«Une grande prison à ciel ouvert» : le quotidien bouleversé des villages du Sud-Liban, sous occupation israélienne

Au sein d’un convoi humanitaire, Vert a tenté de rencontrer des habitant·es du sud du Liban, coupé·es du reste du pays. Refoulé·es à un barrage par l’armée israélienne, nous avons recueilli à distance leurs témoignages d’un quotidien empli de peur, de privations et d’isolement.
Rmeich (Liban), le 22 octobre 2024. La fumée d’une explosion provoquée par un bombardement israélien s’élève au-dessus de cette commune du sud du Liban, près de la frontière avec Israël. © Vincenzo Circosta/AFP

«Malheureusement, la majorité des légumes d’été que nous avons plantés n’ont pas réussi à pousser. Peut-être à cause de la pollution laissée dans l’air par toutes les armes utilisées…», s’inquiète Laurita Jarjour. Son message vocal arrive sur notre téléphone alors qu’une visioconférence avec plusieurs habitant·es du sud du Liban se déroule, ce lundi 20 juillet, dans les bureaux de l’Œuvre d’Orient, une organisation caritative chrétienne, à Beyrouth, la capitale.

Cette habitante de Rmeich, village frontalier d’Israël, devait accueillir une dizaine de journalistes quelques heures plus tôt, lors d’un convoi humanitaire organisé par cette ONG française. Celui-ci devait rejoindre son village ainsi que ceux de Debel et Aïn Ebel, trois localités chrétiennes enclavées où vivent environ 7 000 personnes. Ces communes se trouvent dans la zone tampon instaurée par Israël le long de la frontière. Il s’agit d’une bande de territoire qui couvre plus de 600 kilomètres carrés dans le sud du Liban et où l’armée israélienne poursuit ses opérations militaires. «C’est important de venir les voir, de leur apporter de l’aide humanitaire et d’être à leurs côtés pour qu’ils puissent tenir», explique Vincent Gelot, directeur de l’Œuvre d’Orient au Liban.

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Les combats ont diminué d’intensité depuis le cessez-le-feu du 17 avril puis la signature, le 19 juin, d’un accord-cadre entre Beyrouth et Tel Aviv, que le Hezbollah (parti chiite libanais doté d’une puissante milice) refuse. Malgré tout, les frappes israéliennes et les destructions systématiques d’habitations, de terres agricoles et d’infrastructures qui se poursuivent rendent la vie quotidienne difficile et compromettent le retour de centaines de milliers de déplacé·es. Pour l’heure, la milice chiite n’a pas riposté. Dans son dernier bilan publié, le ministère libanais de la santé recensait au moins 4 332 mort·es et 16 568 blessé·es depuis la reprise de la guerre, le 2 mars.

«Faites demi-tour !»

Pour prendre part au convoi, les autorisations nécessaires avaient été obtenues auprès du mécanisme de coordination, un dispositif de contrôle de la cessation des hostilités dirigé par les États-Unis, la France et la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul). Mis en place pour superviser la sécurité au Sud-Liban, il associe les parties libanaises et israéliennes à travers un comité international. Les déplacements dans cette zone nécessitent une organisation au préalable entre toutes les parties et il faut transmettre quarante-huit heures à l’avance l’identité des passager·es, les plaques d’immatriculation et l’itinéraire. Toutes les autorisations avaient été obtenues par les organisateur·ices du convoi.

Mais, après plus de deux heures de route depuis Beyrouth, les voitures ont été stoppées à un barrage de l’armée israélienne en zone occupée. Là-bas, les drapeaux bleu et blanc flanqués de l’étoile de David remplacent ceux, rouge et blanc ornés d’un cèdre, du Liban. «Faites demi-tour, vous n’avez pas l’autorisation de passer !», ordonne un soldat posté dans une maison éventrée par les bombardements, aujourd’hui transformée en position militaire. Autour de nous, les stigmates de la guerre sont omniprésents. Les bâtiments sont endommagés, les vergers brûlés, les oliviers abandonnés. Les fruits, que personne n’a pu récolter, pourrissent sous un soleil de plomb.

