Dans le sud du Liban, les oliviers au cœur de la guerre avec Israël : «En perdre un, c’est perdre une part de notre histoire, de notre identité»

Dans le sud du Liban, l’armée israélienne empêche des habitants d’accéder à leurs terres, et est accusée par les habitant·es, secouristes et ONG de brûler, détruire et arracher des oliveraies. Au-delà des pertes agricoles, c’est tout un lien à la terre, transmis de génération en génération, qui est fragilisé.
Fadi Shebli, habitant de Halta (commune de Kfar Chouba) montre où se sont propagés les incendies qui ont ravagé des forêts de chênes en début de mois. © Amélie David/Vert

Les oliviers, par centaines, défilent au travers des vitres de la voiture à mesure que nous approchons du village frontalier de Halta, au Liban. Leurs silhouettes noueuses ponctuent ce paysage bucolique. Ici, ces arbres, symboles de paix et de vie, sont pris dans le tourment de la guerre et de la mort.

Les yeux de Loubna Saleh s’emplissent de larmes quand elle tend le regard vers l’est de ce village à majorité sunnite, là où se trouve la frontière avec les territoires occupés par Israël. «Là-haut, il y a nos terres», montre-t-elle. Au bout de son doigt se trouve toute la richesse du village : ses oliviers et ses autres arbres fruitiers cultivés depuis des décennies. Ces terres se trouvent dans la zone occupée et contrôlée par l’armée israélienne. «Cette tâche blanche, c’est le drapeau israélien, affirme-t-elle. L’armée israélienne nous interdit de nous rendre sur notre propre terre.»

Cet article est en accès libre.

Je fais un don

Au loin, une explosion retentit. Depuis longtemps, les bruits de la guerre ne font plus sursauter cette mère de famille. Elle a le regard figé sur ce paysage aujourd’hui aux mains des Israélien·nes. «Inch’Allah [si Dieu le veut, en arabe, NDLR], bientôt, tout sera terminé», glisse-t-elle, comme pour se convaincre elle-même. Car ici, c’est bien sous l’ombre de l’occupation que les habitant·es de la région vivent depuis le début de l’escalade meurtrière entre le Hezbollah, parti politique chiite pro-iranien et doté d’une milice armée, et Israël, le 2 mars dernier.

Cette nouvelle confrontation a tué plus de 4 000 personnes au Liban et en a blessé plus de 16 000. Plus d’un million ont été déplacées de force au plus fort de la guerre ; 800 000 ont pu rentrer chez elles depuis, selon l’Organisation des Nations unies (ONU). Malgré un cessez-le-feu officiel entré en vigueur le 17 avril, l’armée israélienne mène des attaques quotidiennes, occupe au moins 600 kilomètres carrés du pays et continue de raser des villages entiers.

En avril, des expert·es des droits humains de l’ONU ont averti que la destruction systématique et les déplacements forcés massifs «laissent présager un nettoyage ethnique». À Halta et ses environs, à majorités druze, sunnite et chrétienne, les résident·es ont choisi de rester de peur de voir leur village détruit. Ils et elles vivent au rythme des menaces, des incursions, parfois violentes, et des disparitions. Trois agriculteurs de Halta ont été enlevés en mai dernier. Depuis, leur famille est toujours sans nouvelle.

Une dizaine de jours pour récolter les olives

Dans le sud du Liban, la saison des olives dépasse largement le cadre agricole. Pour de nombreuses familles, elle constitue une source essentielle de revenus. L’huile produite permet de couvrir une partie des dépenses des mois suivants : l’alimentation, le chauffage ou l’éducation des enfants. «C’est la saison principale, celle qui nous permet de nous en sortir financièrement, reprend Loubna Saleh. Un bidon d’huile d’olive nous rapporte au moins 150 dollars [128 euros, NDLR]. Avec cet argent, nous sommes tranquilles jusqu’à la prochaine saison…»

Fadi Shebli cultive des noix, des figues de barbarie et des olives dans le terrain qui entoure sa maison de Halta. © Amélie David/Vert

L’enfant du pays et les siens connaissent ce paysage par cœur. Mais les oliviers qui poussent sur la colline d’en face leur sont devenus presque étrangers. «Nous n’avons eu le droit de nous rendre auprès de ces oliviers qu’une dizaine de jours ces dernières années», soupire la Libanaise. Elle vient s’asseoir aux côtés de son mari, Fadi Shebli, dans la cour de leur maison, bordée d’oliviers quinquagénaires, de figuiers et de noyers.

