«Mon père aurait dû partir autrement» : après les canicules, la colère de celles et ceux qui ont perdu un proche

Elles ne pourront jamais déterminer avec certitude le rôle de la chaleur dans la mort de leurs proches. En revanche, Marie et Sabrina en sont convaincues : la canicule a précipité ces disparitions. Elles racontent à Vert leur deuil et font part de leur colère vis-à-vis de l’État, qu’elles jugent en partie responsable.
Au moins 5 764 décès supplémentaires ont été enregistrés en France durant la canicule du 17 juin au 2 juillet. © Jaap Arriens/NurPhoto via AFP

Chacun·e l’a éprouvé dans sa chair : les trois vagues de chaleur qui ont successivement accablé la France hexagonale en mai, juin et juillet ont mis les corps – et les esprits – à rude épreuve. Pour la plupart des Français·es, elles laisseront seulement le souvenir pénible de journées étouffantes. Pour d’autres, comme Marie*, l’été 2026 restera associé à une blessure plus profonde : celle de la perte d’un proche.

«En quelques heures, c’était réglé»

Cette Bretonne de 49 ans a perdu son père le 25 juin dernier, au plus fort de la deuxième vague. À 72 ans, Michel* s’est éteint dans un hôpital du Finistère, après plusieurs jours de lutte dans un service de soins palliatifs, éprouvé par les fortes chaleurs. «Il faisait plus de 30 degrés dans sa chambre, qui n’était évidemment pas climatisée, raconte sa fille. Nous lui avions posé une serviette humide sur les épaules et avions installé un ventilateur… mais il ne brassait que de l’air chaud. Ça n’a pas suffi : sa température corporelle ne cessait d’augmenter. Il a fait un coup de chaleur et, en quelques heures, c’était réglé.»

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«Je ne peux pas affirmer qu’il est mort à cause de la canicule, car mon père souffrait de plusieurs cancers et d’autres pathologies qui l’avaient déjà beaucoup affaibli, confie-t-elle à Vert. Mais, ce qui est certain, c’est que la canicule a précipité son décès.» Avant cet épisode, assure-t-elle, «son état était stable».

La suite des événements est plus éprouvante encore. Faute de place dans une chambre mortuaire réfrigérée, car «les services de pompes funèbres étaient débordés par l’afflux de décès», le corps de Michel a dû être conservé plusieurs jours dans une simple salle climatisée. Le doute s’est alors installé : allait-elle pouvoir lui dire au revoir ? Les thanatopracteur·ices (chargé·es de préparer le défunt) «ont été très clairs : compte tenu du temps passé sous cette chaleur, le corps s’était beaucoup dégradé. Ils ne savaient pas s’ils pourraient le rendre présentable», rapporte Marie.

Plus de 5 700 décès en excès

La Bretonne n’est pas la seule à avoir perdu un proche dans ces conditions. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : au moins 5 764 décès supplémentaires ont été enregistrés en France durant la canicule du 17 juin au 2 juillet, a indiqué Santé publique France mercredi. Les personnes âgées de 75 ans et plus ont été les plus touchées (elles constituent les deux tiers de ce bilan provisoire). Et la surmortalité a même frappé «de manière inédite pour toutes les classes d’âge à partir de 15 ans», a souligné l’institution.

En région parisienne, Sabrina a vécu un drame similaire. Son père, âgé de 92 ans, est décédé d’un arrêt cardiaque le 26 juin à l’Ehpad médicalisé Paul-Brousse, à Villejuif (Val-de-Marne), où il résidait depuis plusieurs années. Son état «était pourtant stabilisé», assure sa fille. «Mais la chaleur l’a épuisé. Dans sa chambre, il faisait 35 degrés, se remémore-t-elle. La veille de son décès, il a chuté une première fois, pris de vertiges. Puis le lendemain, une deuxième. C’était celle de trop.»

«Je ne peux pas m’empêcher d’être en colère. Mon père, c’était une force de la nature. À 92 ans, il arrivait encore à manger tout seul, il nous reconnaissait toujours… Je me dis que, sans cette canicule, il aurait pu vivre bien plus longtemps. Il est issu d’une famille de centenaires, vous savez», se désole Sabrina auprès de Vert. Marie aussi porte un lourd regret : «Mon père aurait dû partir autrement. On savait que c’était la fin à plus ou moins brève échéance. Mais on pensait sincèrement que ce séjour à l’hôpital ne serait qu’un de plus, comme les autres.»

La chaleur éprouve bel et bien les corps des plus fragiles. «Les mécanismes de thermorégulation sont épuisants pour l’organisme, notamment pour le cœur, les poumons et les reins, explique à Vert Kévin Jean, épidémiologiste spécialiste des liens entre santé, environnement et changement climatique. Lorsqu’il existe déjà une fragilité ou une vulnérabilité, ces organes peuvent tout simplement lâcher.»

L’expert réfute l’idée selon laquelle les canicules ne feraient qu’accélérer de quelques jours ou semaines la mort de personnes qui seraient décédées de toute façon. Plusieurs études (comme celle-ci) menées après la canicule de 2003 ont battu en brèche ce récit, explique-t-il. «Si c’était le cas, on observerait mécaniquement moins de décès après les canicules. Or ce n’est pas ce qu’on a constaté», souligne Kévin Jean.

«Depuis la canicule de 2003, rien n’a été fait»

À la douleur de l’absence s’ajoute, chez les proches des victimes, une profonde colère : «Je me dis que si nos responsables politiques avaient fait leur travail, si les hôpitaux avaient été équipés en climatisation, si les bâtiments avaient été correctement rénovés, alors ma fille de 4 ans aurait encore son grand-père», déplore Sabrina. Dans l’unité où son père était hospitalisé, «il n’y avait que trois soignantes pour une dizaine de patients. Elles étaient tout simplement dépassées», constate-t-elle. Alors, elle s’interroge : «Peut-on vraiment dire que l’on respecte nos anciens ?»

«C’est ubuesque, déplore également Marie.On a l’impression que, depuis la canicule de 2003, rien n’a été fait pour adapter les établissements de santé au réchauffement climatique. Cela devrait être une priorité. Or ce n’est toujours pas le cas.»

Sabrina pourrait attaquer l’État en justice : «Si une association décide de lui faire porter la responsabilité de ces morts, je serais prête à m’y associer. À un moment, il faut confronter nos politiques et leur dire clairement : vous n’avez pas fait votre part du travail.»

*Le prénom a été modifié.

Sans l’aide de l’ONG L’Affaire du siècle, cet article n’aurait pas pu voir le jour. L’association nous a mis·es en lien avec plusieurs personnes ayant témoigné sur sa plateforme secompterpourpeser.org. Merci à elle !

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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