Plus de 8 000 morts pendant les canicules : «C’est le résultat de réactions politiques trop lentes et d’un manque d’adaptation»

De mai jusqu’à fin août, Santé publique France a mis en évidence une surmortalité de 8 124 décès pendant les épisodes de fortes chaleurs. Logement, précarité, maladies chroniques… Face au couperet des fortes températures, réduire les inégalités permettrait de limiter les morts en excès.
Laure a perdu son père pendant la canicule. Elle a manifesté le 15 septembre devant le ministère de l’économie pour demander des financements pour l’adaptation climatique. © Kim Vaillant/Vert

«Mon frère est décédé dans la nuit du 26 au 27 juin. “Mort subite provoquée par la chaleur extrême”, nous a dit le médecin. Il avait 65 ans.» La metteuse en scène et photographe parisienne Alita Barletta ne cache pas son émotion lorsqu’elle raconte à Vert le calvaire de sa famille au cœur de la canicule.

Pendant les canicules cet été, Santé publique France a relevé 8 124 morts en excès selon la dernière mise à jour de son bilan publiée ce mercredi. Comme si la ville de Chamonix (Haute-Savoie) avait perdu la quasi intégralité de ses habitant·es. C’est 6,5 fois plus que les 1 240 mort·es de la route décompté·es sur la même période. Cette estimation de l’institution est provisoire car elle ne prend pas encore compte toute la période estivale et il est encore difficile de connaître le nombre de décès directement imputables à la chaleur.

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«C’est un nombre de décès quotidiens jamais vu pour cette saison depuis la canicule historique de 2003 et ses 15 000 morts», soulève Robin Lagarrigue, chargé d’études scientifiques à Santé publique France. «On a constaté le pic de mortalité fin juin, autour du 26, lorsque la quasi totalité du territoire était exposée aux fortes chaleurs, le nombre de décès quotidiens est alors passé au-dessus du pic de la grippe de l’hiver dernier», détaille-t-il.

«Avec ma famille, nous avons attendu plus de 24 heures le médecin pour qu’il fasse le constat du décès. Il nous a expliqué qu’il était en retard parce qu’il avait trop de morts à gérer, ça nous a ébranlés, s’indigne Alita Barletta. Ça m’a mise en colère qu’on ne parle pas plus de nos morts.»

La chaleur peut provoquer des hyperthermies, coups de chaleur, malaises ou encore déshydratation, mais aussi aggraver des problèmes respiratoires ou cardiovasculaires. «Si une tempête ou un incendie avait entraîné ces morts, il y aurait eu davantage de réactions», souligne Kévin Jean, épidémiologiste et spécialiste des liens entre santé, environnement et changement climatique.

Les funérariums étaient plein

Ce bilan effroyable a bouleversé le deuil de familles entières. «Les funérariums étaient plein à Paris, regrette Alita Barletta. Le corps a été expédié à Meaux [en Seine-et-Marne, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, NDLR] et nous n’avons pas pu nous y rendre, c’était très douloureux à vivre.»

Quelques jours avant, dans la capitale, le grand-père de Marie-Anne vient de mourir. Dans l’appartement parisien où accourent ses proches, il fait si chaud que la famille ne peut rester dans le salon. «Nous avons organisé un campement de fortune, avec des chaises, des bouteilles d’eau fraîches et des mouchoirs dans la cave», décrit la jeune fille. «Mon papi, la guerre ne l’a pas emporté, le cancer et son AVC non plus, ni la perte de l’amour de sa vie, mais la chaleur, oui», s’insurge-elle.

La canicule de juin a été la plus mortelle de l’été avec ses 5 764 morts en excès. Au mois de juillet, 1 243 décès supplémentaires ont été recensés et 817 en août. Durant la canicule précoce du mois de mai déjà, 300 décès en excès étaient relevés. Les deux tiers des victimes de juin et les trois quarts de celles de juillet avaient plus 75 ans. Si cette partie de la population la plus vulnérable a été particulièrement touchée, aucune génération n’a été épargnée.

Un logement mal adapté aggrave les risques de mortalité

«Toutes les tranches d’âge ont été affectées à partir des plus de 15 ans, c’est un nouvel enseignement, pose Kévin Jean. 2003 nous avait montré à quel point nos aînés sont vulnérables, cet été nous a montré que les plus jeunes l’étaient aussi.»

Chez les 15-44 ans, une centaine de décès en excès a été recensée par Santé publique France. Outre les morts, «on a relevé un nombre de passages aux urgences très importants chez les plus jeunes, souligne Robin Lagarrigue. Une quantité jamais vue depuis une vingtaine d’années.»

La majorité des personnes décédées pendant les canicules ne sont pas des décès anticipés de profils déjà fragiles, contrairement aux idées reçues. Avoir des antécédents médicaux ne signifie pas être condamné. «On maintient un contexte qui rend plus vulnérables les personnes ayant une maladie chronique ou des problèmes de santé mentale», souligne Kévin Jean.

