En Mayenne, un élan de solidarité et des producteurs de lait bio sauvés in extremis : «On fait un pari sur l’avenir»

C'est bio à voir.
La liquidation de la fromagerie d’Entrammes fin avril a plongé 21 fermes bio mayennaises dans l’incertitude, avant qu’un accord de dernière minute ne soit trouvé avec Biolait. Un épisode symptomatique : depuis 2022, la France a perdu 15% de ses éleveur·ses laitier·es bio, dans un climat de crises successives et face à un soutien politique insuffisant.
Matthieu Virfolet, producteur de lait bio, avec son troupeau, le 19 mai, à la ferme de Montaigu (Mayenne). © Isya Okoué Métogo/Vert

«Ça, c’est Pâquerette, c’est ma préférée. Elle a fait son petit veau mercredi Sur le flanc d’une colline à quelques kilomètres du centre de la commune de Mayenne (Mayenne), Matthieu Virfolet contemple son troupeau de 50 vaches laitières. Il les connaît toutes par leur nom : Rihanna est la fille de Madonna, Haribo et Ricola sont de la même lignée, puis viennent Ouagadougou et Vienne pour les capitales, et Val-Cenis comme la station de ski. «Tout ça, ça compte. S’il n’y a pas ça, moi je ne suis pas paysan», appuie-t-il en caressant mécaniquement Pâquerette.

Sous le soleil timide de ce mois de mai, le paysan a de nouveau le sourire, après des semaines d’incertitude. Comme 21 autres producteur·ices de lait bio mayennais, il vient de signer un contrat de cinq ans avec le collecteur Biolait. Cet accord fait suite à la liquidation judiciaire de la fromagerie d’Entrammes, le 27 avril, qui lui achetait 80% de sa production.

Une fromagerie fragilisée de longue date

Créée en 2010 par la coopérative Lait bio du Maine, celle-ci fabriquait 200 tonnes de fromage par an, grâce à une vingtaine de laitier·es et de salarié·es. Une structure à taille humaine, qui a essuyé des difficultés financières. En août 2024, la fromagerie est frappée par une crise sanitaire à cause d’une suspicion de contamination bactérienne, entraînant la destruction de 15 tonnes de fromage, au moment du renouvellement des contrats avec les collèges et les lycées aux alentours.

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Elle peine également à revendre son surplus de lait non transformé en fromage à d’autres industriels, dans un contexte de surproduction généralisé. «L’année dernière, il y avait énormément de lait bio injecté dans du lait conventionnel, une rentrée d’argent non négligeable pour la filière, explique Matthieu Virfolet. Sauf que la tendance s’est inversée après : il y avait trop de lait partout.» Et donc moins de débouchés. Fragilisée par ces coups successifs, la coopérative dépose son bilan le 27 avril.

«Tu es obligé de te lever le matin pour aller traire tes vaches, et ça finit dans le caniveau.»

Sur les 24 producteur·ices de lait bio dépendant de la fromagerie, 21 sont laissé·es sans solution à la fermeture de la fromagerie. Pendant dix jours, leur lait est répandu dans leurs salles de traite. «Biolait voulait bien nous collecter, mais il fallait trouver des débouchés ensuite. Il n’y avait pas assez de garanties sur le prix des volumes de lait que les transformateurs pouvaient nous prendre, continue-t-il. Jeter son lait, c’est trop dur. Tu es obligé de te lever le matin pour aller traire tes vaches, et ça finit dans le caniveau. T’as l’impression de faire un produit de qualité, et que personne n’en veut.»

Un élan de solidarité

En attendant une solution, des initiatives solidaires ont vu le jour. À Coudray, à quelques kilomètres de là, l’association des parents d’élèves de l’école a appelé à une mobilisation pour que les particulier·es aillent directement acheter leur lait à la ferme la plus proche. À Mayenne, l’Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) De la bouche aux oreilles a organisé une vente directement chez Matthieu Virfolet. «On a appris par la presse et les réseaux la fermeture de la fromagerie, et deux producteurs avec lesquels on travaille en faisaient partie, raconte Cyrielle Moussay, co-présidente de l’association. C’est Pierre, notre producteur de légumes, qui a dit que ce serait bien de faire quelque chose.»

