
Des prairies rases, jaunies, grillées par la sécheresse et les fortes chaleurs, parsemées de quelques arbres dont le feuillage tire sur le brun. Tel est le panorama qui se dresse tout autour de la ferme d’Anthony Cocagne à Molay, en Haute-Saône. «Cette première année, je vais m’en rappeler», souffle le jeune éleveur, 29 ans, qui a repris depuis le 1er janvier une exploitation en agriculture biologique de 130 vaches laitières.
«Il a plu 40 millimètres début juin, et depuis on n’a plus d’eau, retrace-t-il. Tout est grillé, plus rien ne pousse.» Faute de pouvoir pâturer sur ces «paillassons», son troupeau est à l’étable, nourri depuis plus de deux mois avec de l’herbe séchée et des céréales habituellement gardées pour passer l’hiver. Si les éleveur·ses ont toujours un stock d’au moins un an d’avance, celui d’Anthony Cocagne s’amenuise à vue d’œil : les bottes de foin qui remplissent habituellement son hangar à cette période n’en occupent aujourd’hui que la moitié.
«Le pâturage de jour a cessé presque partout»
«Cette année, ça va être compliqué d’arriver au printemps», craint-il en caressant ses animaux, dont le lait est vendu pour produire des fromages bios (brie, ortolan, emmental). D’autant que la sécheresse et les canicules à répétition ont impacté les cultures de l’année : moins de la moitié de ses 25 hectares de maïs sont exploitables, et seule deux coupes d’herbe ont pu être réalisées depuis le printemps, contre cinq pour une année normale.

Son cas est loin d’être une exception : partout en France, le monde de l’élevage fait face à une situation catastrophique cet été. Un «phénomène historique» selon les principales fédérations d’éleveur·ses de ruminants (bovins, ovins, caprins), qui ont écrit au ministère de l’agriculture le 4 août : «Les effets cumulés de la sécheresse et des épisodes répétés de canicule ont littéralement grillé l’herbe qui était disponible, et ils ont amputé de façon exceptionnelle la pousse de juin et juillet», alertent-elles, appelant à des expertises de terrain et des indemnisations de la part de l’État.
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Au 10 août, au niveau national, la pousse des prairies permanentes était inférieure d’un tiers à celle observée en moyenne sur les trente dernières années, selon les données de l’Agreste, le service statistique du ministère de l’agriculture. «Le pâturage de jour a cessé presque partout et ne se poursuit plus que la nuit, lorsque les parcelles disposent encore d’un minimum d’herbe sur pied», constatait dès juillet l’Institut de l’élevage. De la Normandie à l’Auvergne en passant par l’Aquitaine, les éleveur·ses rentrent les animaux ou leurs apportent du fourrage dans les auges, ces «mangeoires» disposées dans les prairies.
Dans les Pyrénées, plusieurs troupeaux redescendent déjà des estives, faute d’herbe suffisante. «Même sur le plateau ardéchois, à 1 200-1 300 mètres d’altitude, qui est réputé pour ses riches pâturages d’altitude, plusieurs collègues n’ont rien», s’inquiète Fanny Métrat, éleveuse de brebis dans les Cévennes ardéchoises. Sa ferme n’est «pas la plus en galère», notamment grâce à la présence de forêts qui offrent ombre et nourriture aux troupeaux.

Chaleur et sécheresse ont aussi fortement impacté les autres cultures fourragères, récoltées pour fournir des nutriments aux animaux et les alimenter durant l’hiver. Au niveau national, les rendements du maïs grain comme du maïs fourrage (coupé en entier et fermenté) devraient chuter d’un tiers par rapport aux années précédentes, d’après l’Agreste. «La persistance de conditions sèches et très chaudes a grillé les pieds sur place et a fortement compromis la pollinisation», constate l’Institut de l’élevage. Sur les parcelles d’Anthony Cocagne, nombre de ses maïs lui arrivent à peine à l’épaule – ils atteignent normalement les trois mètres.
Armée, jachères et méthaniseurs
Face à cette situation, le président du syndicat agricole majoritaire FNSEA, Arnaud Rousseau, a appelé à des «mesures urgentes» face «l’urgence climatique» lors d’un déplacement en Aveyron début août. Évoquant des pertes de «plus d’un milliard d’euros» pour l’élevage, le céréalier a demandé au gouvernement de mobiliser l’armée pour transporter les fourrages (comme lors de la sécheresse de 1976) et de développer le stockage d’eau.
Depuis le début de l’été, la Coordination rurale (deuxième syndicat agricole, dont des membres sont proches de l’extrême droite) exhorte plus franchement à contourner les interdictions d’irrigation prises dans de nombreux départements, afin de «sauver les cultures qui peuvent encore l’être». La Confédération paysanne (troisième syndicat agricole, proche de la gauche et des écologistes) appelle quant à elle à privilégier l’agroécologie : diversification des fourrages, plantation de haies, développement de races rustiques plus résistantes…
«Il ne faudra pas une deuxième année comme celle-là.»
«Il va falloir prioriser l’eau pour abreuver les troupeaux, irriguer les maraîchers, les arboriculteurs, mais pas pour faire des cultures d’exportation», prône Fanny Métrat, porte-parole de la Confédération paysanne. Cette dernière pointe aussi du doigt les méthaniseurs, des infrastructures qui produisent du gaz et alimentées, en partie, par des cultures fourragères : «C’est une hérésie qu’il y ait une concurrence entre alimentation humaine et production énergie, surtout en période de crise.»

Du côté du gouvernement, des instructions ont été délivrées aux préfectures pour autoriser la fauche et le pâturage des jachères, ces parcelles de végétation favorable à la biodiversité et obligatoires pour obtenir des aides européennes. La ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a annoncé un vaste plan d’aides pour l’agriculture (élevage, mais aussi maraichage, grandes cultures…), qui doit être détaillé fin août. En attendant, la solidarité s’organise comme elle peut, avec des convois ou des bourses d’échanges de fourrages.
L’opération est plus complexe en bio, car la nourriture du bétail doit aussi être cultivée en agriculture biologique. «On a un groupe où chacun met des annonces, explique Anthony Cocagne, qui est aussi membre des Jeunes agriculteurs (syndicat allié à la FNSEA). Je préfère anticiper pour ne pas me retrouver coincé, la perte économique va être énorme si je ne complète pas dès aujourd’hui.»
Pour sécuriser ses stocks, l’éleveur a réussi à trouver 50 tonnes de céréales et 80 tonnes de foin, achetées à des fermes voisines. Une dérogation exceptionnelle a aussi été mise en place pour permettre aux éleveur·ses bios d’acheter des fourrages conventionnels, mais il espère ne pas avoir à y recourir. Désormais, il attend le retour de la pluie, une éventuelle repousse des prairies, et des jours meilleurs pour sa ferme : «Il ne faudra pas une deuxième année comme celle-là.»











