Limiter l’accès, redessiner le tracé… En Corse, des pistes pour protéger le mythique GR20 du surtourisme et du changement climatique

Ça se Corse.
Surfréquentation, incendies, érosion des sols, fortes chaleurs… Le GR20, célèbre sentier de randonnée corse, subit de nombreuses pressions. Pour préserver les écosystèmes fragiles qu’il traverse, scientifiques et gestionnaires appellent à instaurer des quotas. Lacez vos chaussures, on vous emmène.
Le GR20 est l’une des grandes randonnées les plus prisées d’Europe. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert

☀️ Tout l’été, Vert vous emmène à la découverte d’un site touristique emblématique percuté par le changement climatique.

Île d’Oléron, calanques de Marseille, Mont-Saint-Michel… Découvrez comment ces endroits se transforment et essayent de s’adapter à un monde en surchauffe. Cette semaine, nous partons en Corse, sur le sentier du GR20. L’une des randonnées les plus prisées d’Europe voit ses pentes s’éroder et sa biodiversité s’effacer.

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«Cette année, c’est le bordel !» L’expression revient invariablement dans la bouche des gardien·nes de refuge et des randonneur·ses sur le parcours du GR20, en Corse. En ce mois de juillet, l’incendie qui s’est déclaré sur la commune d’Albertacce (Haute-Corse) bouleverse l’itinéraire de randonnée et le planning des réservations dans les douze refuges gérés par le parc naturel régional de Corse (PNRC). Le 14 juillet, 200 personnes engagées sur le célèbre sentier se sont retrouvées bloquées au refuge de Tighjettu. Face au risque que l’incendie atteigne le GR20, la préfecture a ordonné la fermeture de la portion de sentier comprise entre la station de ski de Haut Asco* et le refuge de Ciuttulu di i Mori. Cette interdiction n’a été levée que dix jours plus tard, une fois le feu fixé. Plus au sud, un autre tronçon est également resté fermé pendant une semaine.

L’un des sentiers les plus courus d’Europe

Balisé depuis 1970, ce chemin de grande randonnée relie Calenzana à Conca, du nord-ouest au sud-est de la Corse. Avec ses 180 kilomètres (km) et près de 12 000 mètres de dénivelé, il est l’un des parcours les plus corsés d’Europe. C’est notamment ce qui en fait un itinéraire incontournable où poser ses semelles pour nombre de passionné·es de trek et de trail à travers le monde.

Le GR20 traverse la Corse du nord-ouest au sud-est. © IGN

Résultat, l’engouement déborde en une surfréquentation toujours plus forte. Au risque de déranger la faune, comme le gypaète barbu, seule espèce de vautour présente sur l’île, dont il ne reste que quatre couples. Ou encore de piétiner la flore. «Il y a des endroits où les pentes sont très érodées», constate un professionnel de la montagne corse qui souhaite rester anonyme. Dans la descente vers le lac de Nino, l’un des bijoux du GR20, les passages humains ont creusé une multitude de sentes poussiéreuses qui s’entremêlent sur toute la largeur de la pente, au détriment de la végétation.

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Chaque année, la fréquentation ne cesse d’augmenter. De mai à octobre 2025, le PNRC a comptabilisé 150 000 nuitées dans ses refuges. En 2021, le parc avait enregistré 130 000 nuitées, en augmentation de 25% par rapport à 2019, qui était déjà une saison record post-Covid. Pour l’heure, difficile de se prononcer sur 2026. Les restrictions causées par les incendies poussent des trekkeur·ses à s’orienter vers d’autres itinéraires comme sur les mare a mare (de la mer à la mer) ou le sentier des douaniers du cap Corse. Des destinations promues par la Fédération française de randonnée pédestre comme alternatives à la surpopulation du GR20.

Chaleur et érosion menacent les espèces corses

Sur l’île de Beauté, la montagne se réchauffe bien plus vite que le littoral. «En quarante ans, la température moyenne de l’air a augmenté d’1,4°C au bord de la mer et de 5,2°C à 2 000 mètres d’altitude», présente Antoine Orsini, hydrobiologiste à l’université de Corse, en s’appuyant sur les relevés de Météo-France. En altitude, la température de l’air peut dépasser les 30 degrés Celsius (°C). Quant aux rivières, leur eau ne rafraichit plus les baigneur·ses. Pour cause : en été, la température de surface des lacs qui les alimentent dépasse fréquemment les 20°C.

À 1 710 mètres d’altitude, le lac de Melo, dans la haute vallée de la Restonica, se situe sous la crête empruntée par le GR20. Comme la quarantaine de lacs naturels de Corse, il est une relique de l’époque glaciaire. «Quand j’ai commencé comme professeur, il y a quarante ans, sa température était autour de 17°C en été. En 2022, on l’a mesuré à 21°C. Quatre degrés de plus, c’est monstrueux !», s’inquiète l’hydrobiologiste.

