
Depuis mercredi dernier, 770 kilomètres carrés sont partis en fumée dans le centre de l’Espagne. L’équivalent de la surface de Paris, des Hauts-de-Seine, de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne réduite en cendres. «Il s’agit du plus grand incendie de l’histoire récente de notre pays», a alerté Sara Aagesen, ministre de la transition écologique espagnole. Trois feux distincts au sud-ouest de la région de Madrid et deux autres dans les provinces voisines d’Ávila et de Tolède se sont rapidement transformés en un phénomène incontrôlable.
Les brasiers ont répondu à la «règle des trois 30», une combinaison de facteurs météorologiques qui fait exploser le risque incendie : attisés par des vents supérieurs à 30 kilomètres-heure, des températures dépassant les 30 degrés Celsius (°C) et un taux d’humidité bien inférieur à 30%, ils ont grossi et ont fusionné en fin de semaine dernière. L’Unité militaire d’urgence (UME), régiment mobilisé en cas de grande catastrophe, les considère désormais comme un seul et même incendie. Débordé·es, pompier·es et volontaires ont bien tenté de «contenir le monstre», comme le qualifie Virginia Barcones, secrétaire générale de la Protection civile. Mais elles et ils n’ont pas pu empêcher la fusion des feux près du réservoir de San Juan, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de la capitale. Le mégafeu est dorénavant «techniquement stabilisé», a déclaré ce mercredi Fernando Grande-Marlaska, ministre de l’intérieur.
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Les équipes mobilisées sur le flanc est affrontent «une meilleure situation qu’à l’ouest», expliquait mardi un responsable de l’UME rattaché au poste de commandement avancé de La Iglesuela, 448 habitant·es, au nord de la province de Tolède. L’incendie a été freiné à moins de dix kilomètres du village. Les pompier·es sur place sont confiant·es, mais prudent·es. Malgré cela, «nous commençons à voir la lumière au bout du tunnel», a déclaré Pedro Sánchez, président du gouvernement espagnol, mardi. Le socialiste a toutefois alerté sur «l’arrivée d’une nouvelle canicule qui va compliquer les travaux d’extinction».
Depuis le début de la semaine, les autorités ont commencé à lever l’ordre d’évacuation ou le confinement de certains villages au fur et à mesure du déplacement de l’incendie et quand la situation le permettait. Plusieurs dizaines de milliers d’habitant·es ont déjà pu rejoindre leur logement. Au total, plus de 90 000 personnes avaient été évacuées ou déplacées des 41 communes les plus exposées. Neuf autres avaient été confinées.
Les cendres tombent toujours
Ce mardi matin, il faut montrer patte blanche au barrage de la Garde civile avant d’emprunter l’étroite route sinueuse qui s’enfonce dans la vallée du Tiétar, jusqu’à la frontière avec la province d’Ávila. La fumée a presque effacé le contour des montagnes. La légère odeur de brûlé n’a pas disparu et quelques cendres continuent de tomber du ciel.
À l’entrée de La Iglesuela, les camions et 4×4 de la Protection civile, de l’UME et de la Garde civile occupent un terrain sablonneux doté d’une surface rudimentaire pour l’atterrissage d’hélicoptères. Seul le vrombissement des avions amphibies, invisibles dans la brume de fumée, vient parfois troubler le silence. La petite salle polyvalente à proximité fait office de poste de commandement avancé. Comme sur les différents fronts, pompier·es, militaires et autres professionnel·les travaillent ici main dans la main pour tenter de maîtriser le feu. «Nous sommes mobilisés depuis jeudi dernier», explique un gradé de l’UME, qui souhaite rester anonyme. Son bataillon, originaire de Séville, au sud du pays, était auparavant assigné au feu de la province de Guadalajara, qui a calciné 2 800 hectares au nord-est de Madrid.
À une demi-heure de route plus au sud, les 184 habitant·es de Sotillo de las Palomas ont été épargné·es. Sur la terrasse du seul bar du village, le feu est sur toutes les lèvres. Cinq employés de mairie attablés se demandent s’il faut ranger les quelques lances à incendie dont ils disposent. À l’intérieur, la télévision tourne en boucle sur les derniers ravages. «On a eu de la chance mais le feu peut toujours reprendre. Il n’y a qu’à voir Almorox», s’inquiète Juan, le tenancier soixantenaire, en référence au village à la frontière avec la région de Madrid, qui subit son troisième incendie majeur depuis 2019.