Pointant l’allée menant à la ferme, au loin, Matthieu Virfolet mime une rangée de voitures garées le long du chemin. «D’un coup, trois, quatre, cinq voitures : des bagnoles partout. Ça met du baume au cœur. Quand tu vois les gens te regarder avec vachement d’empathie, c’est trop chaud. Moi je me cachais, je suis un émotif», glisse le paysan. En l’espace de quelques jours, des centaines de personnes se rendent dans plusieurs fermes affectées par la crise pour tenter de sauver quelques litres, sur les milliers jetés.

Dix jours durant, entre fin avril et début mai 2026, les laitier·ères de la coopérative Lait bio du Maine ont été contraint·es de jeter leur lait, faute de repreneurs. © Isya Okoué Métogo/Vert

Une filière bio qui n’a pas retrouvé ses jambes

Malgré un début de sortie de la crise profonde du bio, entre 2021 et 2023, le secteur n’a toujours pas véritablement sorti la tête de l’eau. Sous l’effet de l’inflation, qui a causé une baisse de la consommation, les ventes ont chuté de 2,6% en 2021, puis de 7,8% en 2022. En tout, 550 magasins spécialisés ont fermé en deux ans. Et si la demande a progressé pour la première fois en 2024, permettant au marché de retrouver sa fréquentation de 2019, la production, elle, n’a pas suivi. Le nombre d’agriculteur·ices bio a même baissé en 2025, une première.

«La consommation est repartie depuis un an et demi, mais ça ne se traduit pas vraiment par une assise forte pour le marché du lait bio», concède Philippe Marquet, producteur dans les monts du Lyonnais et président de Biolait. La France a perdu 15% de ses producteur·ices de lait bio entre 2022 et juillet 2025. Des pertes en grande partie causées par des retours à un modèle conventionnel et des départs à la retraite. «Aujourd’hui, une ferme laitière sur quatre seulement reste bio lorsqu’elle est reprise», déplore Philippe Marquet.

Pour le président de Biolait, le secteur souffre aussi d’un manque de soutien politique, alors que l’Agence bio a vu son budget amputé de 15 millions d’euros en 2025, soit 64% des moyens alloués à son fonctionnement. «Le gouvernement fait souvent des annonces, mais le soutien réel n’est pas vraiment là», souffle le Lyonnais.

Depuis le 6 mai, le collecteur Biolait assure la collecte de 21 fermes en Mayenne, à la suite de la faillite de la fromagerie d’Entrammes. © Isya Okoué Métogo/Vert

Il regrette que des crédits inutilisés de la politique agricole commune (PAC) européenne, initialement dédiés à la conversion d’exploitations en bio, aient été réorientés vers des dispositifs bénéficiant surtout à l’agriculture conventionnelle. Sans parler des aides insuffisantes au maintien dans le bio, et des arbitrages favorisant les pesticides. Matthieu Virfolet abonde : «On va donner à celui qui pollue le plus pour qu’il fasse moins. Mais moi, il y a longtemps que je fais moins. Tout est comme ça dans le bio : il faut tout le temps gueuler. C’est fatiguant.»

«L’agriculture de demain, elle sera bio ou elle ne sera pas.»

Depuis le 6 mai, des coopératives et des fromageries se sont engagées à transformer le lait collecté en Mayenne par Biolait, pendant quatre mois. «On fait un pari sur l’avenir, explique son président, Philippe Marquet. Mais je suis un producteur bio plus que convaincu : l’agriculture de demain, elle sera bio ou elle ne sera pas. On sait qu’on va dans le mur avec l’agriculture conventionnelle.»

Sur le chemin qui mène à son corps de ferme, Matthieu Virfolet, lui, ne se voit pas faire un autre métier : «Tu l’as dans le sang, ou tu l’as pas. Moi j’ai vachement de connexion avec mes vaches. C’est tout ce qui me plait. » En contrebas, Pâquerette, Rihanna et Ouagadougou paissent dans un soleil timide de fin d’après-midi, sous un ciel encore teinté de gris.

Combien d’années d’inaction politique ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

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