Rongée par l’érosion, menacée de submersion… L’île d’Oléron mise sur les solutions douces face aux risques climatiques

Oléron dans l’eau.
Plus grande île hexagonale après la Corse, Oléron fait face à une érosion record et à un risque de submersion accrus par le changement climatique. Puisqu’elle est peu urbanisée sur ses côtes, les pouvoirs publics misent sur ses dunes et marais pour parer la menace.
L’île d’Oléron est menacée par l’érosion. © Adobe stock

☀️ Tout l’été, Vert vous emmène à la découverte d’un site touristique emblématique percuté par le changement climatique.

Calanques de Marseille, Mont-Saint-Michel, forêt de Fontainebleau… Découvrez comment ces endroits se transforment et essayent de s’adapter à un monde en surchauffe. Cette semaine, nous partons en Charente-Maritime, sur l’île d’Oléron. Une destination prisée par les touristes français mais menacée par la montée des eaux.

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Une île agricole devenue destination touristique majeure

«Jamais baigneur n’était venu dans ces parages.» Quand l’écrivain et marin Pierre Loti décrit ses étés sur l’île d’Oléron (Charente-Maritime) en 1889, sa plume trace les contours d’un désert flottant : sur les côtes, «[des] brisants de la mer arrêtés par rien, aussi majestueux qu’à la côte saharienne», tandis que, derrière les dunes, les bois ou les marais se trouvent des maisonnettes basses «aussi blanches de chaux que des kasbahs d’Algérie».

Loin de la sécheresse du Sahara, Oléron décline une grande variété de paysages naturels qui l’aident aujourd’hui à se protéger contre les effets du changement climatique sur ses côtes. Deuxième plus grande île hexagonale après la Corse, elle voit ses 17 400 hectares éclatés en un camaïeu de paysages : un petit tiers de forêt, un quart de zones humides et le reste réparti entre zones agricoles et surfaces artificialisées. À l’inverse des îles bordées de ports de pêche, Oléron s’est surtout développée avec l’agriculture, dans les terres intérieures, délaissant les côtes, réservées aux marais salants et à une pêche modeste.

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Mais après l’inauguration du pont la reliant au continent, le 21 juin 1966, l’île est surtout devenue une destination touristique majeure – 3ème préférée des Français·es d’après le dernier baromètre Elabe. En 2025, l’office du tourisme a enregistré 6,8 millions de nuitées, principalement concentrées entre le 1er avril et le 1er septembre (77%), avec un pic au 14 août, jour où la population annuelle de 22 568 personnes est presque multipliée par cinq.

Un paradis menacé par le recul de la côte : jusqu’à vingt mètres par an selon les plages

Ses côtes voient cependant leur tracé lourdement remanié par les aléas maritimes amplifiés par le changement climatique. «Oléron connaît des évolutions complexes avec des lieux d’érosion faible ou très forte : les côtes sableuses y reculent de un à plus de vingt mètres par an», resitue Éric Chaumillon, géologue à l’université de La Rochelle.

La pointe de Gatseau, au sud de l’île, est l’un des lieux de plus forte érosion marine d’Europe. © Remonter le temps/IGN

Dans le suivi des plages qu’il réalise pour le département, le chercheur spécialiste de l’érosion marine relève un recul moyen de dix centimètres en dix ans sur la plage de la Ménounière, au nord. Au sud, la plage de Gatseau a abandonné à la mer près de vingt mètres par an depuis 2000, soit plus de 500 mètres en vingt-cinq ans. Située dans la passe de Maumusson, où se combinent les courants des estuaires de la Seudre et de la Gironde, cette zone affiche les plus forts reculs d’Europe (plus encore côté continent). Le phénomène force le recul progressif de la forêt de Saint-Trojan, où le petit train touristique se voit amputé chaque année de quelques mètres de rail pour ne pas tomber dans l’océan.

Le risque d’érosion se combine à celui des submersions marines, qui ont déjà éprouvé l’île durant les tempêtes Martin (1999), Xynthia (2010) et les hivers 2013-2014 ou 2023-2024. Deux phénomènes que la montée des eaux, provoquée par le changement climatique, amplifie : «L’augmentation du niveau des mers entraîne une érosion accrue et une hausse de la fréquence des submersions, rappelle Éric Chaumillon. On considère que pour 25 centimètres de plus, ce qui correspond à l’augmentation moyenne mondiale depuis le début de l’ère industrielle, la fréquence des submersions est multipliée par 100.»

Les zones basses, notamment les marais, rendent l’île particulièrement sensible à la montée des eaux, en même temps qu’elles la protègent contre les submersions. © Google Maps et Climate central

D’après le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), le niveau moyen des mers devrait encore augmenter de 15 à 30 centimètres d’ici 2030 par rapport à 2014 et de 28 centimètres à un mètre d’ici 2100, sans compter la fonte des glaces polaires.

