
Majoritairement utilisés en agriculture pour lutter contre les attaques d’insectes, de «mauvaises herbes» ou de champignons, nombre de pesticides ont un impact documenté sur la biodiversité et sur la santé humaine. Sur les plus de 70 000 tonnes vendues en 2024 sur le territoire français, plusieurs substances sont au cœur des débats depuis plusieurs années, à l’image du glyphosate ou encore de l’acétamipride, dont la réautorisation en France a été rendue possible par la loi d’urgence agricole votée cet été. Qui sont les plus toxiques, les plus utilisés ou encore les plus persistants dans l’environnement ? Vert vous présente les principales molécules à connaître.
Le plus connu : le glyphosate
🛢️ Quantités vendues en France (2024) : 8 269 tonnes.
🌽 Cultures concernées : grandes cultures comme les céréales, les pommes de terre, les betteraves ou les oignons (avant les semis ou entre deux cultures), arboriculture, viticulture (pour enlever les «mauvaises herbes» entre les rangées)…
🏭 Qui le produit : Monsanto (racheté par Bayer en 2018) depuis 1974, et une dizaine d’autres entreprises en France depuis que son brevet est passé dans le domaine public dans les années 2000.
💡 Les alternatives : principalement le désherbage mécanique, le labour ou le maintien de zones enherbées – mais avec des impasses techniques dans certaines situations.
Le glyphosate est une molécule herbicide qui bloque la production de protéines chez les plantes et provoque leur mort. Il est considéré comme le pesticide le plus vendu dans le monde, notamment à travers le produit «Roundup», commercialisé par l’entreprise Bayer.
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La substance est au cœur du débat sur les pesticides depuis son classement comme «cancérogène probable» par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) en 2015. Plusieurs évaluations ont ensuite contredit cette classification, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) jugeant par exemple sa cancérogénicité «improbable».
D’autres études académiques pointent un lien potentiel entre l’exposition au glyphosate et le risque de développer certains cancers, comme le lymphome non hodgkinien. «Ce ne sont pas les seuls problèmes, soulève Sylvie Bortoli, toxicologue à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Le glyphosate est aussi un potentiel perturbateur endocrinien car il reproduit certains effets des œstrogènes [les hormones féminines, NDLR]. Il a également été mis en évidence des effets sur la reproduction et sur le microbiote intestinal.»
Le glyphosate a aussi des impacts documentés sur l’environnement. S’il apparaît peu toxique pour la faune, il «a des effets négatifs sur la biodiversité végétale, en éradiquant des plantes qui servent d’habitat et de ressources alimentaires pour certains animaux», pointe Laure Mamy, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). L’herbicide et ses produits de dégradation font aussi partie des plus fréquemment retrouvés dans les sols et les eaux de surface de l’Hexagone.

Fin 2017, le président de la République, Emmanuel Macron, s’était engagé à interdire le glyphosate en France «au plus tard dans trois ans». Un plan de sortie a été mis en place, des alternatives ont été identifiées, et la molécule est interdite pour les particuliers depuis 2019. Mais le chef de l’État est revenu sur sa promesse en janvier 2019, estimant qu’une interdiction trop rapide «tuerait notre agriculture». Au niveau européen, la substance a été réautorisée pour dix ans en novembre 2023 après d’intenses négociations (notre article).
Le plus vendu : le soufre
🛢️ Quantités vendues en France (2024) : 16 880 tonnes.
🍇 Cultures concernées : viticulture (notamment pour lutter contre l’oïdium, une maladie causée par certains champignons), arboriculture, maraîchage…
🏭 Qui le produit : Syngenta, BASF et une trentaine d’autres entreprises en France.
En France, le pesticide le plus vendu est une substance dite «naturelle», qui existe déjà dans l’environnement. Le soufre est utilisé depuis des siècles par le monde paysan, comme fongicide ou comme fertilisant. Il est même employé en agriculture biologique, qui autorise certains pesticides d’origine naturelle en cas de «menace avérée pour une culture».

Le podium des pesticides les plus vendus en France est complété par le fameux glyphosate (deuxième) et le prosulfocarbe (troisième) – un autre herbicide problématique (voir plus bas). Dans ce «top 5», on trouve d’autres substances autorisées en agriculture biologique, comme l’huile de paraffine (quatrième) ou le cuivre (cinquième). Les ventes de ces produits, qui sont aussi utilisés en agriculture conventionnelle, sont en hausse sur la dernière décennie.
