«Ce n’était pas un sujet» : comment la macronie a enterré le cadmium depuis sept ans, au détriment de la santé des Français

Le cadmium de leurs soucis.
En 2019, les autorités sanitaires donnent l’alerte sur les dangers du cadmium, métal lourd toxique dont les Français·es sont massivement imprégné·es, et exhortent l'État à agir sans tarder. Nous voilà en 2026 : leurs recommandations n’ont toujours pas été appliquées par les gouvernements successifs. Pour comprendre les ressorts de cette inaction, Vert a mené l’enquête, des ministères concernés aux lobbies de l’industrie. Révélations sur ces sept années perdues pour notre santé.
Emmanuel Macron lors de l’événement «Tech for Planet», à Paris, le 11 décembre 2017. © Philippe Wojazer/AFP

👉 En 2020, un décret prévoyait d’encadrer le cadmium dans les engrais. Ce document, que Vert révèle, n’a jamais été publié. D’autres suivront, sans voir le jour.

👉 Un document exclusif que nous révélons montre que le lobby des engrais a tenté de semer le doute sur la dangerosité du cadmium pour «préserver les intérêts du secteur».

«Que compte faire le gouvernement pour préserver l’alimentation des Français de cette pollution au cadmium via les engrais phosphatés ?» Peu se souviennent de l’intervention du sénateur écologiste Joël Labbé dans l’hémicycle du palais du Luxembourg le 17 novembre 2020. Ce jour-là, ce métal lourd toxique fait une première apparition remarquée dans le débat politique.

Celui qui est interpellé, c’est Julien Denormandie, alors ministre de l’agriculture. Un an plus tôt, en 2019, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a publié un avis retentissant qui alerte sur la surexposition des Français·es au cadmium et recommande de réduire sa teneur dans les engrais phosphatés utilisés en agriculture. Une mesure jugée nécessaire pour protéger la population de ce métal lourd qui s’accumule dans les sols, pénètre les aliments, puis contamine nos corps.

Julien Denormandie, au Sénat, le 16 juillet 2020. © Xosé Bouzas/Hans Lucas via AFP

«Il faut impérativement trouver des solutions», reconnaît le ministre, face au sénateur écologiste. Il annonce la publication, «à l’été 2021», d’un décret visant à réduire la teneur en cadmium des engrais. «Cette problématique sanitaire doit être prise au sérieux, compte tenu des risques d’ostéoporose et de fractures osseuses», ajoute-t-il.

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Ce projet de décret, que Vert révèle, a bien été écrit. Il porte la date du 12 novembre 2020.

À l’époque, l’Union européenne vient de durcir sa réglementation, et fixe un maximum de 60 milligrammes de cadmium par kilogramme (mg/kg) de phosphate (P2O5) dans les engrais. Le projet de décret prévoyait d’aligner la réglementation française sur les règles européennes qui allaient bientôt entrer en vigueur, alors que la France autorisait jusqu’à 90 mg/kg de P2O5. Certains pays comme la Finlande ou la Hongrie appliquaient déjà des seuils nettement plus stricts, fixés à 20 mg/kg de P2O5.

Extrait du projet de décret de 2020. Cliquez sur l’image pour lire le document dans son intégralité. © Vert

Le texte ne sera jamais publié.

Et le cadmium continue de s’accumuler dans les sols, les cultures et notre alimentation.

Que s’est-il passé ?

L’ancien ministre de l’agriculture «dans un tunnel»

Vert a tenté de joindre l’ancien ministre à plusieurs reprises pour comprendre les raisons de cet abandon. Celui-ci nous a répondu qu’il était tantôt «en réunion», «en déplacement», «dans un tunnel». Cet ancien ingénieur agronome est actuellement en promotion pour Le chant du sol (2026, Seuil) et n’hésite pas à clamer haut et fort que «le sol, c’est la source de la vie». Hélas, il n’a pas trouvé le temps d’expliquer à Vert pourquoi il n’avait pas pu préserver nos sols du cadmium lorsqu’il était ministre de l’agriculture.

