
«Ici, nous mesurons l’air que vous respirez», peut-on lire sur une cabane en bois à l’entrée du parc du Thabor, le plus grand espace vert du centre-ville de Rennes (Ille-et-Vilaine). L’organisme de surveillance de la qualité de l’air Airbreizh s’y est installé en 2022, sur demande de la métropole, pour analyser l’air respiré par les Rennais·es.
Dans ce petit espace de quelques mètres carrés, plusieurs machines captent en continu les particules alentour. Olivier Cesbron, ingénieur d’études en qualité de l’air, traque les métaux lourds, les polluants réglementés (dioxyde d’azote, ozone et particules fines) et émergents. Parmi ces derniers, on retrouve les pesticides.
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«Ce terme englobe les produits phytosanitaires, les insecticides et les produits antiparasitaires», résume Killian Guillaume, doctorant à l’École des hautes études en santé publique.
Le parc du Thabor fait office de petit poumon de la capitale bretonne : c’est ici qu’on se met au vert, qu’on fait quelques foulées le dimanche ou qu’on vient prendre un bol d’air frais. Pourtant, l’air ambiant n’est pas des plus sains. C’est ce que révèlent les derniers chiffres dévoilés par Airbreizh en ce mois de septembre.
Le lindane, une présence qui interroge
En 2025, les capteurs ont relevé de nombreux pesticides présents dans l’air. Parmi eux, trois sont préoccupants par leur fréquence ou leur concentration : la pendiméthaline, un herbicide utilisé pour bloquer la germination des mauvaises herbes ; le prosulfocarbe, l’un des herbicides les plus vendus en France pour la culture des céréales, pommes de terre ou oignons ; et le lindane, un insecticide toxique… interdit depuis vingt ans.
Si les deux premiers sont autorisés pour l’agriculture, la présence du troisième interroge. «Le lindane est en tête de liste : c’est le pesticide le plus détecté parmi la centaine de substances recherchées, il est présent dans l’intégralité des mesures», indique Olivier Cesbron. Cette substance est un insecticide nocif pour l’environnement et pour les humain·es, classé cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ).

«Le lindane est un polluant organique persistant ; il a été interdit pour sa dangerosité et sa persistance. Pourtant, dès qu’on le cherche, on le trouve», lâche Killian Guillaume, dont la thèse s’intéresse aux mécanismes de dispersion des pesticides.
Alors pourquoi retrouve-t-on dans l’air breton un produit toxique interdit depuis 1998 pour l’agriculture et depuis 2005 en usage biocide (pour tuer ou repousser les bactéries, insectes ou rongeurs) ? Après trois ans de recherche, le doctorant avance des pistes : «Le lindane pouvait être utilisé en usage préventif sur les massifs fleuris, mais son utilisation restait marginale et s’est arrêtée dès les années 1990.»
Un insecticide dans le lait maternel
Il était aussi employé pour l’entretien du bois ancien et des charpentes, et comme antiparasitaire pour traiter les infestations de poux ou de puces. «Et même pour la désinfection des bâtiments d’élevage, poursuit le doctorant. C’était vraiment un insecticide à large spectre. Il y a 50 ans, on ne se posait pas trop la question de la dangerosité.»
En clair, le lindane était partout, et c’est encore le cas aujourd’hui : dans l’eau, les sols, l’air et les poussières. On en détecte même dans le lait maternel, le sang et les urines, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses).

Le lindane n’est ni un problème rennais ni une particularité bretonne, ce pesticide est détecté sur tout le territoire. «Aujourd’hui, nous n’avons pas de moyens d’action pour lutter contre cette substance toxique, mais il faut en parler. Les stations comme la nôtre doivent documenter sa présence», estime Olivier Cesbron, qui rappelle que les pesticides dans l’air ne font l’objet d’aucune réglementation.
Une surveillance nationale est en place depuis 2018. Dix-sept stations semblables à celle d’Airbreizh, les AASQA (Associations agréées de surveillance de la qualité de l’air), recherchent les produits phytosanitaires présents dans l’air.
Des pesticides qui se propagent loin et rapidement
La station de la commune de Mordelles, à 20 kilomètres de Rennes, fait partie de ce dispositif national. Située en zone périurbaine et proche des grandes cultures, elle est révélatrice de l’impact des pesticides épandus dans les champs sur la qualité de l’air. Ses résultats sont les mêmes que ceux relevés sur le site du Thabor… pourtant éloigné des exploitations agricoles. «Dans le centre-ville de Rennes, on est autant exposé aux pesticides qu’à côté des parcelles», résume Killian Guillaume.
Preuve que les pesticides voyagent, se propagent loin et rapidement. Comment ? Lorsque l’agriculteur·ice pulvérise un produit phytosanitaire, «entre 20 et 90% du pesticide n’atteint pas la cible et se retrouve en suspension dans l’air», décrit le doctorant. On appelle ça la dérive. «Ensuite, même lorsque le produit tombe juste, les gouttelettes peuvent se volatiliser selon les conditions météo, précise-t-il. C’est de nouveau une perte qui varie de quelques pour cent à 50%. Enfin, les pesticides au sol peuvent aussi être remis en suspension au passage d’un animal, d’une personne ou d’une machine.»
Le cas du lindane est particulier. Les teneurs détectées au centre-ville de Rennes sont dix fois plus élevées qu’en zone agricole (0,2 nanogramme par mètre cube au Thabor et 0,03 ng/m3 à Mordelles en 2024). «Ça, c’était une surprise», avoue l’expert en qualité de l’air extérieur. Pour comprendre, la métropole a lancé en début d’année une étude spécifique pour vérifier si d’autres quartiers de la ville sont concernés par cette pollution. Six capteurs ont été disséminés dans des parcs et des quartiers résidentiels. Les résultats seront connus début 2027.
Des effets sur la santé encore inconnus
Quels impacts ces pesticides dans l’air ont-ils sur la santé ? Killian Guillaume grimace : «On ne peut pas dire qu’ils sont problématiques car il n’existe aucune étude sur l’impact des pesticides présents dans l’air sur le corps humain. Mais les usages agricoles et la contamination de l’air par les produits phytosanitaires contribuent à l’exposition de la population aux pesticides.»
Si les effets de certains d’entre eux sur la santé sont bien documentés en cas d’ingestion par l’alimentation, les conséquences liées à l’inhalation sont peu connues, confirme la chercheuse de l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), Laurence Payrastre. «Il pourrait y avoir des effets plus directs car les pesticides inhalés vont directement dans les alvéoles pulmonaires, alors que, pour l’alimentation, une partie des polluants passe par le foie, qui permet de détoxifier», explique-t-elle.
La meilleure voie reste celle de la diminution des pesticides dans l’agriculture et dans les produits d’usage quotidien (insecticides, biocides). Olivier Cesbron et Kilian Guillaume plaident aussi pour plus de transparence sur les pesticides épandus dans les champs. Si les exploitant·es sont tenu·es de déclarer les quantités utilisées, ces informations ne sont pas publiques. «Connaître précisément les dosages et les différents produits utilisés dans les parcelles nous permettrait d’analyser plus finement les teneurs dans l’air», justifie Killian Guillaume. Non pas pour pointer du doigt les usages individuels, mais pour faire avancer la recherche.











