
«Nous voulions savoir si les pollutions présentes dans l’air se retrouvaient aussi dans l’eau et les sols», se remémore Mallory*, en plein débat avec son groupe de travail dédié à la santé. Accoudée à une grande table en bois, elle représente les praticien·nes de la petite enfance, lors d’une soirée participative organisée par l’Institut écocitoyen du pays du Mont-Blanc, ce mardi 12 mai, à Sallanches (Haute-Savoie).
L’organisme associatif est né en 2023, à la demande d’associations du territoire et avec le soutien de la communauté de communes Pays du Mont-Blanc. Il vise la production d’études qui répondent aux questions des riverain·es. L’atelier du jour s’intègre dans un travail global qui consiste à permettre aux citoyen·nes de choisir les sujets de recherche en santé environnementale. Une fois définis, un collège de scientifiques analysera leur faisabilité.
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Conçu comme un espace de dialogue entre les différents acteurs de la société civile, cet institut indépendant fonctionne avec plusieurs collèges : jeunes, associations, chercheur·ses, élu·es, entreprises, expert·es, habitant·es et praticien·nes de santé. Certain·es membres sont d’ailleurs présent·es ce mardi : Anne-Marie Fontaine, conseillère municipale à Passy (Haute-Savoie), Olivier* et Anne-Lise*, du collège des habitant·es, ou encore Muriel Auprince, qui dispose de «dossiers sur l’air, le sol et l’eau» à la tête de Col’Air Pure, un collectif engagé sur la qualité de l’air.

Au total, dix-huit personnes se côtoient entre les palettes de couleurs et les matériaux entreposés dans l’atelier d’architecte de l’espace Mont-Blanc Coworking. Parmi elles et eux, Sophie Bottollier, 36 ans, regrette de ne pas arriver à mobiliser la curiosité de plus d’habitant·es. Celle qui constate l’intensification de l’urbanisation et des pics de pollution depuis vingt ans s’inquiète «des conséquences sur les Hauts-Savoyards et sur la faune».
Après une heure, quatre thèmes choisis
En réponse à ses interrogations, le programme de la soirée doit permettre de définir quatre questions de recherche précises issues des préoccupations déjà identifiées lors de la précédente journée participative, en avril. Ce jour-là, les critères de choix avaient été définis : le niveau d’inquiétude des habitant·es, le lien avec la santé, la faisabilité financière et humaine. Les recherches devront également déboucher sur des actions concrètes.
Pour l’heure, place au choix. Chacun son tour, les participant·es placent des gommettes oranges sur un tableau blanc, en face des sujets qui leur paraissent essentiels. «Il ne faut en choisir que trois ?», hésite Olivier, membre du collège des habitant·es, avant de se lever. Parmi les catégories – général, eau, sol et santé –, quatre propositions sortent du lot : travailler sur une méthode pour que les études scientifiques soient considérées dans les décisions publiques, étudier les liens entre les pollutions locales et les maladies diagnostiquées, cartographier les sols et vérifier la qualité de l’eau du lac de Passy. Certain·es habitant·es s’inquiètent d’une éventuelle pollution en raison d’enfouissements de déchets aux abords du rivage, liés à des activités de chantier ou industrielles, selon elles et eux.

Réparti·es en petits groupes, les citoyen·nes précisent leurs idées sur le papier. Du côté de l’eau, elles et ils estiment que les sources souterraines, dont est issue l’eau de consommation, sont déjà bien surveillées. Contrairement aux eaux de surface, dans lesquelles les habitant·es se baignent. Au bout d’une heure de travail collectif, les participant·es actent quatre axes de recherche : la qualité des sols et son impact sur la production alimentaire locale ; une étude de la baignabilité des lacs ; l’éventuelle prévalence d’une maladie liée à la pollution de l’air dans la vallée ; et la mise en place d’une méthodologie pour intégrer la science dans les décisions publiques.
L’une des vallées les plus polluées de France
La pollution de l’air aux particules fines ne figure pas dans la liste des préoccupations à retravailler, ce qui surprend les présent·es. «Elle est pourtant dans toutes les têtes ici», relèvent certain·es. Pour cause : la vallée de l’Arve est l’une des plus polluées en France. La documentation sur le sujet existe depuis une trentaine d’années : les études désignent le chauffage au bois, le trafic routier et l’industrie comme responsables. «Or ces constats ne font pas consensus parmi les acteurs du territoire : les données issues des sources majeures de pollution génèrent parfois des interrogations ou une contestation sociale et politique locale», décrit Marine Denis, directrice de l’Institut écocitoyen du Mont-Blanc. Toutefois, «si la pollution de l’air n’a pas été retenue parmi les sujets à préciser, c’est peut-être aussi qu’on avance : les études existantes commencent à être acceptées», espère Jérémy Payen, 37 ans, salarié à la communauté de communes des Portes du Mont-Blanc.
À ce propos, Mody Diaw, sociologue de l’université Paris-Saclay, relève «une méfiance d’une partie des habitants vis-à-vis des données scientifiques d’Atmo [association de surveillance de la qualité de l’air, NDLR], des rapports de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement [Dreal] et, dans une moindre mesure, du rôle de l’institut écocitoyen». L’universitaire, qui travaille avec l’institut du Mont-Blanc dans le cadre de son postdoctorat, voit ces journées participatives dédiées aux pollutions comme une manière pour la population de s’approprier et d’accepter les données scientifiques à produire.
Mais, pour y parvenir, l’institut doit aussi composer avec ses propres tensions internes. Depuis sa création, deux visions s’affrontent : entre celles et ceux qui le voient «comme une vigie environnementale destinée à valider des politiques publiques locales, et ceux qui attendent de l’institut d’être une association scientifique», abonde la directrice.
D’autres envisagent l’institut comme un espace de vulgarisation des sciences. C’est le cas de Laurence Volatier, 57 ans, chercheuse au Laboratoire d’écologie des hydrosystèmes naturels et anthropisés. Elle rejoindra prochainement le collège des scientifiques et est présente ce soir-là à double titre, chercheuse et habitante. De son point de vue, la force de l’organisme réside dans «la rencontre entre scientifiques et citoyens, dont la connaissance du terrain est excellente». Les échanges entre collectivités et scientifiques restent bons, comme ceux avec les entreprises comme l’ATMB (Autoroutes et tunnel du Mont-Blanc). Camille*, un employé du groupe, participe d’ailleurs à l’atelier pour la première fois. Ainsi, la méthode participative mise en place permet de construire des études adaptées au territoire tout en rompant la segmentation entre savoirs scientifiques et savoirs citoyens.
*Ces personnes n’ont pas souhaité donner leur nom.