Les substances utilisées en bio sont considérées comme beaucoup moins toxiques que de nombreux pesticides de synthèse. Mais certains, comme le cuivre, peuvent polluer. «Ce sont des éléments chimiques, qui ne se dégradent pas dans l’environnement ; le cuivre reste le cuivre, éclaire Laure Mamy. Donc les concentrations dans les sols augmentent d’année en année, de même que les risques pour les organismes qui vivent dans la terre ou dans les cours d’eau.»
Les plus toxiques pour la santé humaine : les CMR
🛢️ Quantités vendues en France (2024) : 11 439 tonnes.
🧅 Cultures concernées : principalement les grandes cultures
🏭 Qui le produit : Syngenta, Bayer, Corteva et de nombreuses autres entreprises.
💡 Les alternatives : désherbage mécanique (passage de la herse), décalage des semis de la saison des «mauvaises herbes», rotation des cultures.
Certains pesticides sont des molécules classées cancérogènes, mutagènes et/ou reprotoxiques (CMR). Cela signifie qu’elles peuvent provoquer un cancer ou augmenter la probabilité d’en avoir un, modifier l’ADN et/ou nuire au système reproducteur (baisse de la fertilité, par exemple). Ces substances sont dites CMR1 lorsque leur effet est avéré, et CMR2 lorsqu’il est suspecté.
Elles se retrouvent essentiellement dans les herbicides, quelques-unes sont utilisées comme fongicides et, dans une moindre quantité, comme insecticides. «En 2009, 27% des pesticides étaient des CMR, indique Xavier Reboud, chercheur en agroécologie à l’Inrae. En 2024, ils étaient 16% ; il reste une dizaine de molécules CMR encore utilisées.» Malgré cette diminution, l’usage de ces pesticides jugés les plus préoccupants pour la santé reste encore très important.

Parmi les substances CMR les plus vendues en France, la pendiméthaline est au sommet du podium. Utilisée comme herbicide, elle est appliquée pendant les semis des céréales pour éviter que ne poussent les «mauvaises herbes». Largement répandue, «elle garantit un désherbage de fond dans les cultures annuelles, donc ça concerne tout de suite 15 millions d’hectares en France», relève Xavier Reboud.
Les plus toxiques pour la biodiversité : les néonicotinoïdes
🛢️ Quantités vendues en France (2024) : zéro tonne (totalement interdits depuis 2023).
🥔 Cultures concernées : la plupart des cultures jusqu’en 2018, puis les noisettes, figues et navets par dérogation jusqu’en 2020 et les betteraves en enrobage de semences par dérogation jusqu’en 2023.
🏭 Qui les produit : Bayer (pour l’imidaclopride et le thiaclopride), Syngenta (pour le thiaméthoxame), Nisso (pour l’acétamipride)…
💡 Les alternatives : autres insecticides moins toxiques, techniques de biocontrôle (par exemple : des guêpes parasitoïdes, qui s’attaquent aux œufs de certains insectes «ravageurs»), variétés plus résistantes, filets de protection…
Les insecticides ont un impact particulièrement important sur l’environnement : comme leur nom l’indique, ils sont faits pour… tuer des insectes. Parmi eux, la famille des néonicotinoïdes défraie régulièrement la chronique. Inventés dans les années 1990, ces insecticides ont deux puissants atouts : ils sont systémiques – c’est-à-dire qu’ils pénètrent les plantes de l’intérieur, des racines jusqu’aux fleurs – et présentent une forte toxicité, ce qui leur vaut le doux surnom de «tueurs d’abeilles».
Il en existe cinq grandes molécules : la clothianidine, l’imidaclopride, le thiaméthoxame, le thiaclopride et l’acétamipride. Elles ciblent le système nerveux des insectes, provoquant leur paralysie, donc leur mort. Pour prendre la mesure de leur toxicité : en théorie, il suffit d’environ quatre nanogrammes (soit 0,000 000 004 gramme) d’imidaclopride avalés par chaque abeille domestique pour tuer en une journée la moitié d’une colonie.
