
La bande côtière est en plein remous. Les 22 premiers kilomètres depuis la côte qui entourent le littoral français sont au cœur d’un combat décisif pour l’avenir de la pêche artisanale. Riches d’écosystèmes marins uniques et de populations de poissons cruciales pour l’économie locale, ces eaux territoriales font face à la pression croissante des plus gros navires. Mais des voix s’élèvent, notamment dans le nord de la France.
Le 7 septembre dernier, la commission Manche-mer du Nord du Comité national des pêches – l’organisme représentatif de la profession – a voté par dix voix contre six (et cinq abstentions) en faveur de l’exclusion de la bande côtière des bateaux de plus de 25 mètres. Une décision symbolique à ce stade, mais destinée à envoyer un signal fort à la ministre déléguée chargée de la mer et de la pêche, l’ancienne navigatrice Catherine Chabaud.
«Il y a une unanimité totale contre la présence de ces bateaux»
Entre 2022 et 2024, les navires de pêche – français comme étrangers – ont remonté 117 000 tonnes de captures (harengs, sardines, maquereaux, coquilles Saint-Jacques…) par an de la bande côtière française, selon une étude publiée en juin par l’Institut Agro. 10% de ces prises ont été le fait de grands chalutiers de plus de 24 mètres, souvent étrangers (Pays-Bas, Belgique…), mais avec de fortes disparités régionales. Dans les Hauts-de-France, ces navires industriels représentent près de la moitié du total des captures dans la bande dite «des douze miles» (soit environ 22 kilomètres à partir du rivage).
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«Les navires de plus de 24 mètres pourraient pêcher ailleurs que dans la bande côtière», juge Didier Gascuel, professeur en écologie marine et co-auteur de la publication, dans un entretien avec le média spécialisé Le Marin. Une telle exclusion aurait «a priori un impact économique faible sur ces flottilles industrielles», dont les volumes pêchés dans les douze miles représentent moins de 1% de leurs captures totales, selon l’étude.
«Chaque année, des marins décident de changer de métier car ce n’est plus possible de sortir du port pour se retrouver face à ces navires tellement gros qu’ils ont des aspirateurs à poissons pour récupérer les captures», déplore Fabien Randrianarisoa, chargé de campagnes Pêches industrielles auprès de l’association de défense des océans Bloom. «Mettre tout le monde ensemble, gros comme petit, c’est un contre-sens, le rejoint Dimitri Rogoff, président du Comité régional des pêches (CRPMEM) de Normandie. Les petits bateaux ne peuvent pas aller au large pour des raisons de sécurité, d’autonomie ou de réglementation, alors que les plus gros ont un rayon d’action bien plus large.»
«Il y a une unanimité totale contre la présence de ces bateaux», complète cet ancien pêcheur de la baie de Seine : d’après un questionnaire réalisé auprès des pêcheur·ses normand·es par le CRPMEM, 99% des répondant·es sont pour l’exclusion des navires de plus de 25 mètres de la bande côtière. Fin 2025, la préfecture de Normandie avait mis en application cette mesure pour les bateaux français à la suite d’un vote favorable du Comité régional des pêches… avant de revenir sur sa décision six mois plus tard, sous la pression juridique de deux armateurs français.
Les pêcheurs toujours dans l’attente
C’est dans ce contexte que la ministre Catherine Chabaud a annoncé fin juin, lors des Assises de la pêche et des produits de la mer à Cherbourg-en-Cotentin (Manche), vouloir lancer une «consultation auprès des États membres concernés [de l’Union européenne] afin de les informer de notre volonté d’exclure les navires de plus de 25 mètres dans les 12 milles en Manche-Est au regard des enjeux sensibles de cohabitation.»
«Il n’y a plus un jour à perdre, sinon les pêcheurs artisans subiront leurs assauts un an de plus.»
La procédure – qui concerne cette fois tous les navires industriels, français comme étrangers – repose sur l’article 20 de la Politique commune des pêches de l’Union européenne. Une fois ce dernier activé, la France devrait attendre au moins deux mois avant son entrée en application. «Les navires-usines seront de retour mi-novembre, alerte Fabien Randrianarisoa. Il n’y a plus un jour à perdre, sinon les pêcheurs artisans subiront leurs assauts un an de plus. Et, en 2027, Catherine Chabaud ne sera probablement plus ministre et le dossier risque de tomber aux oubliettes.»

Aux côtés d’autres associations (Pleine mer, Greenpeace), de professionnel·les et d’élu·es, l’ONG a interpellé Catherine Chabaud en marge de son déplacement à Brest (Finistère) pour le congrès du Conseil international pour l’exploration de la mer, le 15 septembre. Une «énorme déception», témoigne Fabien Randrianarisoa à l’issue d’une courte entrevue : «La ministre n’a rien compris à l’urgence. […] Les pêcheurs se sont exprimés, les scientifiques ont fait leur boulot ; maintenant c’est à elle de tenir la parole qu’elle a elle-même donnée aux Assises de la pêche.» Contacté à plusieurs reprises, le ministère de la mer n’a pas répondu aux sollicitations de Vert.
«En Normandie, nous voulons pêcher sur un modèle artisanal, avec des bateaux à taille humaine, pour alimenter une économie littorale qui emploie du monde», rappelle Dimitri Rogoff. Mais l’ancien matelot se veut patient : «Ça fait vingt ans que j’attends ça, alors que ce soit cet hiver ou au printemps, peu importe. C’est suffisamment difficile de faire bouger les lignes.»











