
Ce lundi 22 juin, Jonathan*, 47 ans, traverse la grande cour du Centre de culture contemporaine de Barcelone (Espagne), avec sa fille de 4 ans dans une poussette. Sous les ombrières, la température est tout juste supportable. À l’intérieur du musée, l’espace frais dédié aux gamin·es du quartier n’est pas encore ouvert, alors Jonathan se dirige vers la place des Caramelles. Depuis l’année dernière, quatre grands asperseurs d’eau arrosent les petit·es qui y jouent toute la journée. «Il fait beaucoup trop chaud à la maison, alors on alterne entre la cour et la place, le matin. L’après-midi on va à l’espace pour enfants du musée, c’est gratuit», explique-t-il en épongeant la sueur qui perle sur son front avec une petite serviette.
L’Espagne se trouve sous le même dôme de chaleur qui recouvre l’Hexagone, et tout le pays est en alerte canicule depuis ce week-end. Barcelone subit moins que d’autres villes, sans pour autant être épargnée, avec 34 degrés Celsius (°C) mesurés ce lundi. En soirée, le mercure peine à descendre sous les 25°C ; des nuits tropicales devenues la norme. Ici, dans le Raval, quartier surchauffé du centre-ville, ces lieux rafraîchis sont devenus indispensables. Sans eux, le quotidien des riverain·es parmi les plus pauvres de l’agglomération serait encore moins supportable en été. Entre les rues étroites et biscornues qui empêchent l’air de circuler, la forte densité de population et les petits appartements mal isolés qui se transforment en «bouilloires thermiques», difficile d’éviter la surchauffe. 92% des habitant·es du Raval sont exposé·es à un «risque de vulnérabilité climatique», selon une étude de l’institut Metropoli. À l’échelle de la ville, elles et ils sont plus d’un demi-million.

La municipalité de gauche a pris la mesure du problème. Aujourd’hui, près de 500 «refuges climatiques» quadrillent la capitale catalane : bibliothèques, musées, marchés couverts, parcs et jardins, cours d’école ou encore sièges d’arrondissement. Ces espaces, choisis au sein des équipements publics ou privés, sont aménagés selon des directives précises. Un refuge climatique est gratuit et mesure au moins 50 mètres carrés (m2) en intérieur, ou 0,5 hectare en extérieur. Il doit proposer des sièges, de l’eau potable, être accessible aux personnes à mobilité réduite et maintenir une température confortable (autour de 26°C maximum dans les espaces climatisés). Tous sont recensés sur une carte mise en ligne par la Ville.
Cet article est en accès libre.
C’est un engagement fort de notre équipe, pour permettre à tout le monde de s’informer gratuitement sur l’urgence écologique et de faire des choix éclairés. Si vous le pouvez, faites un don pour soutenir notre travail dans la durée et garantir notre indépendance.
Barcelone n’a pas attendu la dernière canicule pour multiplier ces havres de fraîcheur. Dès 2018, la municipalité pose les jalons de son «plan climat», avec une ambition claire : que chaque habitant·e puisse atteindre un refuge climatique en moins de cinq minutes à pied de son domicile. En 2020, le réseau est lancé avec 70 espaces. Six ans plus tard, il en compte sept fois plus. «Au début, 60% de la population étaient à moins de dix minutes d’un refuge. Aujourd’hui c’est 98% ; et 77% se trouvent à moins de cinq minutes», détaille avec fierté Irma Ventayol, directrice en charge de la résilience urbaine à la mairie de Barcelone et coordinatrice du réseau.
L’inspiration vient d’outre-Atlantique : des cooling centers (centres de rafraîchissement) de Chicago (Illinois, États-Unis), mis en place après la canicule meurtrière de 1995. Les Barcelonais·es ont adapté ce modèle à la ville méditerranéenne, en s’appuyant sur «la forte densité d’équipements publics – centres civiques, maisons de retraite, bibliothèques – pour construire le réseau», précise Irma Ventayol. La cité catalane fait désormais figure de référence avec «l’un des réseaux de refuges et abris climatiques les plus vastes du monde», comme le souligne un article publié en mars dans la revue scientifique Nature climate change.
La chaleur, un enjeu de santé publique
À cinq minutes à pied du Raval, la bibliothèque de Sant Antoni est un autre de ces refuges prisés par les riverain·es. Au fond d’une allée, une dizaine d’enfants et leurs parents profitent du square adjacent, à l’ombre des arbres et des immeubles. Valeria*, 31 ans, y a amené son fils de 7 ans, concentré à remplir les douves de son château de sable. «On vient plusieurs fois par jour quand il n’y a pas école, et d’autant plus avec la chaleur, quand l’appartement devient insupportable», explique-t-elle, enchantée de pouvoir fuir son petit logement bouillonnant des pentes de Poble Sec. Plus loin, Alberto*, 38 ans, est venu avec son bébé de 7 mois et demi. Si l’appellation «refuge» est «trop catastrophiste» à son goût, il apprécie la densité du réseau et tous ses avantages : «C’est une excellente utilisation de l’argent public.»

