
Youssef Atwi soulève son pantalon au-dessus du genou droit. La peau, brunie, luisante par endroits, reste irrégulière, comme arrachée par plaques. «C’est là que le phosphore blanc m’a touché. Ma peau a été complètement brûlée», décrit, en ce mois de juin, cet agriculteur de 60 ans originaire de Khiam (sud du Liban). Cette ville détruite par l’armée israélienne est aujourd’hui sous son occupation.
Sur le téléphone de son épouse, des images prises quelques jours après l’attaque qui l’a blessé montrent une jambe couverte de taches blanches épaisses. Des médecins consulté·es à qui nous avons montré ces photos estiment qu’un lien avec le phosphore blanc est «très probable».
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Selon Amnesty international, le phosphore blanc est une substance incendiaire utilisée pour créer un écran de fumée dense ou marquer des cibles. Lorsqu’il est exposé à l’air, il brûle à des températures extrêmement élevées (jusqu’à 800 degrés Celsius) et provoque souvent des incendies. Les personnes exposées peuvent souffrir de lésions respiratoires, de défaillances d’organes et d’autres blessures aux conséquences durables, notamment des brûlures extrêmement difficiles à traiter.
Son utilisation est encadrée par le protocole III de la Convention sur certaines armes classiques (CCAC), auquel le Liban a adhéré en 2017, contrairement à Israël. Ce protocole interdit l’emploi d’armes incendiaires larguées par voie aérienne dans des zones dans lesquelles se trouvent des civils, et restreint fortement l’usage d’armes incendiaires tirées depuis le sol.
«J’avais le feu sur moi»
Youssef Atwi et son épouse ont traversé de nombreuses épreuves en tant qu’enfants du sud du Liban : les guerres, les occupations, les morts, les déplacements, les destructions… Mais jamais le couple n’avait dû faire face aux conséquences des brûlures causées par l’arme incendiaire.
L’épisode remonte à juin 2024, dans la région de Khiam. Selon la plateforme whitephosphorous.info, créée par le chercheur Ahmad Beydoun, qui a vérifié plus de 248 incidents impliquant l’utilisation de phosphore blanc, deux épisodes distincts ont touché la zone les 2 et 23 juin 2024.
Youssef Atwi ne se souvient pas du jour exact mais il se rappelle parfaitement les circonstances. Sur son terrain de 10 hectares, il récoltait des pastèques quand des formes, semblables à de gros ballons blancs, sont apparues dans le ciel et ont déversé d’épaisses fumées. «J’avais le feu sur moi, décrit-il aujourd’hui avec de grands gestes. Je n’arrivais à respirer, ni à voir. J’ai couru dans le lac le plus proche pour éteindre le feu.»
Deux ans plus tard, les symptômes persistent : démangeaisons, plaies qui rouvrent, altération de la vision de l’œil gauche. Le couple et ses deux filles, déplacé·es à plusieurs reprises depuis le début de la guerre en octobre 2023, avec un bref retour à la maison en 2025, vivent désormais dans le nord du Liban. Dans leur fuite, elles et il n’ont pris que quelques affaires, laissant les comptes rendus médicaux auxquels nous n’avons donc pas pu avoir accès.

Israël est en guerre contre le Liban depuis octobre 2023 et l’ouverture d’un front de soutien au Hamas depuis le sud du pays par le Hezbollah, parti politique chiite pro-iranien doté d’une puissante milice. Lors de la dernière escalade, en cours depuis le 2 mars, l’armée israélienne a tué 3 826 personnes, blessé 11 851 autres et provoqué le déplacement forcé de plus d’un million d’habitant·es. Elle continue ses avancées sur le territoire libanais, après avoir délimité une «zone tampon», comme lors de son occupation entre 1982 et 2000, et a rasé au moins 65 villes et villages à l’intérieur, dont Khiam.
Un signal d’alarme aux États qui fournissent des armes à Israël
«En 2026, mais aussi en 2024 et 2023, du phosphore blanc a été utilisé à plusieurs reprises par l’armée israélienne de manière illégale au-dessus de zones résidentielles», rappelle le chercheur Ramzi Kaiss, de l’ONG Human rights watch, qui a documenté des usages dans plusieurs localités du sud du Liban en 2023 et 2024. Selon l’organisation, l’armée israélienne a employé illégalement des munitions au phosphore blanc lors de tirs d’artillerie au-dessus d’habitations, le 3 mars, dans la ville de Yohmor, dans le sud du Liban. «L’utilisation illégale et répétée du phosphore blanc par Israël au Liban, ainsi que d’autres armes, et les attaques qui ont tué des civils à un rythme alarmant, devraient servir de signal d’alarme aux États qui continuent de fournir des armes à Israël», dont la France, poursuit Ramzi Kaiss.
