mangeoires : ses populations s’effondrent ces dernières années à cause d’une épidémie de trichomonose, une maladie parasitaire qui touche les voies digestives. En vingt-cinq ans, l’oiseau a perdu près de 70% de ses effectifs au niveau national.

Le long du chemin, mésanges, pinsons, grives et autres oiseaux très communs se font régulièrement entendre. Ces espèces dites «généralistes», qui peuvent aussi bien vivre en ville qu’à la campagne ou en montagne, sont les seules à connaître une dynamique positive. Le pigeon ramier, reconnaissable à son vol lourd et sa bande blanche sur le cou, en est un cas emblématique : sa population a plus que doublé en vingt-cinq ans.
Les alouettes ne sont plus à la fête
À l’inverse, la situation des oiseaux «spécialistes» est plus inquiétante : ceux des milieux agricoles (perdrix, bruants…) ont décliné de 30% en trente ans, et ceux des milieux forestiers (pics, troglodytes…) de 10%. Même les espèces des zones bâties sont en difficulté, avec une chute de 28% depuis 1989. Oiseaux emblématiques des campagnes, qui nichent dans les granges et les garages, les hirondelles rustiques ont vu leurs populations s’effondrer de trois quarts en Île-de-France (notre article).
«Il est très rare d’être surpris par une espèce. Chaque année, ce sont plutôt les absents qui m’étonnent.»
Les causes de ces déclins varient selon les espèces et leurs habitudes écologiques : disparition des friches ou des cavités dans les bâtiments rénovés pour certains oiseaux urbains, intensification de l’agriculture à la campagne… Pour les oiseaux insectivores, une récente étude française – basée sur l’analyse des données du Stoc – a mis en avant une «forte corrélation» sur le temps long entre les ventes de produits insecticides et le déclin de ces espèces (notre article).
Sur son circuit de comptage, qu’il couvre trois fois par an depuis 2021, Grégoire Loïs se remémore des moments marquants. Là, sur ce grand arbre étouffé de lierre, une chouette hulotte s’était envolée en plein jour à son approche. Plus loin, sur un vieux poirier planté au milieu d’un champ de céréales, une pie-grièche écorcheur était figée, tel un fantôme du passé. Typique des haies, où il empale ses proies, ce passereau au bec crochu se fait de plus en plus rare en Île-de-France. Proche cousine, la pie-grièche grise nichait encore dans la région il y a trente ans : elle n’y a plus été observée depuis 2005.

«Il est très rare d’être surpris par une espèce. Chaque année, ce sont plutôt les absents qui m’étonnent, témoigne Grégoire Loïs. Cela peut être lié à l’aléatoire, mais aussi à des populations plus faibles.» Le naturaliste s’aventure désormais au milieu des vastes étendues d’orge et de blé, typiques de plaines céréalières du centre de la France. «Vous voyez comme ça s’est calmé ?, chuchote-t-il. Pour l’instant, on entend juste deux espèces», contre une dizaine sur les précédents points d’écoute.
Symbole de ces campagnes silencieuses, le chant d’une alouette des champs s’étouffe au loin. «Normalement, c’est le bruit de fond omniprésent de ce type de milieu, souffle le chercheur. C’est frappant d’en entendre si peu.» Dès la fin de l’hiver, ce passereau couleur terre passe ses journées à faire résonner son indescriptible gazouillis métallique. Mais l’oiseau bien connu des comptines pour enfants n’est plus à la fête en France : en vingt-cinq ans, sa population a chuté de 32%.











