
L’annonce est tombée comme un coup de massue, au cours d’un scanner de routine en octobre 2025. Ce jour-là, Mathieu (son prénom a été modifié), sapeur-pompier professionnel en région parisienne depuis plus de vingt-cinq ans, est diagnostiqué d’un cancer du rein.
Le père de famille passe par toutes les émotions. Jamais, pourtant, il ne fait le lien entre sa maladie et son métier qui le passionne tant. «Avant, on ne parlait pas des maladies professionnelles ; c’est apparu tard, quand on a commencé à parler de la toxicité des fumées», rembobine-t-il. Depuis un an, il se bat contre vents et marées pour faire reconnaître son cancer en maladie professionnelle.
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En 2022, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) a classé l’exposition professionnelle des pompier·es comme cancérigène pour l’humain. La France a connu de récentes avancées. Fin 2025, les mésothéliomes (qui touchent les organes internes, majoritairement les poumons) et les cancers de la vessie ont été ajoutés au tableau des maladies professionnelles. Celui-ci comprenait déjà le carcinome hépatocellulaire (cancer du foie) et le carcinome du nasopharynx (cancer de la gorge).
«L’inscription de deux nouveaux cancers dans le tableau des maladies professionnelles est la plus grande avancée sociale chez les sapeurs-pompiers ces dix dernières années», se réjouit auprès de Vert Frédéric Monchy, président du Syndicat national des sapeurs-pompiers professionnels et des personnels administratifs, techniques et spécialisés (SNSPP-PATS).
Quatre cancers reconnus en France
Pour autant, associations comme pompier·es estiment que la France reste en retard sur la question de la reconnaissance des maladies professionnelles dans cette corporation. Leur meilleure prise en compte est justement l’une des revendications des syndicats de pompier·es, qui ont appelé à la grève pendant six semaines et à déambuler dans les rues de Paris le 29 septembre. «La santé et la sécurité des personnels doivent enfin devenir une priorité nationale, en intégrant notamment la reconnaissance de l’exposition aux agents toxiques et cancérogènes», a plaidé l’intersyndicale dans son préavis de grève.
Depuis janvier, près de 100 000 hectares sont partis en fumée en France, selon l’Office national des forêts. Les pompier·es ont été en première ligne, jour et nuit, pendant des semaines, et des dizaines d’entre elles et eux ont été intoxiqué·es. Inhalation de fumées, exposition aux températures élevées, pénibilité physique… «La multiplicité de ces expositions peut contribuer à l’augmentation des accidents et au développement de pathologies», explique l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) dans un état des lieux publié en 2019. Selon ces études, certains cancers sont surreprésentés chez les pompier·es.
Un parcours du combattant
Il faut dire que le sujet tarde à émerger en France. Selon les dernières données accessibles en ligne, datées de 2022, seules 31 déclarations de maladies professionnelles pour les pompier·es ont été recensées par la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL). Le parcours d’indemnisation ressemble à un chemin de croix. «La plus grande difficulté est administrative, souffle Frédéric Monchy. Il faut établir un lien entre l’exposition et la maladie, ce qui est presque insurmontable.» Comment retracer les fumées auxquelles un·e pompier·e a été confronté·e sur des dizaines, voire des centaines d’incendies ? Quelles substances chimiques ou toxiques ont été inhalées ?
«Il n’existe pas de livret sur lequel on consigne nos missions avec les produits et le temps d’exposition», regrette Mathieu. Son cancer du rein n’est pas officiellement reconnu comme maladie professionnelle chez les pompier·es en France – c’est pourtant le cas en Australie ou au Canada. Pour constituer son dossier de reconnaissance, il se retrouve «seul au monde», y passe des journées entières après son opération. Il consigne ses maux de tête récurrents après une intervention, la suie qui infiltre ses marines et se retrouve projetée sur ses mouchoirs. Il étaye son dossier d’études scientifiques, françaises et anglophones.
Un premier médecin refuse d’établir le lien entre son métier et son cancer. Douche froide. Il demande une contre-expertise auprès d’un cancérologue, qui appuie sa demande. Son dossier – d’une soixantaine de pages – devrait être très prochainement traité. La première étape d’un parcours semé d’embûches ? Le Service départemental d’incendie et de secours, le médecin agréé, le comité médical, la CNRACL… «Il y a trop de strates décisionnelles, c’est extrêmement compliqué», dénonce Rémy Laurens, président de l’association RIFS (Risques incendies fumées santé), qui accompagne des dizaines de pompier·es dans cette démarche, dont Mathieu. «Je ne lâcherai rien», assure le père de famille, en traitement pendant un an, qui confie n’avoir aucune rancœur contre sa profession.
«Le sujet peut faire peur»
Dans un corps de métier adulé, où les professionnel·les sont souvent érigé·es au rang de héros de la nation, la question du cancer est-elle taboue ? Les personnes interrogées par Vert assurent que les mentalités évoluent et que les formations abordent le sujet des maladies professionnelles. Cependant, le terme «cancer» n’apparaît nulle part dans le dernier guide de doctrine opérationnel sur la prévention des risques liés à la toxicité des fumées chez les pompier·es, publié par le ministère de l’intérieur. «Est-ce un problème que les pouvoirs publics prennent à bras-le-corps ?, interroge Rémy Laurens. Le sujet peut faire peur, alors que nous manquons de sapeurs-pompiers.»
Dans ce contexte, l’association RIFS – apolitique et asyndicale – plaide pour l’inscription de nouvelles maladies professionnelles. Parmi elles : les cancers du côlon, de la prostate et du testicule. Mais aussi le mélanome et le lymphome non hodgkinien, pour lesquels il existe des liens «limités» avec l’exposition professionnelle des pompier·es, indique le Circ. Ainsi que le cancer du sein, des ovaires et de l’utérus chez les femmes – qui représentent 23% des effectifs.
«En France, on est incapable de dire combien de pompiers sont morts d’un cancer lié à leur activité professionnelle», déplore Rémy Laurens. Pour mesurer le retard de l’Hexagone, il faut traverser l’Atlantique. Le Canada est pionnier sur cette question. À Ottawa, une statue en bronze d’un pompier pointe en direction d’un mur sur lequel sont gravés les noms des soldat·es du feu mort·es en service. À leurs côtés sont inscrits depuis quelques années ceux des victimes de cancers liés à leur exposition au travail.