Les pressions du lobby des engrais ont-elles contribué à enterrer le projet de décret ? À l’époque, le sujet inquiète fortement la filière. Vert a mis la main sur un document interne de l’Unifa, le principal représentant des fabricants d’engrais en France. Ce texte contient des éléments de langage à destination des entreprises du secteur, avec cet objectif explicite : «construire une réputation positive de la filière» et «préserver les intérêts du secteur».

Extrait du document interne de l’Unifa, que Vert s’est procuré. © Capture d’écran/Vert

À rebours complet de l’expertise de l’Anses, le lobby y affirme qu’«il n’existe à cette heure aucune preuve d’un lien direct entre le cadmium des engrais phosphatés et la santé humaine». De quoi entretenir un doute qui n’existe plus, minimiser la gravité du cadmium sur la santé, et préserver les intérêts économiques de leur filière (2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France en 2021). Une stratégie qui rappelle celle utilisée par d’autres industries comme celles du tabac ou de l’amiante pour éviter toute évolution réglementaire.

«Je n’ai jamais entendu parler du cadmium»

En octobre 2023, un nouveau projet de réglementation est mis en consultation publique. À cette époque, c’est Marc Fesneau (Modem) qui est ministre de l’agriculture. Comme le montre un document toujours accessible sur le site du ministère, ce nouveau texte prévoit à son tour d’abaisser à 60 mg/kg de P2O5 la teneur maximale en cadmium des engrais phosphatés.

Même objectif, même résultat : le texte ne sera jamais publié.

Marc Fesneau ignore ce qu’il en est advenu. Contacté par Vert, l’ancien ministre semble même découvrir l’existence de cette consultation publique, qu’il a pourtant lui-même validée par une signature. «À l’époque où j’étais ministre, vous n’allez peut-être pas me croire, je n’ai jamais entendu parler du cadmium. Ce n’était pas un sujet. Autant on m’avait dit de faire attention aux sels nitrités, autant le cadmium, on ne m’en a jamais parlé», se défend-il.

Marc Fesneau, en 2022.© Alexandre Carré/Vert

L’un de ses anciens conseillers, joint par Vert, a la mémoire plus fraîche. Selon lui, le texte a suscité une levée de boucliers de l’industrie des engrais : «Certains industriels soutenaient qu’un abaissement de la teneur maximale en cadmium risquait d’entraîner des difficultés d’approvisionnement pour les agriculteurs.»

Quelques mois plus tard, en février 2024, Agnès Pannier-Runacher est nommée ministre déléguée à l’agriculture auprès de Marc Fesneau. Elle donne un nouvel élan au dossier. Comme le confirme un document inédit que nous révélons, les ministères de la santé, de l’agriculture et de la transition écologique se sont accordés au printemps 2024 sur une trajectoire plus ambitieuse que les précédents projets de décrets : un premier abaissement à 40 mg/kg de phosphate dans les engrais en 2027, puis à 20 mg/kg de P2O5 en 2030. Ce calendrier a son importance.

Extrait du projet d’arrêté prêt à être signé à l’été 2024. Cliquez sur l’image pour lire le document dans son intégralité. © Capture d’écran/Vert

Une source qui travaillait alors auprès d’Agnès Pannier-Runacher confirme auprès de Vert que ce document a bien été signé par son cabinet le 5 juin 2024. Il ne restait alors plus qu’à recueillir les signatures des deux autres ministères concernés pour finaliser l’arbitrage interministériel.

Mais, quatre jours plus tard, le 9 juin 2024, Emmanuel Macron annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. «Tout s’est arrêté», résume l’ancien conseiller, qui préfère rester anonyme. Le projet de réglementation est de nouveau remisé dans les tiroirs de l’administration.

Avec Annie Genevard, un ministère de l’agriculture encore plus «frileux»

À l’été 2025, Agnès Pannier-Runacher, devenue ministre de la transition écologique, tente à nouveau de relancer le dossier. Mais le contexte a changé : à l’agriculture, la LR Annie Genevard est réticente à atteindre les 20mg/kg de phosphate dès 2030. Elle demande une étude sur l’impact économique qu’aurait cette mesure sur les fabricants d’engrais et les agriculteurs.