Les équipes de l’Œuvre d’Orient organisent régulièrement des convois depuis le début de la guerre en octobre 2023 pour rejoindre les villages enclavés. Si plusieurs ont pu arriver sans encombre, d’autres ont été bloqués pendant plusieurs heures et même pris dans les combats entre l’armée israélienne et le Hezbollah. Après quelques minutes, notre convoi fait demi-tour. «Heureusement, ils ne nous ont pas tiré dessus !», souffle notre chauffeur. Les organisateur·ices tentent durant plusieurs heures d’obtenir le feu vert de l’armée israélienne pour continuer la route. En vain. Près de cinq heures d’attente plus tard, c’est un non définitif. «La présence de la presse [Libération, Le Monde, La Croix, The National, RFI…, NDLR] aurait été l’une des raisons principales du refus de pouvoir accéder à ces villages», avance Vincent Gelot, qui a pourtant réussi à mener des convois accompagnés de journalistes par le passé.

De retour à Beyrouth, les organisateur·ices improvisent une visioconférence avec les habitant·es d’Ain Ebel, où 340 familles vivent toujours et dépendent grandement des convois humanitaires. À travers leurs témoignages se dessine le quotidien d’une population qui vit depuis des mois pratiquement coupée du reste du Liban.

Privés de terrain et inquiets de la pollution

«Ici, la ressource agricole principale est la culture des olives mais, depuis 2023, il n’y a aucune récolte. Les agriculteurs ont perdu trois saisons car ils ne peuvent plus accéder à leur terrain et entretenir leurs oliveraies», déplore le maire d’Ain Ebel, Ayoub Kheirch, face à la caméra. Comme Laurita Jarjour à Rmeich, l’édile s’inquiète de la pollution de l’air, du sol et de l’eau. «Le risque est là. Nous n’avons pas pu effectuer de tests, malheureusement», ajoute-t-il.

«Nous sommes très attachés à notre terre. Nous ne voulons pas la quitter.»

Cette crainte est étayée par un récent rapport du ministère libanais de l’environnement et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS-Liban), qui met en évidence une contamination importante des sols dans le sud du pays et dans la Békaa, région à l’est du pays. Les scientifiques y relèvent notamment des concentrations élevées de phosphore ainsi que la présence de métaux lourds dans les particules en suspension, conséquences directes des bombardements et de la destruction des infrastructures.

Alors que la visioconférence se poursuit, d’autres messages font vibrer notre téléphone. Ce sont ceux d’un autre habitant de Rmeich : Amin Haddad. L’apiculteur décrit un quotidien morose où les résident·es se sentent enfermé·es dans «une grande prison à ciel ouvert» et où travailler est devenu difficile. «Nous attendons toute l’année pour la récolte du miel, mais maintenant nous ne pouvons plus la vendre… Et tout le matériel est devenu au moins deux fois plus cher pour arriver jusqu’ici, dépeint-il. Nous comptons donc sur nos abeilles, mais nous en avons perdu la moitié.»

La visioconférence touche à sa fin. Malgré la difficulté de la situation, Sandy Diab, membre du conseil municipal d’Ain Ebel, rappelle : «Nous sommes très attachés à notre terre. Nous ne voulons pas la quitter.»

Depuis Rmeich, grâce à une connexion internet sommaire, Laurita Jarjour continue de témoigner de son quotidien. Sur place, pris·es en étau entre les combats, les habitant·es ont dû réapprendre à s’organiser pour maintenir la vie dans leur village, malgré la mort tout autour. «Ce qui nous a un peu sauvés, ce sont les légumes et les fruits de base : les concombres, les tomates, la menthe, ainsi que quelques arbres fruitiers plantés auparavant. Mais les cultures d’été se sont fanées et ont jauni chez beaucoup de gens», détaille Laurita Jarjour, dont la fatigue s’entend dans la voix.

Au fil des messages vocaux, elle avoue que sa volonté de rester s’est fissurée au fil des mois. L’isolement, les difficultés à se nourrir et la peur permanente ont fini par ébranler ses certitudes : «Si je pouvais partir, je partirais, même si j’aime vivre sur ma terre. Mais aujourd’hui, ce n’est plus une simple guerre, c’est une guerre psychologique, c’est une guerre contre notre existence.»

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