
Laure Moriot est en arrêt maladie depuis un an. Une année de lutte contre son second cancer, peut-être lié à son métier. En tant que pompière en Seine-Maritime, elle a été surexposée aux PFAS, ces «polluants éternels». Utilisés pour leurs propriétés imperméabilisantes, on les retrouve presque toujours dans les tenues des soldat·es du feu ou les mousses anti-incendies. Ces molécules peuvent perturber le système hormonal, voire provoquer des cancers.
Dans cet entretien à Vert, Laure Moriot revient sur son parcours. Elle raconte les solutions mises en place par son service départemental d’incendie et de secours pour limiter l’exposition aux produits toxiques. Surtout, la pompière alerte. Comme nombre de ses collègues, elle se mobilise ce mardi, à Paris, pour mettre en lumière le sujet tabou des maladies professionnelles.
Vous avez pris conscience de l’exposition des pompiers aux produits toxiques de la plus brutale des manières : pouvez-vous nous raconter ce qui vous est arrivé ?
J’ai eu un double cancer. En 2024, j’ai été frappée par une maladie endocrinienne qui s’est déclenchée au niveau de la thyroïde, et j’ai fini par développer des nodules avec cellules cancéreuses, ce qui a donné lieu à une opération.
En 2025, j’ai découvert que j’étais porteuse d’un cancer du sein pour lequel j’ai eu tout un traitement très long, qui se poursuit encore actuellement. J’ai été mutilée : j’ai perdu mon sein gauche, j’ai perdu mes ganglions, j’ai perdu mes cheveux.
«Est-ce que mon métier est en train de me tuer ?»
J’ai pris conscience que le métier que j’exerce pouvait être la source de ces problèmes de santé : après des tests, on s’est rendu compte que je n’avais aucun facteur génétique. Cela signifie que les cancers que j’ai eus proviennent d’une source extérieure. Demain, j’aimerais que ce quotidien soit différent pour les femmes pompiers, les pompiers en général, la population.
Avez-vous fait immédiatement le lien entre le cancer et votre métier ?
Ça m’a tout de suite traversé l’esprit parce que c’est dans l’actualité, on en parle de plus en plus. Des études menées chez nos voisins américains ou anglo-saxons démontrent que de plus en plus de sapeurs-pompiers ont des cancers. Je me suis demandé : «Est-ce que mon métier est en train de me tuer ?»
Donc vouloir sauver les autres, c’est aussi prendre le risque de s’exposer ?
Malgré tout, je suis passionnée par mon métier. C’est un travail qui n’est pas routinier, qui permet d’aider les autres, d’apporter parfois du réconfort. On est dans l’adrénaline, aussi.
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Est-ce que je serais capable de renoncer à ce métier pour sauver ma vie ? C’est une question que je me pose ; et c’est une question à laquelle je n’ai pas encore la réponse. Ça m’interroge, notamment pour mes enfants, mon conjoint. Je n’ai pas envie de les sacrifier pour mon métier.
Quelles peuvent être les solutions face à l’exposition des pompiers aux polluants, et en particulier aux PFAS ?
J’ai la chance d’être dans un SDIS [Service départemental d’incendie et de secours, NDLR] qui a pleinement pris conscience de cette problématique des PFAS, notamment pour la santé des agents, mais également pour celle de la population.
«Même si on est entouré, même si la médecine est là pour nous aider, c’est un combat qui reste personnel.»
Il a fait le choix de remplacer les mousses anti-incendies qui contenaient des PFAS et du fluor par des mousses non fluorées. C’est un choix qui représente plusieurs milliers d’euros, donc c’est un investissement important, mais c’est pour la santé des agents et de la population.
Existe-t-il d’autres solutions, au-delà des mousses anti-incendies ?
Des réflexions sont aussi portées sur les textiles. Il existe des textiles sans PFAS qui répondent au cahier des charges imposé pour nous protéger lorsqu’on va au feu.