État d’urgence national et solidarité internationale
«C’est une situation diabolique», déplorait lundi dernier Isabel Díaz Ayuso, présidente de la communauté autonome de Madrid. Contrairement aux régions françaises, cet équivalent espagnol dispose de plus de compétences et d’indépendance vis-à-vis du pouvoir central. Confrontée à la magnitude des flammes et à la saturation des effectifs locaux, la baronne du Parti populaire (PP, droite) avait sollicité la déclaration de l’«état d’urgence d’intérêt national» en fin de semaine dernière ; demande à laquelle a accédé dans la foulée l’exécutif national, une première pour des feux de forêt. Aussitôt, le gouvernement a mobilisé plus de 2 700 professionnel·les. Dix-huit expert·es du Conseil supérieur de la recherche scientifique (l’équivalent du CNRS français) ont été intégré·es au dispositif pour mieux analyser le comportement de l’incendie. Un vaste déploiement auquel s’ajoutent les effectifs et moyens mis en œuvre par les régions.
Le gouvernement de Pedro Sánchez a aussi fait appel à la solidarité internationale en déclenchant le mécanisme européen de protection civile. Six avions grecs, italiens et turcs ont renforcé le dispositif aérien. Le Portugal a quant à lui envoyé 134 pompier·es et 41 véhicules terrestres. Bruxelles a cependant averti tous les États membres : il faut mettre les bouchées doubles sur la prévention, sans quoi l’entraide européenne ne sera plus en mesure de répondre à des incendies toujours plus graves et fréquents.
Un pacte d’État face à l’urgence climatique
«L’été 2026 s’annonce comme l’une des saisons les plus mouvementées de ces dernières années», prévoit l’ONG WWF España, qui suit de près l’évolution des feux de forêt. L’organisation constate que leur nombre diminue mais que leur dangerosité augmente : «Des incendies de plus en plus importants, susceptibles de ravager des milliers d’hectares en quelques heures et qui débordent les services d’extinction.» L’amplification du phénomène est directement liée au réchauffement climatique, comme le démontrent d’innombrables travaux de recherche. L’Agence espagnole de météorologie (Aemet) confirme que le risque d’incendie explose pendant les canicules, toujours plus fréquentes.
371 brasiers ont calciné 207 398 hectares espagnols depuis le début de l’année, soit plus de quatre fois la moyenne de la dernière décennie. Il s’agit là des estimations à partir d’images satellites du système européen d’information sur les feux de forêt (Effis), actualisées en continu et qui peuvent donc légèrement dévier des données officielles des autorités espagnoles. Le pays subit pour la deuxième année consécutive d’immenses incendies, surtout dans le nord-ouest. Les feux avaient provoqué la perte record de près de 400 000 hectares en 2025, l’équivalent de la superficie du département des Pyrénées-Orientales.
Pedro Sánchez a remis sur la table le «pacte d’État face à l’urgence climatique», comme il le fait régulièrement depuis l’année dernière. Adaptation du modèle de gestion forestière, résilience hydrique face aux inondations et aux sécheresses, restauration et conservation de la biodiversité, lutte contre la désinformation… 15 axes de travail structurent la proposition destinée à «anticiper les risques, réduire les vulnérabilités et tirer parti des opportunités offertes par la transition écologique».

À droite, le Parti populaire refuse d’aller de l’avant, préférant plonger dans le climatoscepticisme caractéristique de ses partenaires régionaux d’extrême droite, membres du parti Vox. «L’idée selon laquelle le changement climatique tue est un mantra que la gauche ne cesse de répéter pour éviter d’assumer ses responsabilités», a déclaré lundi Ester Muñoz, porte-parole du PP au Congrès.
Hors des hautes sphères, la solidarité espagnole brille une nouvelle fois, comme elle l’avait fait lors des inondations de Valence, en 2024. Dans les banlieues sud et ouest de Madrid, populaires comme cossues, les collectes de dons se multiplient. Associations et paroisses ont fait circuler la liste des différents lieux où déposer vêtements et provisions. Dans les communes de la Sierra madrilène, hôtelier·es et restaurateur·ices solidaires ont ouvert leurs portes aux pompier·es épuisé·es et aux habitant·es évacué·es. Un dicton espagnol résume l’entraide : «Hoy por ti, mañana por mí» – aujourd’hui pour toi, demain pour moi. Les épargné·es de cet été savent très bien qu’ils et elles pourraient être les prochain·es sinistré·es.