La pente pour descendre au lac de Nino est érodée par le passage des randonneur·ses. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert

Dans ces conditions, la survie des poissons et autres espèces aquatiques est menacée. «Pour les salmonidés, la limite de mortalité est à 20, 21°C. En 2022, des centaines de poissons sont morts en quelques jours» dans le lac de Nino, déplore Pierre-Jean Albertini, en charge du suivi scientifique des lacs d’altitude à l’Office de l’environnement de l’île. Parmi eux figuraient des truites corses, aussi appelées truites à grosses taches, que l’on trouve uniquement dans la région. Comme ces poissons, «60% des espèces sont endémiques à la Corse, du fait de l’insularité et de l’altitude», détaille Antoine Orsini. La conservation des habitats aquatiques est donc d’autant plus importante.

La baignade et la fréquentation des berges peuvent aussi polluer l’eau, à cause de la crème solaire, de l’urine et de la sueur. «Les organismes aquatiques y sont extrêmement sensibles. Par exemple, les urines, qu’elles viennent des randonneurs ou du bétail, apportent des chlorures, autrement dit des sels», détaille l’hydrobiologiste. Ces chlorures contribuent à l’eutrophisation des lacs, soit un déséquilibre écologique qui entraîne une prolifération d’algues.

À proximité du lac de Nino, l’eau des pozzini s’est évaporée. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert

Les berges du lac de Nino sont constituées de prairies tourbeuses, parsemées de ruisseaux et de mares caractéristiques de Corse, les pozzini (pozzines, en français). Les fortes chaleurs et le piétinement des humains et du bétail provoquent leur assèchement et leur érosion. «Lorsque l’on marche sur les pozzini, c’est comme une éponge que l’on presse. L’eau sort et une partie s’évapore», illustre Antoine Orsini. Sur place, plusieurs petits groupes de touristes marchent sur les pozzini pour s’approcher des chevaux et des vaches qui paissent : aucun panneau ne leur indique la fragilité du milieu.

«Limiter la fréquentation dans l’espace et le temps»

Après un demi-siècle d’observation de la montagne corse, pour Antoine Orsini, l’expression de changement climatique est trop faible : «Je préfère parler de bouleversement climatique.» De son point de vue, il devient urgent de limiter «dans l’espace et dans le temps» la fréquentation sur le GR20. «Un écosystème que l’on n’agresse pas pourra peut-être s’en sortir», plaide-t-il.

Pour stabiliser et lisser la fréquentation sur toute la saison, le parc incite à réserver dans ses refuges à l’avance via une plateforme sur internet. Une mesure qui ne suffit pas à enrayer la hausse de la fréquentation, d’autant que d’autres solutions d’hébergement, proposées par des structures privées, sont également disponibles. Le bivouac est interdit en dehors des aires prévues à proximité des refuges et des bergeries qui accueillent du public. Les contrevenant·es risquent une amende de 135 euros. La baignade, interdite dans les lacs, est passible d’une amende de 68 euros.

Le refuge de Manganu, sur le GR20. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert

Antoine Orsini souhaiterait que le tracé du GR soit plus éloigné des milieux aquatiques et des pozzini. Actuellement, il traverse et jouxte celles du lac de Nino sur près d’1,5 km. L’hydrobiologiste aimerait aussi que des quotas soient instaurés : c’est ce qui se pratique dans les calanques de Marseille (Bouches-du-Rhône). Il pense qu’il faudrait restreindre l’accès pendant les périodes caniculaires, qui mettent une pression forte sur les milieux. Lorsqu’on lui demande si l’été est toujours adapté pour arpenter la montagne corse, il répond : «On devrait ouvrir le GR trois mois par an, au printemps et à l’automne.»

Dans une île où la part économique du tourisme est de 39%, selon l’Insee, difficile de faire accepter des restrictions aussi fortes. Pour l’heure, le PNRC n’envisage pas la mise en place de quotas. Contacté, il n’a pas donné suite à nos sollicitations. Antoine Orsini enjoint aux professionnel·les du tourisme d’être conscient·es que la dégradation de l’environnement nuira aussi au pouvoir attractif de la Corse : «Si on ne fait rien, on va aussi tuer la poule aux œufs d’or.»

*Pour les noms de localités, des toponymies corses ou françaises peuvent coexister. Nous avons fait le choix d’inscrire les noms retenus sur les cartes de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), sauf dans les citations de nos interlocuteurs.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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