«Je les traite comme mes enfants» : dans les décombres de Gaza, ces apiculteurs tentent de sauver les abeilles, un enjeu de sécurité alimentaire

Malgré les bombardements, les déplacements forcés et la famine, ces apiculteurs gazouis continuent de prendre soin de leurs abeilles. La guerre a déjà coûté la vie à 20 d’entre eux, et 905 sont aujourd’hui sans emploi, selon une association locale.
Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. Ahmed Al-Kahlout et ses ruches installées sur les ruines de sa maison. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Ahmed Al-Kahlout, apiculteur à Gaza (Palestine), emporte ses ruches avec lui dès qu’il fuit la guerre. À chacun de ses plus de vingt déplacements à travers le pays, cet homme de 39 ans charge ses boîtes de ruches sur n’importe quel moyen de transport disponible. «Je les traite comme mes enfants. Ce n’est pas seulement un gagne-pain. Elles font partie de mes souvenirs, de ma vie et de l’avenir de mes enfants», confie-t-il.

Ahmed Al-Kahlout a perdu son père, son frère et sa sœur dès le premier mois des représailles israéliennes après les massacres du Hamas le 7 octobre 2023. Sa maison à Gaza City a été entièrement détruite : elle abritait sept appartements et trois boutiques remplies de matériel apicole, de machines à extraire le miel et de tonneaux de stockage.

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. La maison d’Ahmed Al-Kahlout a été entièrement détruite. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Certaines abeilles ont survécu, mais quelque 600 ruches familiales héritées sur plusieurs générations ont été abandonnées lorsque l’armée israélienne a coupé l’accès aux zones orientales de Gaza. L’apiculteur raconte : «Quand la guerre a commencé, nous ne pouvions pas atteindre les ruchers. Nous avons tout perdu.»

Ruche après ruche

Avant la guerre, le secteur apicole gazoui était presque autosuffisant. La bande de Gaza consommait environ 450 tonnes de miel par an, et la production s’élevait à environ 380 tonnes, selon Hamada Hamada, directeur de l’Association coopérative des apiculteurs de Gaza. Aujourd’hui, la production s’est effondrée. Hamada Hamada estime les pertes du secteur à 39 millions de dollars (34 millions d’euros). Quelque 30 000 ruches ont été perdues, 905 apiculteurs se sont retrouvés sans emploi, et vingt ont été tués. Le directeur de l’association avertit : «Les abeilles sont les principaux pollinisateurs des cultures de Gaza, et leur disparition aura des conséquences sur la production alimentaire.»

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. Les abeilles d’Ahmed Al-Kahlout sont moins productives depuis le début de la guerre. © Ansam Al-Qitaa/Vert

En effet, ces insectes jouent un rôle essentiel dans la pollinisation des plantes sauvages comme des cultures, ce qui en fait un maillon vital de la continuité de la vie agricole, comme l’explique Abdel Fattah Abd Rabbou, professeur de sciences environnementales à l’université islamique de Gaza : «Le déclin des populations d’abeilles et la perte de milliers de ruches signifient une baisse de l’efficacité de la pollinisation, un recul de la production de fruits et de graines, et un affaiblissement de la capacité des plantes à se régénérer et à croître.»

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Marwan Shabbat, 45 ans, a reconstruit son cheptel deux fois et l’a perdu deux fois. Avant la guerre, il entretenait plus de 400 ruches ; quand son secteur est passé sous le contrôle de l’armée israélienne, il n’a plus pu les approcher. «Jusqu’à ce jour, je ne sais pas ce qui est arrivé à ces ruches», souffle-t-il.

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. Marwan Shabbat sur un terrain à côté de sa maison en ruine. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Durant une période de cessez-le-feu, Marwan Shabbat a obtenu dix ruches auprès d’un collègue et, fort de trente ans de pratique, les a multipliées jusqu’à en avoir 120. Puis, la guerre a repris. «J’ai tout perdu à nouveau», déplore-t-il. L’apiculteur a recommencé avec quatre ruches ; aujourd’hui, il en a environ 170. Marwan Shabbat a toujours peur de perdre ses ruches en cas de nouvelle incursion, mais il affirme : «Même si je perds tout encore une fois, je ramasserai les abeilles une par une dans une bouteille et je repartirai de zéro.»

La famine a atteint les abeilles

Les pénuries qui ont poussé la population de Gaza aux portes de la famine ont aussi eu des effets sur les abeilles. Avec la flambée des prix, les apiculteurs qui utilisent le sirop de sucre pour compléter l’alimentation de leurs colonies ont dû improviser. Marwan Shabbat a redistribué le miel des ruches les plus fortes vers les plus faibles pour éviter qu’elles ne meurent. «La famine a touché les animaux et les insectes aussi», souligne-t-il.

