En France, le déclin des oiseaux insectivores est clairement lié aux pesticides… mais tout peut encore changer

Merle alors !
Une étude statistique à paraître en septembre prochain démontre une «forte corrélation» entre l'usage d'insecticides et le déclin de l'un des plus importants groupes d'oiseaux dans l'Hexagone. Les scientifiques gardent un brin d'espoir : dans les départements où l'utilisation de ces substances toxiques diminue, les populations se reconstituent.

À l’automne 1962, la biologiste étatsunienne Rachel Carson alertait sur les dangers des pesticides pour la survie des oiseaux avec un essai resté dans l’Histoire : Printemps silencieux. Pourtant, il aura fallu plus d’un demi-siècle pour démontrer méthodiquement que ces substances toxiques, utilisées principalement dans l’agriculture, jouent un rôle majeur dans le déclin observé de l’avifaune.

Pour les scientifiques, les pesticides affectent les oiseaux insectivores (ici une huppe fasciée) en faisant disparaître leur ressource alimentaire. © Pierre-Marie Epinay/Wikimedia

Pour la première fois en France, une étude met en évidence une «forte corrélation» sur le temps long entre les ventes de produits insecticides et le déclin d’espèces insectivores (fauvettes, hirondelles, grives, merles, rouges-gorges, huppes, bergeronnettes…). En clair : plus ces produits sont utilisés dans un département, plus les populations locales d’oiseaux diminuent.

Moins d’insectes, moins d’insectivores

Mise en ligne le 22 avril et destinée à être publiée en septembre 2026 dans la revue Agriculture, ecosystems and environment, cette étude statistique a été menée par une équipe de sept chercheur·ses français·es et allemand·es. Elle se base sur deux jeux de données robustes : le Suivi temporel des oiseaux communs (Stoc) – un comptage effectué chaque printemps par des centaines d’ornithologues dans toute la France – et les ventes de pesticides par département depuis 2008.

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«Nous avons ensuite utilisé des modèles statistiques qui regardent comment les variations des populations d’oiseaux sont expliquées par celles des pesticides, mais aussi du paysage et des variables climatiques», détaille Thomas Perrot, auteur de l’étude et chercheur à la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB). En classant les espèces selon leur régime alimentaire, les scientifiques ont constaté un lien clair sur quinze ans entre l’évolution des quantités de pesticides vendues et celle des populations d’insectivores – le groupe le plus important. «Aucune corrélation claire n’a été détectée pour les oiseaux granivores et généralistes», précise l’étude.

«Il faut noter que nous travaillons sur des communautés aviaires qui sont dégradées par des décennies d’utilisation de pesticides.»

Parmi les différentes catégories de pesticides, ceux censés cibler les insectes sont ceux qui ont le plus d’influence sur les populations d’oiseaux qui s’en nourrissent. En étudiant les toxicités de ces substances, les scientifiques estiment que les pesticides nuisent indirectement aux insectivores, en faisant disparaître leurs ressources alimentaires.

Une étude saluée par Anne-Christine Monnet, qui s’intéresse elle aussi aux liens entre pesticides et populations d’oiseaux au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et qui n’a pas participé à cette étude. «Il faut noter que nous travaillons sur des communautés aviaires qui sont dégradées par des décennies d’intensification agricole et d’utilisation de pesticides, note la scientifique. C’est inquiétant de voir qu’on observe encore un effet négatif alors qu’elles ont sans doute déjà perdu beaucoup avant.»

«Les politiques peuvent avoir un effet bénéfique»

En janvier dernier, la scientifique avait elle-même mené une autre étude qui établissait un tel lien, cette fois au niveau géographique. Son équipe avait comparé les ventes de 242 substances en France, à l’échelle plus fine du code postal : «Les quantités de pesticides sont corrélées négativement avec l’abondance de 84,4% des espèces, alors que nous avons pris en compte d’autres aspects de l’intensification de l’agriculture», statuaient les scientifiques. «Nous avons travaillé de manière complètement indépendante sur les mêmes jeux de données, il est donc intéressant de voir que les résultats concordent», observe Anne-Christine Monnet.

«Tout cela pris bout à bout me fait dire que les insecticides impactent l’ensemble des oiseaux insectivores.»

Si ces résultats sont une première en France, d’autres recherches menées aux États-Unis ou aux Pays-Bas avaient déjà identifié une corrélation similaire ces dernières années. En 2023, une étude majeure menée à l’échelle de l’Europe avait également mis en évidence l’«impact néfaste prédominant de l’intensification de l’agriculture» dans le déclin des populations aviaires, estimé à -25% sur quarante ans.

Ces études établissent un lien statistique entre l’utilisation de pesticides et l’état des populations d’oiseaux, sans pour autant démontrer un lien de cause à effet – «ce qui est très difficile à l’échelle nationale», note Anne-Christine Monnet. Mais le faisceau de preuves ne cesse de s’élargir, souligne Thomas Perrot : «Il y a maintenant assez d’études qui montrent que les insectivores sont les principaux impactés, beaucoup qui montrent que les insecticides réduisent les populations d’insectes, quelques-unes qui montrent que cette diminution des insectes a des impacts sur la qualité de la reproduction des oiseaux… Tout cela pris bout à bout me fait dire que les insecticides impactent les oiseaux insectivores.»

Et si cette corrélation est vraie dans un sens, elle marche aussi dans l’autre : les populations d’oiseaux se reconstituent là où l’usage d’insecticides diminue. En novembre 2025, une autre étude française a montré un léger regain des espèces insectivores depuis l’interdiction en 2018 de l’imidaclopride, un puissant insecticide de la famille des néonicotinoïdes. «Ces résultats montrent que les politiques, à travers la régulation des pesticides, peuvent avoir un effet bénéfique sur les populations d’oiseaux, juge Thomas Perrot. Et cela dans un temps assez court.»

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