L’ONG Green southerners évoque de son côté environ 181 occurrences depuis mars, tout en précisant qu’il s’agit d’un minimum. Le 7 juin dernier, elle a documenté une attaque au phosphore blanc au-dessus d’un quartier résidentiel de Nabatieh, ville de 75 000 habitant·es qui accueillait de nombreuses personnes déplacées, et qui a fait l’objet d’ordres d’évacuation forcée de l’armée israélienne, le 26 mai, puis le 2 juin. «Nous n’avons pas pu identifier d’activité militaire apparente de cette zone», explique son président, Hisham Younès. L’utilisation du phosphore blanc «s’inscrit dans un schéma plus large d’intimidation, de déplacement forcé et de transformation des zones civiles en lieux de plus en plus difficiles à habiter», décrit-il.
«Il n’y a plus rien qui pousse»»
Hussein Ezzedine a fui Zawtar el-Gharbiyeh, dans le sud du Liban, actuellement occupée par l’armée israélienne. Aujourd’hui déplacé au nord de Beyrouth, la capitale, il nous confie par téléphone avoir tout perdu : sa maison de trois étages, ses plantations d’agrumes, d’avocats, de blé et de légumineuses et ses 35 moutons. «Bien sûr qu’ils ont utilisé du phosphore blanc ! Nous le sentons dans la terre, car elle a changé depuis la guerre : il n’y a plus rien qui pousse», s’agace-t-il.
Depuis 2023, les frappes répétées dans le sud du Liban ont provoqué «de graves perturbations écologiques», souligne Hassan Malkhlouf, professeur à l’Université libanaise et spécialiste des sols : destruction du couvert végétal, stérilisation des couches superficielles, disparition de la vie microbienne et de la matière organique, altération des cycles nutritifs et vulnérabilité accrue à l’érosion. «Dans les écosystèmes méditerranéens, où les sols sont déjà fragiles et soumis à la sécheresse, le plus inquiétant n’est pas seulement l’incendie visible des forêts et des terres agricoles, mais la dégradation progressive de la vie des sols. Une fois leur équilibre biologique perturbé, leur restauration est lente et exige une réhabilitation rapide», explique le président de l’association Lebanon Eco Movement (LEM).
Le ministère libanais de l’agriculture a détecté des niveaux élevés de phosphore dans certaines zones du sud, sans danger immédiat pour les cultures, selon lui. D’après les chiffres officiels, près de 52 000 hectares de terres agricoles ont été endommagés par tous les bombardements depuis 2023 et près de 80% des agriculteur·ices ont été déplacé·es de force.
Entre fin 2024 et début 2025, l’Université américaine de Beyrouth (AUB) a analysé plus de 250 sites au Liban afin d’évaluer les contaminations liées au phosphore blanc. Les premiers résultats montrent des concentrations totales jusqu’à 400 fois supérieures aux niveaux naturels dans les zones touchées. Le chercheur Rami Zurayk (AUB) a lui aussi mené des prélèvements grâce aux échantillons apportés par les agriculteur·ices. «Les sols calcaires fixent le phosphore, le rendant peu disponible. La contamination par les métaux lourds et les entités contaminantes associées à la destruction massive des habitations [ainsi qu’aux frappes et aux bombardements, NDLR] va possiblement causer plus de problèmes à court et moyen terme que le phosphore», observe-t-il.
Pour Roberto Reno, co-auteur d’une étude de Source international, Amel Italia et Amel association international publiée en mai, l’armée israélienne utilise les mêmes techniques au Liban qu’en Syrie et en Palestine, notamment à Gaza, où du phosphore blanc a été largué. «L’utilisation des armes incendiaires, qui incluent le phosphore blanc, crée des conditions de terre brûlée rendant des zones entières inhabitables et visant collectivement les populations civiles ainsi que leurs moyens de subsistance», affirme le président d’Amel Italia.
«Ils veulent notre terre, notre eau, car c’est un paradis pour eux»
Loin de sa terre dans le sud du Liban, Youssef Atwi allume une nouvelle cigarette : «Quand nous sommes retournés dans notre village après le cessez-le-feu, la terre ne donnait plus rien. Tout était mort car tout avait été brûlé.» Ses 70 oliviers qui lui permettaient d’assurer un minimum de revenus ont été réduits en cendres ou déracinés et, pour certains, emportés de l’autre côté de la frontière, selon lui. Pour la fille aînée du couple, Israël tente de détruire le lien de la population à la terre. Sa mère (qui n’a pas souhaité que son nom apparaisse) renchérit : «Ils veulent notre terre, notre eau, car c’est un paradis pour eux.»
Cette dernière voyagera bientôt pour rendre visite à ses enfants installé·es au Canada. Youssef Atwi, malgré leur insistance, a décidé de rester au Liban, «ne pouvant abandonner sa terre», vivant avec les cicatrices de ses brûlures, marqué à jamais.
Contactée à plusieurs reprises par e-mail, l’armée israélienne ne nous a pas répondu.