Ça passe aussi par des gestes quotidiens que chacun peut faire à la maison : j’ai remplacé mes poêles anti-adhésives, qui contenaient du Téflon [ou PTFE, un PFAS, NDLR], par des poêles en pierre ou en inox. J’ai pris l’habitude de boire de l’eau dans des carafes en verre, dans lesquelles on peut mettre des billes de céramique ou du charbon actif, ce qui permet de dépolluer. J’ai regardé aussi tout ce qui était cosmétiques, puisque les PFAS sont également présents dedans.
Connaissez-vous d’autres pompiers qui ont été atteints d’un cancer, possiblement lié à leur métier ?
Malheureusement, on est plusieurs sapeurs-pompiers en Seine-Maritime atteints de cancers. J’ai une pensée pour une collègue féminine qui a traversé exactement la même histoire que moi et qui vient, elle, de reprendre le travail, après presque un an et demi de combat ; et une particulière pour un collègue qui est parti en six mois, l’année dernière.
«J’ai vu de nombreuses images de mes collègues sapeurs-pompiers dans les fumées, non protégés.»
J’ai aussi des pensées pour mes collègues qui se battent, qui sont dans des processus de chimiothérapie, de radiothérapie. Même si on est entouré, même si la médecine est là pour nous aider, c’est un combat qui reste personnel.
Y a-t-il un tabou autour de ce sujet des cancers dans la profession ?
De moins en moins, parce que la réalité rattrape les services de médecine ; elle rattrape aussi les SDIS. On constate qu’il y a de plus en plus de pompiers malades. Mais ça reste un sujet complexe, ce sont des mots qu’on n’aime pas entendre, que nos services n’aiment pas entendre. Derrière, il y a toujours l’aspect financier.
Est-ce qu’on est un métier à risque ? Pour moi oui, parce qu’au-delà du risque en intervention, c’est un métier qui nous détruit de l’intérieur au niveau de la santé, du rythme du travail, des toxiques auxquels on peut être exposés.
Votre cancer est-il reconnu comme une maladie professionnelle ?
Depuis 2025, quatre cancers sont reconnus en maladie professionnelle pour les pompiers. Le dernier à être entré dans la liste, c’est le cancer de la vessie. C’est un énorme progrès, qui représente des années de combat. Le cancer du foie est aussi reconnu, par exemple. Mais celui qui me touche, le cancer du sein, n’en fait pas partie.
«Combien de vies, combien de sapeurs-pompiers faudra-t-il encore sacrifier ?»
Il faut savoir que ce cancer ne touche pas uniquement les femmes : il peut également exister chez les hommes. C’est plus rare, mais ça existe. Je pense aussi à mes collègues masculins, touchés au niveau des parties génitales, mais qui ne sont pas considérés comme victimes de maladies professionnelles.
Quel regard portez-vous sur l’été que nous venons de vivre ?
Je suis heureuse d’être passée au travers des campagnes de feux de forêt. J’ai vu de nombreuses images de mes collègues sapeurs-pompiers dans les fumées, non protégés. Le matériel manque, les camions ne sont pas équipés en conséquence, il y a du retard dans les renouvellements du matériel parce que les SDIS, dans toute la France, n’ont pas les moyens financiers.
C’était un été catastrophique, pour les gens qui ont perdu leur maison, pour les animaux, les insectes, le sol, les forêts entières… Et pour mes collègues sapeurs-pompiers. Si cette période peut faire prendre conscience au niveau politique, au niveau national, des besoins qu’ont les sapeurs-pompiers, eh bien je dois dire que c’est le seul aspect positif que je trouve à ces feux.
Comment percevez-vous les prises de parole gouvernementales de cet été, face aux difficultés des pompiers ?
J’ai un mot pour ça : l’hypocrisie. Ils sont capables de venir sur place, de féliciter les pompiers, de les écouter, de dire qu’il va y avoir des moyens et, quand tout s’arrête, les actes ne suivent pas. D’où le fait que la colère gronde et que, ce 29 septembre, les sapeurs-pompiers se mobilisent en masse.
Si j’avais un message à adresser à nos politiciens, je leur demanderais combien de vies, combien de sapeurs-pompiers il faudra encore sacrifier.