Au-delà de l’âge et des antécédents médicaux, de nombreux autres facteurs aggravent le risque de rendre les canicules mortelles. Parmi eux : le logement individuel. Absence de volets, foyer sous les toits, mauvaise isolation… La température peut facilement dépasser les 30 degrés Celsius (°C) en intérieur. «Il faut en parler, insiste Alita Barletta. Mon frère a fait tous les rituels recommandés par le gouvernement, on s’appelait tous les jours pour se rappeler de se mouiller le corps, de boire, mais il vivait sous les toits, forcément ça ne suffisait pas.»

Les morts à domicile à cause de la chaleur emmagasinée dans les logements sont encore sous-estimées. © Thibaud Moritz/AFP

D’après une étude de Santé publique France réalisée après la canicule de 2003, vivre dans une chambre sous les combles multiplie par quatre le risque de mourir à cause de la chaleur. «Il ne me semble pas aberrant de parler de 70% de la mortalité liée au logement, estime Basile Chaix, directeur de recherche à l’Institut nationale de la santé et de la recherche médicale (Inserm) sur les liens entre changement climatique et santé. Oui, c’est considérable, les mesures prises aujourd’hui vont dans le bon sens mais restent insuffisantes

Selon Santé publique France, les décès à domicile, à l’hôpital ou en lieux de vie communs (Ephad, maisons de retraite) ont tous augmenté. Depuis la canicule de 2003, les mesures telles que l’installation de la climatisation dans au moins une pièce de chaque maison de retraite ont permis d’éviter de revivre l’hécatombe d’il y a 23 ans. Mais «les efforts sont encore insuffisants dans ces lieux collectifs», déplore Basile Chaix. Les personnes âgées continuent d’y décéder en raison des températures extrêmes, tout comme à leur domicile.

«Le nombre de morts dus à un logement trop chaud est sans doute sous-estimé», insiste Robin Laggarigue. Des victimes d’hyperthermie à cause de la chaleur de leur appartement peuvent se rendre à l’hôpital et y mourir, sans que l’on puisse remonter leur parcours d’arrivée aux urgences. Pour Basile Chaix, «tant qu’on n’aura pas traité le problème du logement individuel, on aura du mal à faire baisser la mortalité.»

«Les inégalités se cumulent à tous les niveaux»

Les plus précaires sont aussi les plus exposé·es : un appartement plus petit, qui n’est pas traversant, avec des protections solaires de moindre qualité peuvent contribuer à transformer le logement en bouilloire thermique. Ils et elles ont également moins d’accès à un échappatoire hors de la ville et vivent parfois dans des déserts médicaux. S’ajoutent à cela les métiers les plus exposés à la chaleur : faire partie de la classe socio-professionnelle des ouvrier·ères multiplie ainsi le risque de mortalité par 3,6.

«L’impact du changement climatique se construit sur une superposition d’inégalités qui se renforcent les unes et les autres, explique Kévin Jean. Les inégalités se cumulent à tous les niveaux : l’exposition et les moyens d’y faire face, les facteurs de vulnérabilité et l’accès aux soins.»

Vivre dans des ilots de chaleurs urbains, ces espaces très minéralisés avec peu de végétation, accroît également le risque de mourir en périodes de fortes chaleurs. C’est le résultat d’une étude de Santé publique France et de l’Observatoire régionale de santé Institut Paris région sur la période 1990-2015.

«On considère le nombre de morts de l’été comme une fatalité alors que c’est le résultat de réactions politiques trop lentes et d’un manque d’adaptation.»

Dans ces espaces urbains, la chaleur est emmagasinée la journée dans les murs des bâtiments et l’asphalte puis restituée la nuit. Un phénomène éprouvant pour le corps car «le lien entre la chaleur et les risques pour la santé ne se fait pas qu’aux températures les plus élevées de la journée, mais surtout dans la capacité de l’organisme à récupérer la nuit après le stress thermique du jour», rappelle le climatologue Philippe Drobinski.

Dans Paris et sa petite couronne, la différence de température entre les zones centrales et la périphérie est en moyenne de 3°C mais peut monter jusqu’à 8°C voir 10°C. «Les risques de mortalité sont 18% plus élevés dans les communes les moins arborées, sans compter les facteurs socio-économiques qui ajoutent par ailleurs de la vulnérabilité», note le chercheur.

Des morts évitables

Selon Philippe Drobinski, «l’adaptation doit aussi être une politique de réduction des inégalités et de santé publique pour éviter que dans certains quartiers ne se superposent la précarité, les ilots de chaleur urbains, un manque d’accès aux soins et une concentration de populations âgées ou fragiles.»

«On considère le nombre de morts de l’été comme une fatalité alors que c’est le résultat de réactions politiques trop lentes et d’un manque d’adaptation», abonde Kévin Jean. Retard de la campagne de sensibilisation de Santé Publique France freinée par le ministère de la santé au mois de mai, diminution drastique du Fonds vert destiné à l’adaptation au changement climatique dans les collectivités territoriales, chute du financement de l’isolation thermique des écoles… La liste des renoncements du gouvernement est longue.

«Les différents gouvernements semblaient se dire : on peut couper dans les budgets des politiques climatiques, les conséquences ne se verront pas directement. Mais cet été, les conséquences ont été très directes, et on en a payé le prix humain, constate Kévin Jean. Si on n’insiste pas sur le bilan des morts, si on n’en tire pas les conséquences, les politiques tourneront la page trop tôt.»

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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