Ce dernier a été menacé alors qu’il était en train de planter des oliviers sur une de ces terres. «J’ai pu planter quelques oliviers en présence de soldats de la FINUL [la Force intérimaires des Nations Unies au Liban, NDLR] qui m’ont accompagné. Le drone n’a pas largué de bombe, mais il est resté jusqu’à ce que nous terminions…», dépeint Fadi en allumant une cigarette, avant de se lever et d’aller auprès de ses arbres.

Il montre avec fierté ses oliviers quinquagénaires autour de sa maison, où il vit depuis le retrait d’Israël du sud du Liban en 2000. Dans un mois, il en récoltera les fruits si la situation le permet. Mais tout une partie de sa récolte, plus loin sur les terres marquées par les chenilles des tanks israéliens, sera perdue. «Ce sont les oliviers qui nous permettent de tenir debout», soupire-t-il en inspectant l’une des branches.

Demande d’autorisation pour accéder à ses terres

La route qui relie Halta à Kfar Chouba serpente entre les oliveraies centenaires. Toujours debout. Mais rien ne garantit que leurs propriétaires puissent récolter leurs fruits cette année.

Près de la mairie, dont le bâtiment a été complètement détruit par les bombardements en 2024, Kassem Kadri, le maire, échange avec les habitant·es autour d’un thé. La guerre et l’occupation résonnent dans toutes les conversations. «Nous avons demandé au mécanisme [la structure en charge du contrôle de l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, NDLR] l’autorisation d’accéder aux oliveraies en toute sécurité, du 1er septembre au 15 octobre, afin que chacun puisse nettoyer les terrains avant la récolte d’octobre. Mais jusqu’à présent, nous n’avons pas reçu de réponse de la part d’Israël», explique l’édile, où près de la totalité des habitant·es sont resté·es.

A deux pas de là, Ferial Abdel Aal fume le narguilé dans son salon avec ses proches. «J’ai une parcelle de terrain où il y avait 120 oliviers. Israël nous les a arrachés, ils ont aussi arraché les figuiers, tous les arbres fruitiers. Une pelleteuse a tout rasé», dépeint la mère de famille. En plus des destructions, les agriculteur·ices de la région vivent dans la peur de voir des incendies ravager leurs cultures.

Ferial Abdel Aal, 43 ans, tire ses principaux revenus de l’agriculture, et notamment de la culture des olives, aujourd’hui compromise par les attaques et l’occupation israéliennes. © Amélie David/Vert

Au début du mois d’août, deux départs de feu, attribués à l’armée israélienne par les habitant·es, les pompier·es et les ONG, ont ravagé plusieurs hectares de forêts de chênes et se sont approchés à quelques mètres des terres cultivées à Kfar Chouba. Les munitions utilisées et les conditions climatiques actuelles offrent un terrain propice aux incendies. Selon l’ONG Legal agenda, depuis 2023, plus de 3 000 arbres ont été déracinés et détruits par les bulldozers de l’armée israélienne à Kfar Chouba.

Au cours des dernières semaines, d’autres feux ont ravagé des centaines d’arbres fruitiers, dont des oliviers, à Yaroun, village frontalier, au sud de Kfar Chouba, entièrement détruit. «En brûlant les oliviers et les arbres fruitiers, Israël cherche à en faire une terre impropre à la vie, une terre brûlée, inhabitable, où il ne reste plus rien», vitupère le maire Hafez Ghasham.