La France a mis fin à l’utilisation des néonicotinoïdes dès 2018 en raison de leurs impacts sur les pollinisateurs. L’Union européenne lui a emboîté le pas en interdisant progressivement toutes ces substances… à l’exception de l’acétamipride. D’où la volonté de plusieurs politiques et syndicats agricoles de réautoriser ce produit, à travers les lois dites «Duplomb».
L’acétamipride est nettement moins toxique pour les abeilles que les autres néonicotinoïdes, mais il reste toxique, avec des effets «sublétaux» (qui causent indirectement la mort : perte de mémoire, troubles du comportement…). Plusieurs études pointent également un risque pour la santé, notamment pour le développement neuronal des enfants (notre article).
Le plus volatile : le prosulfocarbe
🛢️ Quantités vendues en France (2024) : 5 849 tonnes.
🌾 Cultures concernées : céréales (blé, orge, seigle), pommes de terre, oignons, carottes…
🏭 Qui le produit : Syngenta, Corteva et une dizaine d’autres industriels en France.
💡 Les alternatives : autres herbicides, diversification et allongement des rotations des cultures, désherbage mécanique, décalage des dates de semis…
Un pesticide épandu dans un champ ne reste pas forcément sur place. Les gouttelettes peuvent être emportées par le vent (on parle de «dérive de pulvérisation») ou se transformer en vapeur depuis la surface du sol ou des plantes (c’est la «volatilisation»). La substance voyage alors dans l’air et contamine l’environnement à plus ou moins grande distance.
Le prosulfocarbe inquiète particulièrement du fait de sa grande volatilité. «Le problème de cette molécule n’est pas sa dangerosité, mais l’universalité de son exposition, qui fait que nous y sommes très exposés, explique Xavier Reboud. Son défaut majeur est de ne pas rester dans les sols, elle se suspend facilement dans la partie aérienne, par exemple dans les brumes matinales.»
Près de la moitié du produit peut s’évaporer vingt-quatre heures après sa pulvérisation, selon les données réglementaires. «Une fois que la molécule est dans l’atmosphère, elle peut se déplacer pour se redéposer plus loin, sur le sol ou dans un cours d’eau adjacent», illustre Laure Mamy. Le prosulfocarbe est capable de parcourir des dizaines de kilomètres : il a même été retrouvé dans des pays où il n’est pas utilisé, comme la Suède.
En France hexagonale, il est le pesticide retrouvé dans l’air avec la plus forte concentration, selon le suivi national opéré par le Laboratoire central de surveillance de la qualité de l’air (LCSQA). Ces dernières années, de nombreuses fermes en agriculture biologique – mais aussi des vergers de particuliers – ont vu leurs produits contaminés par ce pesticide. Le 12 mai dernier, le tribunal administratif de Caen (Calvados) a condamné l’État à indemniser un paysan normand dont la récolte de sarrasin bio avait dû être détruite pour cette raison.
Le plus persistant dans les sols : le chlordécone
🛢️ Quantités vendues en France (2024) : zéro tonne (interdit dans l’Hexagone depuis 1990, et dans les Antilles depuis 1993).
🍌 Cultures concernées : principalement dans les cultures de bananes, pour lutter contre le charançon du bananier, un insecte dit «ravageur».
🏭 Qui le produit : Allied Chemicals (pour le «Kepone»), puis la société Vincent de Lagarrigue (pour le «Curlone»).
💡 Les alternatives : le chlordécone est aujourd’hui remplacé par des pratiques préventives et des «pièges à odeurs», pour attirer et capturer les charançons.
Une fois dans l’environnement, les pesticides se dégradent petit à petit… mais certains peuvent persister (très) longtemps. C’est le cas du chlordécone, un insecticide qui a durablement contaminé les sols, les eaux et les populations dans les Antilles. Cette molécule est très persistante : selon les modélisations scientifiques, elle pourrait perdurer dans les sols pendant plusieurs siècles.
Le chlordécone a été massivement épandu dans les cultures de bananes de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993, malgré son interdiction dans l’Hexagone en 1990. Aujourd’hui, plus de 80% de la population antillaise est toujours imprégnée de cette substance, avec des niveaux particulièrement élevés chez les agriculteur·ices et les pêcheur·ses (avec le ruissellement, la molécule a aussi contaminé les eaux et certaines parties du littoral).