L’enjeu sanitaire est considérable. En 2025, 15 000 décès ont été attribués à la chaleur en Espagne. Dans l’Hexagone, Santé publique France en a calculé 5 700 l’été dernier, ainsi que 24 000 passages aux urgences liés aux fortes températures. Chaque année, elles causent en moyenne 460 000 morts prématurées dans le monde. «S’ils sont bien conçus, les refuges climatiques peuvent réduire cette mortalité», affirme Dominic Royé, chercheur en bioclimatologie au CSIC, l’équivalent espagnol du Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
«Les derniers degrés de température extrême ont un effet exponentiel, avertit le scientifique. Pour chaque dixième de degré supplémentaire, le risque de mortalité est presque multiplié par quatre.» Ainsi, il insiste sur la nécessité, pour les pouvoirs publics, de traiter la chaleur comme un problème de santé publique, et non comme une question de responsabilité individuelle.
Priorité aux quartiers vulnérables
Cependant, développer un réseau ne suffit pas : encore faut-il le déployer là où il est le plus nécessaire. Car si les arrondissements huppés se vident une fois venu l’été, les plus pauvres n’ont aucun moyen d’échapper à l’étouffante chaleur humide. «Tous les quartiers ne sont pas dans la même situation de vulnérabilité, rappelle Irma Ventayol. Nos cartes identifient les zones à plus fort risque : manque d’espaces verts, logements mal isolés, population âgée ou précaire. À mesure que le réseau s’étend, nous priorisons ces secteurs.»
Le succès du modèle repose aussi sur une organisation interne rôdée. Depuis 2019, un groupe de travail municipal réunit les représentant·es de tous les services concernés (marchés, bibliothèques, urbanisme, action sociale…) afin d’identifier les équipements les plus adaptés. «Barcelone dispose de moyens conséquents et de techniciens formés, souligne Dominic Royé. En revanche, de nombreuses municipalités manquent de fonds. On a donc besoin de la collaboration de tous les échelons administratifs, et surtout que l’État central apporte son appui et ses ressources pour que ces projets essaiment ailleurs.»
Bien que saluée à l’étranger, l’infrastructure catalane n’échappe pas aux critiques. L’an dernier, les usager·es déploraient les horaires restreints : de nombreux espaces fermaient le week-end, le dimanche notamment, ou à la pause du déjeuner, aux heures les plus chaudes de la journée. En août, l’habituelle fermeture de nombreux équipements publics avait accentué le problème. Une grève des agent·es des bibliothèques, qui réclament de meilleures conditions de travail et plus de personnel, limite déjà l’ouverture de certains refuges.

La mairie garantit toutefois que 72% de la population disposera d’un refuge ouvert à moins de dix minutes à pied lors des dimanches d’août. La qualité des aménagements extérieurs fait aussi débat. «Les responsables politiques oublient parfois qu’ouvrir un espace vert ne suffit pas : il faut l’entretenir, l’arroser pour qu’il ne sèche pas, prévient Dominic Royé. Il faut également prendre en compte la circulation de l’air : un parc ne sera pas frais s’il est cerné par le bitume bouillant. Deux ou trois arbres ne font pas un refuge.»
Un modèle bientôt national ?
Quoi qu’il en soit, le modèle a séduit le gouvernement espagnol. Le 2 septembre 2025, l’exécutif a présenté un Pacte d’État face à l’urgence climatique, prévoyant la création d’un «réseau national de refuges climatiques», définis comme des «espaces sûrs, accessibles et répartis sur tout le territoire». Le 12 juin dernier, la ministre de la transition écologique, Sara Aagesen, a réaffirmé cet engagement lors de la présentation à Barcelone du Plan national d’adaptation au changement climatique 2026-2030. Le ministère n’a cependant pas répondu à nos questions sur l’avancée concrète de la mesure. En tout cas, plusieurs collectivités locales ont annoncé la mise en route de leur propre réseau pour l’été, dont certaines avec l’aide des services de l’État : Valence, Jérez, Bilbao, Saragosse, Valladolid… Signe que le modèle essaime.
En France, les initiatives restent embryonnaires. L’Agence de la transition écologique (Ademe) a récemment mis en ligne une cartographie participative des refuges climatiques, tandis que la région Île-de-France en propose une autre. Ces outils recensent pêle-mêle des parcs, des commerces privés, des espaces payants et de rares bâtiments publics. Rien qui ne ressemble, pour l’heure, au réseau public coordonné et pérenne développé par Barcelone, une ville au budget près de trois fois inférieur à celui de Paris.
*Ces personnes n’ont pas souhaité donner leur nom de famille.








