
Des températures qui mettent les corps, mais aussi les esprits, à rude épreuve. Jeudi, au neuvième jour d’une canicule qui dure depuis le 17 juin, l’Hexagone a connu sa journée la plus chaude jamais enregistrée depuis le début des relevés – à égalité avec la veille. L’indicateur thermique national (la moyenne des températures de jour et de nuit) a atteint 30 degrés Celsius (°C).
Les nuits «tropicales» que nous subissons fragilisent le sommeil. Et, en journée, c’est le stress, l’irritabilité et l’anxiété qui augmentent. «On se prend tout le temps la tête avec mon copain. On n’a plus de patience. Tout m’énerve !», rapporte Palmyre*, 39 ans, qui vit à Laval (Mayenne). Dans son appartement au dernier étage d’un immeuble mal isolé, la jeune femme vit confinée dans l’obscurité de sa chambre depuis plusieurs jours. «Je me sens emprisonnée. Il fait trop chaud pour faire quoi que ce soit. Je ne vois même pas le reste de mon appartement. J’ai juste arrêté de vivre. Je suis à bout», témoigne-t-elle.
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Palmyre n’est pas la seule à broyer du noir. Mercredi, Vert a lancé un appel à témoignages auprès de ses lecteur·ices pour connaître leur état mental. Les réponses, qui pour certaines témoignent de détresses graves, ont afflué en masse : «Je m’endors difficilement», rapporte une abonnée ; «J’ai un sentiment d’oppression», pointe une autre. «Cette canicule m’empêche de vivre», lit-on encore. Une chose est sûre : cette chaleur extrême «affecte tout le monde», atteste Anne Sénéquier, psychiatre et co-directrice de l’Observatoire de la santé mondiale de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).
«La chaleur, c’est comme souffler sur des braises»
Avec ces chaleurs, «nous sommes moins attentifs, moins adaptables. On prend moins de recul, et notre seuil de sociabilité est beaucoup plus bas, détaille la chercheuse. Des symptômes que l’on doit à la dette de sommeil, mais aussi à des mécanismes purement physiologiques. Le cerveau est le chef d’orchestre du corps dans sa globalité. Lorsqu’il fait chaud comme ça, il passe en mode rafraichissement. Mécaniquement, il y a moins de bande passante pour gérer les petits conflits, ou tout simplement la vie quotidienne.»
Des enfants qui crient trop fort dans le salon, un bug d’ordinateur… «La chaleur, c’est comme souffler sur des braises. On ne devient pas une furie parce qu’il fait chaud, mais chaque degré en plus et chaque jour qui passe nous rend plus sensible», poursuit-elle. Manuela Santa Marina, psychologue, abonde : «Quand on est irritable, en panique, et qu’on ne comprend pas que c’est lié à la canicule, on pense devenir fou. Alors que c’est normal : notre corps vit un moment de stress majeur.»
À cela peut s’ajouter l’inquiétude pour ses proches. «Mon grand-père a 85 ans. Depuis le début de la canicule, il délire à cause de la fièvre qui monte. Il confond les toilettes avec la cuisine ; il oublie d’allumer la télé une fois devant… Ma mère fait des crises d’angoisse à répétition. Moi aussi je suis très stressée», confie à Vert Maoré*, une jeune femme qui vit près de Rennes (Ille-et-Vilaine).
«Je commence à penser que l’on veut ma mort»
Chez les personnes atteintes de troubles diagnostiqués (dépression, schizophrénie, bipolarité, démence, etc.), les effets peuvent encore monter d’un cran. «Il est avéré que les vagues de chaleur accentuent de manière marquée l’intensité de leurs symptômes», confirme Paquito Bernard, chercheur à l’Institut de recherche en santé, environnement et travail (Irset).
À 27 ans, Juliette* souffre d’anxiété généralisée. «Dès que je sors dans la rue, je suis agitée», rapporte cette résidente de Villeurbanne (Rhône). «Avant chaque sortie, j’étudie le trajet pour être sûre de rester à l’ombre jusqu’à l’arrivée. Et si j’attends le tramway trop longtemps, j’ai soudain peur de perdre le contrôle sur mon corps, de tomber dans les pommes. Toute la journée, chez moi, je fixe le thermomètre en espérant voir s’abaisser la température», confie-t-elle à Vert.
