
Kévin Jean est épidémiologiste, spécialiste des liens entre santé, environnement et changement climatique. Auteur du livre À notre santé ! La lutte contre le changement climatique n’est pas celle que vous croyez (Payot, 2026), il milite pour faire reconnaître l’écologie comme un enjeu majeur de santé publique.
Alors que les records de température s’enchaînent depuis plusieurs jours, que vous inspire cette vague de chaleur, inédite par sa durée et sa précocité ?
On ne peut pas empêcher d’être dans la sidération à ces moments là. Et pourtant. Ce phénomène est à la fois totalement inconnu et tout à fait prévisible. Les climatologues sont très clairs sur le fait que des évènements extrêmes et, autrefois exceptionnels, sont en train de devenir la norme, conformément aux prévisions qu’ils ont établi scientifiquement.
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Par exemple, le climatologue Christophe Cassou a expliqué récemment que dans le contexte de réchauffement actuel, un été caniculaire comme celui de 2025 avait une chance sur six d’advenir. Une probabilité qui n’était que d’une chance sur 15 il y a dix ans, d’une chance sur 200 il y a trente ans et tout simplement aucune chance il y a 100 ans.
Quels sont les risques de la chaleur sur notre organisme ?
La température est un paramètre biologique qui joue un rôle fondamental sur tout le fonctionnement du corps. Dès que la température monte, il y a des répercussions sur tous les organes. Bien sûr, le système cardiovasculaire est très sollicité pour évacuer la chaleur via la transpiration et la vasodilatation [quand les artères s’élargissent pour faire circuler le sang plus facilement, NDLR]. Le coeur et les poumons se mettent à pomper beaucoup plus, donc les personnes qui ont déjà un terrain cardio-respiratoire fragile sont très vite dans la zone rouge.

Le sang que nous utilisons pour répondre à la demande cardiaque fait aussi que nous oxygénons moins d’autre parties du corps, comme le cerveau. D’où les maux de tête, les changements de comportement voire les délires qui peuvent survenir quand quelqu’un a trop chaud.
Mais, en réalité, tous les organes se retrouvent fragilisés et c’est le plus faible qui lâche en premier. Donc, si on a déjà une insuffisance, quelle qu’elle soit, c’est là que se porte le risque. C’est comme cela qu’on voit que la chaleur entraîne en réalité une hausse de tous les problèmes de santé.
Les températures élevées agissent aussi sur notre psychisme. Comment l’expliquer ?
En effet, la chaleur augmente les troubles de santé mentale, essentiellement via deux mécanismes. Il y a d’abord un mécanisme purement biologique. Comme on l’a vu, la chaleur peut perturber l’oxygénation du cerveau et troubler les comportements. L’augmentation de la température affecte aussi les mécanismes hormonaux, notamment les niveaux de sérotonine et de dopamine, qui régulent l’humeur.
Il y a aussi un mécanisme comportemental lié au fait que, pendant une vague de chaleur, notre quotidien est nécessairement perturbé : nous dormons moins bien, nous perdons des repères. Certains basculent. L’augmentation des suicides et de la violence, notamment envers les femmes, lors des épisodes de forte chaleur en sont une illustration.
Des politiques climatiques dont nous savons qu’elles ont d’importants co-bénéfices pour la santé, telles que la végétalisation ou la rénovation thermiques des bâtiments, sont sacrifiées.
Un dernier facteur, plus indirect mais néanmoins documenté, tient à l’augmentation de certaines formes d’insécurité, liée à la hausse des températures. Par exemple, les auteur·ices du Lancet Countdown ont démontré qu’environ un million de personnes supplémentaires ont subi de l’insécurité alimentaire en lien avec les vagues de chaleur et les sécheresses en 2023, qui ont fait grimper le prix des denrées alimentaires. Or, nous savons que l’insécurité alimentaire est liée à énormément de problèmes physiques et mentaux chez les personnes concernées.
La canicule de 2003 reste encore à ce jour la plus sévère jamais enregistrée en France, même si certains records ont été battus depuis. C’était il y a plus de 20 ans. En a-t-on tiré les leçons ?
Indéniablement, beaucoup de dispositifs créés à ce moment-là sont encore utilisés aujourd’hui. Je pense par exemple au plan national canicule réactivé chaque été avec plusieurs niveaux d’alerte et d’information du public. Le système de vigilance de Météo-France (vert, jaune, orange, rouge) a aussi été renforcé après 2003 avec des alertes plus précoces notamment. On a aussi pris des mesures pour essayer de réduire le fardeau sur le système de santé comme les pièces rafraîchies dans les Ephad, les protocoles d’hydratation dans les hôpitaux ou encore le registre des personnes vulnérables qui sont appelées à ces moments là.
Mais c’est le bout de la chaîne. Et à part cela, on continue de traiter les vagues de chaleur comme des crises passagères et on n’est pas du tout dans des adaptations transformatives. Résultat, l’été dernier encore, Santé Publique France a enregistré 5 700 décès supplémentaires et plus de 24 000 passages aux urgences attribuables à la chaleur. À chaque fois, c’est une pression supplémentaire sur un système de santé déjà exsangue.
Des politiques climatiques dont nous savons qu’elles ont d’importants co-bénéfices pour la santé, telles que la végétalisation ou la rénovation thermiques des bâtiments, sont sacrifiées. Résultat : plus de 20 ans après la canicule de 2003, il y a toujours des écoles sans volet ou sans store ! Je suis presque convaincu que, d’ici la fin de la semaine, l’école de mes enfants va fermer parce qu’il y fait trop chaud. Et les parents devront se débrouiller individuellement malgré des disparités sociales très fortes dans l’exposition des uns et des autres à la chaleur.
Pire, au moment même où on se parle, le gouvernement lance la «restructuration» d’organismes indispensables à la prévention et à la gestion des pics de chaleur, que sont Santé Publique France et l’Ademe. C’est un hasard du calendrier, mais cela devrait nous interpeller.