«Si on se reprend un hiver comme 2023-2024, tous les établissements pourraient disparaître»

Une brise océanique rafraîchit la route de la plage de Vert Bois, qui coupe à travers une forêt sableuse charriant une odeur d’embruns, d’épines de pin séchées et de friture. Sous les coups des tempêtes de l’hiver 2023-2024 – notamment la redoutable Ciarán –, plusieurs mètres de la route menant à la plage se sont effondrés, laissant derrière elle des blocs de bitume poncés par les marées. «Il y a de moins en moins de sable et de plus en plus de galets sur l’estran, cette partie du littoral périodiquement recouverte par la marée, constate un concessionnaire d’établissements de plage. Si on se reprend un hiver comme 2023-2024, tous les établissements pourraient disparaître.» Face à cette menace, comme presque tout le long de la côte, les écoles de surf, bars et petites boutiques tiennent dans des containers ou des cahutes mobiles pouvant être aisément déplacés.

Sur la plage de Vert Bois, les tempêtes de l’hiver 2023-2024 ont arraché une partie de la route, obligeant au recul de certaines installations. © Sylvain Lapoix/Vert

Face aux risques importants qui pèsent sur son littoral, Oléron a peu de constructions en dur susceptibles d’être mises en danger. «Sur 2000 ans d’occupation, l’île n’a vraiment développé ses côtes et ses ports que pendant deux siècles : c’est une île de terriens, synthétise l’historien Thierry Sauzeau, directeur de la publication d’Histoire d’Oléron (La Geste, 2026). Avant la gratuité du pont en 1993, le tourisme reposait sur l’hospitalité des îliens. Avec l’accessibilité et le papy-boom [le départ à la retraite de la génération du baby-boom, NDLR], il y a eu une ruée vers les terrains à bâtir.»

Au centre de l’île, le village de la Rémigeasse compte parmi les quelques zones urbanisées à risque. Bien que séparées de la baie de la Perroche par quelques dizaines de mètres de champs ou de bois, 300 à 400 maisons de ce bourg rattaché à Dolus-d’Oléron culminent à peine au-dessus des deux mètres d’altitude. «Dans un secteur aussi plat, en cas de brèche, la zone serait immédiatement submergée et inondée, décrit Thierry Mareshal, responsable du service littoral de la communauté de communes. C’est pour cette raison que nous avons renforcé le système d’endiguement de la baie pour éviter toute faille et tout contournement.»

La solution : miser sur les dunes et les marais

Cette défense «en dur» est une exception dans la réponse oléronaise aux risques littoraux. Au lendemain de Xynthia, le programme d’actions de prévention des inondations (Papi) de l’île de Ré avait budgété 40 millions d’euros de construction de digues, contre 17 millions pour Oléron, à longueurs de côtes égales.

La stratégie locale de gestion de la bande côtière, achevée cette année, identifie 94 «enjeux» à l’horizon 2050, dont 42 bâtiments et 31 structures démontables. Face à ces risques, la communauté de communes déploie principalement des solutions fondées sur la nature, profitant de ses deux principaux remparts : le sable et les zones humides.

Sur la côte ouest, l’un des rares enrochements renforcés par la communauté de communes pour protéger les villages rattachés à la commune de Saint-Georges-d’Oléron. © Sylvain Lapoix/Vert

Pour consolider le cordon dunaire qui constitue la moitié de la côte oléronaise, la communauté de communes opère des «rechargements» réguliers, c’est-à-dire des transferts de sable extrait au large ou prélevé sur d’autres plages. «2 000 à 3 000 mètres cubes par an, on est loin derrière les volumes de Biscarrosse ou Arcachon qui en déplacent des centaines de milliers !», relativise Thierry Mareshal. Là où les dunes restent fragiles, l’intercommunalité ou l’Office national des forêts (ONF) plantent des ganivelles – des clôtures en bois – pour «piéger» le sable et favoriser l’implantation de végétation à même d’ancrer les dunes.

Vers un rétablissement du péage du pont pour financer les protections ?

La communauté de communes a également décidé de miser sur les marais, son autre protection naturelle. Abandonnées au 19ème siècle faute de rentabilité, les salines bénéficient d’une aide de l’intercommunalité de 90 000 euros par an pour reconstituer le réseau de marais salants tenant le rôle de barrière contre les submersions. Notamment sur la façade ouest de l’île, la plus durement touchée par l’épisode Xynthia.

Bien que plus modestes, ces différents programmes voient leur coût augmenter à mesure que les épisodes climatiques se multiplient et s’intensifient. «Avant, nous faisions des rechargements uniquement en cas de tempête mais, depuis deux ans, nous devons en programmer plusieurs fois par an», reconnaît Thierry Mareshal.

Censée financer les opérations liées aux traits de côte et aux marais, la taxe Gemapi (prélevée sur les habitant·es et entreprises) ne couvre plus les besoins grandissants d’entretien, à plus forte raison quand les grandes tempêtes frappent. Au point que, depuis quelques mois, l’hypothèse de rétablir un péage au pont d’Oléron revient dans les débats. Pour financer les travaux nécessaires d’un viaduc vieillissant, d’abord ; mais aussi pour payer l’entretien du littoral via l’écotaxe. «Avec ce qui est prévu, à 2050 il n’y a pas de risque», assure Thierry Mareshal.

D’après les études réalisées pour la stratégie littorale, qui ont passé en revue les différentes réponses possibles, l’endiguement apparaît plus coûteux et moins efficace que les solutions douces. D’ici à 2100, plutôt qu’une forteresse face aux vagues montantes, Oléron pourrait rester une ligne verte sur l’horizon.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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