De même, la cire d’abeille et les cadres, indispensables à la reproduction des colonies et à la construction des ruches, sont presque absents du marché. Ce que l’apiculteur veut avant tout, c’est que la cire puisse passer la frontière : «Les boîtes, on peut les fabriquer avec n’importe quoi, mais la cire est irremplaçable. C’est là que la reine pond ses œufs, là où les jeunes abeilles grandissent.»

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. Marwan Shabbat vit dans la peur continue de perdre ses ruches. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Hamada Hamada, le directeur de la coopérative, souligne que, sans cire et autres intrants de base, la reprise du secteur n’aura pas lieu. Avant la guerre, le miel se vendait environ 60 shekels le kilo (18 euros) ; il se négocie désormais entre 150 et 200 shekels le kilo (44 à 59 euros). Et ce qui arrive sur le marché part rapidement, non comme produit alimentaire, mais comme médicament.

Le miel est devenu un traitement pour des affections comme la jaunisse, les approvisionnements pharmaceutiques étant perturbés et les prix devenus inabordables. Certains apiculteurs recourent aussi à l’apithérapie au venin d’abeille pour soigner des maladies. «Les gens à Gaza utilisent le miel davantage pour se soigner, à cause de l’absence de médicaments et de la flambée des prix», indique Marwan Shabbat.

«Le manque de nourriture risque de tuer certaines ruches»

Abu Mohammed Wahdan, 54 ans, a quitté Beit Hanoun, dans le nord, dès le premier jour de la guerre, laissant derrière lui 600 ruches. Il a tout de même pris deux boîtes avec lui. «Je ne peux pas imaginer être séparé des abeilles», assure-t-il. Mais, en juillet 2024, un déplacement forcé l’a empêché de les emporter. Le site a été frappé et les colonies sont mortes.

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. Le miel de Marwan Shabbat est utilisé comme médicament. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Aujourd’hui, Abu Mohammed Wahdan vit dans une tente dans le camp de Nuseirat, près de Gaza Ville. Il y a trois mois, des amis lui ont offert une nouvelle ruche. Il confie : «Quand je l’ai tenue, je l’ai plaquée contre mon visage et j’ai pleuré.» À partir d’elle, il en a produit une deuxième. «Ma joie pour cette nouvelle ruche était plus grande que celle à la naissance de mes enfants», sourit-il.

De son côté, Ahmed Al-Kahlout a commencé l’année avec dix ruches achetées 1 000 dollars (environ 880 euros) pièce, dix fois le prix d’avant-guerre. Il en est maintenant à soixante, grâce à une sélection soigneuse des reines et à la division des essaims. En revanche, il estime qu’une ruche productive donnait environ douze kilos de miel avant la guerre ; aujourd’hui, ce chiffre est quasi nul. L’apiculteur dépense plus pour nourrir ses abeilles qu’il ne tire de revenus. «Mais nous essayons de maintenir les abeilles en vie jusqu’à ce que les conditions s’améliorent», espère-t-il.

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. La famille d’Ahmed Al-Kahlout pratique l’apiculture depuis trois générations. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Les prairies et le couvert arboré qui nourrissaient autrefois les ruches de Gaza – eucalyptus, cotonnier et tamaris – ont été en grande partie détruits. Les fortes pluies de l’hiver dernier ont apporté un soulagement temporaire, permettant à une partie de la végétation de repousser, mais Ahmed Al-Kahlout s’inquiète pour les mois à venir. Il prévient : «Le manque de nourriture risque de tuer certaines ruches, et cela va affecter la qualité et la quantité du miel.»

Le professeur Abdel Fattah Abd Rabbou rappelle que «les effets de la disparition des abeilles aujourd’hui ne sont pas immédiatement visibles, mais ils se manifesteront progressivement, sous la forme d’une plus grande difficulté à régénérer le couvert végétal». L’environnement de Gaza, épuisé par la guerre, aura besoin de longues années pour retrouver son équilibre, rappelle-t-il, plaçant les abeilles parmi les espèces les plus importantes pour cette régénération.

Malgré tout, Ahmed Al-Kahlout ne s’arrête pas. Chaque matin, il vérifie ses soixante ruches dans l’est d’Al-Tuffah, ce même quartier où la pratique de sa famille a commencé il y a trois générations, d’où il a été chassé et où il est revenu. Il conclut : «Mon plus grand soulagement, c’est quand je m’assieds devant les ruches et que je les regarde travailler.»

Cet article est publié en collaboration avec Egab.

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