En Normandie, Pauline* étouffe dans son appartement sous les toits. À 34 ans, cette jeune femme atteinte de plusieurs troubles, dont la schizophrénie et la dépression, a vu ses symptômes s’aggraver en quelques jours. «Dès qu’un imprévu survient dans mon quotidien, cela engendre de la paranoïa : je commence à penser que l’on veut ma mort, explique-t-elle. D’ordinaire, mes paranoïas sont plutôt stabilisées. Mais, depuis le début de la canicule, elles se multiplient.» Une coupure d’eau courante la semaine dernière, sur fond de fortes chaleurs, a déclenché l’une de ses «crises».
«J’ai le retour brutal de mes pensées dépressives»
Certains traitements, bien qu’efficaces pour traiter ces pathologies – tels que les anti-dépresseurs – peuvent compliquer la situation. «Ils vont altérer négativement la perception de la chaleur, ou bien le réflexe salivaire, ou bien diminuer les perceptions de déshydratation», explique à Vert Paquito Bernard.
Arthur*, 28 ans, le vit dans sa chair : «J’ai réduit ma dose d’antidépresseurs sur conseil de ma psychiatre. Dès que je prenais mon traitement, je sentais une crispation, une hyper-sudation, une difficulté à ressentir le frais», confie-t-il. Pour ce doctorant parisien, habitué à une dose très élevée d’anti-dépresseurs, canicule rime avec cauchemar : «J’ai le retour brutal de mes pensées dépressives. Parfois, j’ai l’impression que ça ne sert à rien de continuer.»
En France, plusieurs études ont montré qu’à chaque nouvelle vague de chaleur, les hospitalisations pour démence (détérioration de la mémoire) ou trouble psychotique (perte de contact avec la réalité) bondissaient. Un phénomène que l’on doit à la décompensation : lorsque l’équilibre interne d’une personne est bousculé brutalement et nécessite une intervention urgente.
«On peut penser que les effets sont plus marqués quand il y a une augmentation du nombre de vagues de chaleur en un été», pointe Paquito Bernard. Contactées par Vert, les urgences psychiatriques de l’hôpital Lariboisière et de l’hôpital Saint-Antoine (Paris) ont décliné nos demandes d’interview, «débordées» par l’arrivée massive de patient·es.
Préparer l’avenir
Alors qu’entre 2026 et 2030, le thermomètre de la planète promet de «se maintenir à des niveaux records», selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM), comment faire face, psychologiquement, au déferlement programmé de vagues de chaleur ? «Déjà, il faut se préparer», conseille Manuela Santa Marina. «Avoir un plan d’action, c’est un étayage psychique, un gainage, pour ne pas décompenser», explique la psychologue. Concrètement, c’est «s’organiser à l’avance avec ses voisins pour arroser les arbres de la cour, entrer en contact avec les parents du quartier pour mieux gérer les gardes des enfants, prendre rendez-vous avec sa RH pour généraliser le télé-travail, etc.»
Mais aussi, «penser à débriefer, poursuit-elle. Se demander ce qui a été le plus dur, et quoi faire la prochaine fois ? En pleine turbulence, on fait ce qu’on peut. Mais, une fois qu’on a atterri, c’est nécessaire de faire du partage émotionnel avec ses proches.»
*La personne a préféré rester anonyme.
☎️ Contacts en cas d’urgence
En cas d’urgence psychologique, appelez le 15 (depuis un fixe) ou le 112 (depuis un téléphone portable). Ce numéro unique des urgences médicales permet d’être orienté vers la structure la plus adaptée dans toute la France, quel que soit votre département.
Où que vous soyez, en cas de souffrance psychique aigüe, vous pouvez également vous rendre aux urgences de l’hôpital le plus proche de chez vous.
Si vous êtes en détresse et/ou avez des pensées suicidaires, ou si vous voulez aider une personne en souffrance, vous pouvez également contacter le numéro national de prévention du suicide, le 3114.