La ministre de l’agriculture, Annie Genevard. © Stéphane de Sakutin/AFP

«On sentait bien que le ministère de l’agriculture était très frileux sur cette question et qu’il ne voulait rien faire qui puisse être perçu comme une contrainte supplémentaire pour la production agricole», raconte une source ministérielle proche du dossier. Une autre source abonde : «C’est simple : le cabinet d’Annie Genevard panique au premier signal de réticence. Dès qu’une mesure risque de susciter une contestation, la tentation est de repousser son entrée en vigueur. Et les organisations agricoles l’ont bien compris. Elles cherchent donc systématiquement à obtenir davantage de délais.»

Le rapport commandé par Annie Genevard vient tout juste d’être rendu public. Selon ses auteurs, le principal obstacle à la baisse du cadmium dans les engrais est économique. La France importe la totalité de son phosphore minéral et les producteurs capables de respecter les futurs seuils sont concentrés dans un nombre limité de pays.

Le Maroc, en position dominante sur ce marché, pourrait décider de faire payer cher des engrais moins chargés en cadmium, ce qui se répercuterait sur les finances des agriculteur·ices, d’après le rapport.

Nettement moins ambitieux que le texte porté par Agnès Pannier-Runacher, le rapport invite à retarder l’abaissement des taux de cadmium dans les engrais, avec un calendrier qui convient beaucoup mieux à Annie Genevard.

Un calendrier qui nous mène en… 2038

En 2026, après les nouvelles alertes de l’Anses et alors que le scandale devient national, le gouvernement vient enfin de mettre en consultation un nouveau projet d’arrêté. Le calendrier : 60mg de cadmium par kilo de P2O5 dans les engrais en 2027, 40 mg/kg de P2O5 en 2030 et 20mg/kg de P2O5 d’ici… 2038. Soit près de vingt ans après l’alerte de l’Anses de 2019.

«2038, c’est totalement indécent, juge aujourd’hui une source proche de l’ancienne ministre de la transition écologique. Je ne comprends pas comment ce choix a pu être fait de manière rationnelle alors que l’Anses a rendu un avis clair, que les industriels affirment être capables de s’adapter et qu’un accord avait déjà été trouvé entre les ministères concernés.»

Pierre Souvet, cardiologue et membre de la coalition de médecins libéraux qui ont alerté, en juin dernier, sur les dangers du cadmium, abonde : «On nous propose d’attendre dix-neuf ans avant de s’aligner sur les recommandations de l’Anses. C’est totalement inacceptable. Je suis sans voix.»

Désormais, c’est à l’Assemblée nationale que se joue l’avenir du cadmium en France. La députée L’Après Clémentine Autain et Benoît Biteau, agriculteur bio et député Les Écologistes de Charente-Maritime, tenteront de trouver une majorité ce mercredi 3 juin, pour faire adopter leur proposition de loi «visant à limiter la contamination des aliments au cadmium». Leur objectif est le même que celui d’Agnès Pannier-Runacher : 40 mg/kg de phosphate en 2027, 20 mg/kg de P2O5 en 2030.

Le camp de l’ancienne ministre soutiendra-t-il cette proposition de loi qui pourrait enfin l’exaucer ?

Contactées, ni Annie Genevard, ministre de l’agriculture, ni Agnès Pannier-Runacher, l’ancienne ministre de la transition écologique, n’ont répondu aux questions de Vert. L’Unifa n’a pas non plus donné suite à nos sollicitations.

Combien d’années d’inaction politique ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

Alors que les alertes des scientifiques sont à nouveau ignorées, en matière de pollution comme de climat, notre gouvernement protège davantage les intérêts des industriels que notre santé et l’avenir de nos enfants.

Alors que le débat démocratique est pollué comme jamais, nos journalistes ont un rôle inédit à jouer. 

Pour répondre à cette urgence écologique et de santé publique, Vert monte une toute nouvelle équipe d’enquête et solutions spécialisée dans la santé et les pollutions, et va se renforcer sur le climat.

Objectif : + 5 000 membres du Club avant le 14 juin pour créer ensemble un journalisme qui nous protège.

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