Un adulte sur six dépasse même les seuils au-dessus desquels le risque d’apparition d’effets sur la santé au sein de la population ne peut être exclu. Ce pesticide a des effets reconnus sur le système nerveux, la reproduction ou encore le fonctionnement de certains organes (foie, cœur…). Il est également connu pour son rôle dans l’apparition du cancer de la prostate.
Face à ce scandale sanitaire, les parlementaires ont adopté le 2 juin dernier une loi «visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à indemniser les victimes du chlordécone» (notre article). Après cette victoire symbolique, les plaignant·es espèrent des réparations. Mais, le 22 juin, la cour d’appel de Paris a refusé de relancer l’enquête pénale sur l’affaire du chlordécone.
Les plus présents dans notre assiette
De multiples pesticides sont présents dans nos assiettes, y compris des substances interdites en France telles que l’acétamipride ou le trichlamide. Si l’on retrouve des molécules non autorisées, c’est parce qu’elles peuvent être utilisées dans les cultures via des dérogations accordées à certaines filières. On retrouve aussi celles qui sont importées en France depuis des pays qui possèdent de moindres normes environnementales et sanitaires.
«Jusqu’à 62% des aliments d’origine végétale comportent au moins un résidu de pesticides ; plus de 50% des céréales et 80% des fruits», précise Sylvie Bortoli. «Plus de 50% des fruits mis sur le marché contiennent au moins un pesticide classé CMR aujourd’hui», estime la chercheuse. Un même aliment peut contenir des résidus de plus de dix substances différentes, comme le montre l’Observatoire des pesticides de Que Choisir ensemble, qui liste les produits que l’on retrouve dans chaque denrée.

Selon un rapport publié en 2024 par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), les grenades, les fruits de la passion et le chou frisé sont les produits non transformés qui présentent la plus importante quantité de résidus de pesticide. Ces derniers sont aussi très présents dans d’autres aliments comme les poivrons, les raisins de table, les aubergines ou encore les œufs.
Entre 2018 et 2024, dans tous ces produits, la limite maximum de résidus de pesticides fixée par l’Union européenne a été dépassée dans des taux toujours plus importants. Cuivre, ion bromure ou encore trichlamide : en moyenne, dans les 5 000 aliments analysés par les autorités françaises en 2023 et 2024, celles-ci ont détecté 183 types de pesticides ou résidus différents.
Selon Laurence Payrastre, chercheuse à l’Inrae Occitanie-Toulouse, spécialisée dans l’exposition chronique à faible dose aux pesticides, «le vrai problème n’est pas que tel fruit soit plus contaminé qu’un autre ou que telle substance soit présente en plus grande quantité qu’une autre, mais qu’à travers notre alimentation, nous sommes exposés à des mélanges de résidus.»
Les scientifiques ne connaissent pas encore précisément les conséquences de cet effet cocktail. Elles et ils l’étudient afin de comprendre comment ces substances interagissent entre elles dans notre corps.
Les plus éternels : les pesticides PFAS
🛢️ Quantités vendues en France (2023) : 2 314 tonnes.
🌾 Cultures concernées : céréales, arboriculture, vignes, maraîchage…
🏭 Qui les produit : Bayer, BASF, Syngenta ou encore Adama…
Plus d’une trentaine de pesticides contiennent des substances actives qui sont des PFAS. Ces molécules per- et polyfluoroalkylées sont aussi appelées «polluants éternels» car elles sont extrêmement persistantes dans le corps et l’environnement. Entre 2019 et 2024, le recours à ces substances a augmenté de près de 50% en France, selon l’ONG Générations futures.
Quatre-vingts autres produits, comme la lambda-cyhalothrine, le flufénacet, le prosulfuron ou encore le diflufénicanil, se dégradent en TFA, le plus petit des PFAS. Ce polluant est présumé toxique pour la reproduction, selon l’Agence européenne des produits chimiques. «Si une substance est susceptible d’être transformée en TFA, elle ne devrait pas être mise sur le marché, plaide Sylvie Bortoli. Car en l’utilisant, on aboutit à une contamination des sols et des nappes phréatiques bien documentée, dont on ne va jamais se débarrasser.»
Le flufénacet, membre connu de cette grande famille, sera interdit d’ici la fin de l’année 2026, à la suite d’une décision votée par les États de l’Union européenne en mars 2025. Il fait partie des perturbateurs endocriniens qui affectent le système hormonal.