Vue de Zaoutar-El-Charqiye, depuis Zaoutar-El-Gharbiye (zone pilote décidée par l’accord-cadre entre Israël et le Liban pour le déploiement de l’armée libanaise, mais où l’armée israélienne maintient une présence autour), le 30 juillet dernier. © Amélie David/Vert

Plus au nord de Yaroun, à Zaoutar El Charqiye, sous occupation israélienne, la municipalité et les habitant·es dénoncent le vol de 500 à 600 oliviers centenaires entre fin juillet et début août. «Si les oliviers étaient encore là, nous les verrions à un endroit précis, à moins qu’ils aient été brûlés… Nous avons toutes les raisons de penser que c’est l’ennemi [Israël, NDLR] qui les a arrachés et les a emmenés à l’intérieur du territoire palestinien occupé», explique le maire de la municipalité, Mohamed Ismaïl. Comme à Yaroun, il suit la destruction de son village avec des images satellites et grâce aux photos prises depuis les environs.

Une politique de l’effacement

Feux intentionnels, destructions et arrachages d’oliviers sont régulièrement documentés par l’ONG Green Southerners. «Il s’agit d’une pratique plus large d’effacement : pas seulement la destruction physique du paysage, mais aussi le fait de rompre progressivement le lien entre les communautés et leur terre», souligne son président, Hisham Younes. Les conséquences sont aussi mesurables en hectares et en dollars.

«Lorsqu’un olivier est brûlé, déraciné ou emporté, la perte dépasse largement l’agriculture. Certains ont des siècles, voire des millénaires, et portent l’histoire de générations.»

Selon une évaluation conjointe de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du ministère libanais de l’agriculture, 742 hectares d’oliviers doivent être replantés ou réhabilités, pour un coût estimé à 21,5 millions de dollars (plus de 18 millions d’euros). Les pertes de récolte concernent 24 936 hectares, pour une perte estimée à 30 706 tonnes d’olives, soit environ 307 millions de dollars (plus de 262 millions d’euros). Une mauvaise saison peut être compensée l’année suivante. Un olivier arraché, lui, ne repousse pas en quelques mois.

Le gouvernement libanais, comme plusieurs ONG et habitant·es, accuse Israël de mener un véritable écocide et espère voir l’État hébreu condamné. Les conventions de Genève et le Statut de Rome de 1998 considèrent comme «crime de guerre» toute attaque causant des dommages étendus, durables et graves à l’environnement lorsqu’ils sont manifestement disproportionnés par rapport à l’avantage militaire attendu.

Vue sur la vallée de Khiam depuis Kfar Chouba. © Amélie David/Vert

Pour beaucoup, les oliviers ne sont pas qu’une simple ressource économique, un bien qu’on extrait de la terre. «Lorsqu’un olivier est brûlé, déraciné ou emporté, la perte dépasse largement l’agriculture. Certains ont des siècles, voire des millénaires, et portent l’histoire de générations : en perdre un, c’est perdre une part de notre histoire, de notre identité et de notre lien à la terre», souligne Rose Becharra, productrice d’huile d’olive et fondatrice de l’entreprise Darmmess, basée à Deir Mimas, village du sud à majorité chrétienne. La productrice travaille chaque année avec des dizaines d’agriculteur·ices de la localité et des environs. Tout comme Abie Musa, fondateur de Terra, qui produit de l’huile d’olive depuis deux ans. «Il s’agit de préserver une tradition fondée sur la transmission d’un savoir qui passe d’une génération à l’autre», décrit-il.

Dans son salon, à Kfar Chouba, Ferial regarde son fils avec plein de douceur. Quand nous lui demandons ce que signifie l’olivier, elle marque une pause, puis lance : «J’ai porté mon fils pendant neuf mois, je l’ai mis au monde, je l’ai élevé et il a grandi. L’olivier représente la même chose.» Loubna Saleh partage le même sentiment. À Halta, depuis son jardin, elle garde un œil sur la colline d’en face, là où sont postés les soldats israéliens. Ses oliviers y sont toujours debout, mais inaccessibles, sur ces terres qu’elle espère un jour pouvoir transmettre à ses enfants.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

Chez Vert, l’écologie est à la Une tous les jours et pas seulement quand il fait chaud.

Climat, biodiversité, santé et désinformation : vous pouvez compter sur nous pour rafraîchir la mémoire de tout le monde quand viendront les élections. On n’y arrivera qu’avec vous !

C'est parti