
«On n’a pas de profs, on est dans des classes surchargées, on a des problèmes au niveau de l’hygiène…» Mariama, élève du lycée Maurice-Utrillo de Stains (Seine-Saint-Denis), liste à Vert toutes les raisons qui l’ont poussée à venir tôt ce mardi matin devant son établissement.
Elle désigne les bâtiments derrière la grille. «Certains de nos cours ont lieu dans les préfabriqués : qu’il pleuve ou qu’il neige, il fait extrêmement froid en hiver et chaud l’été», décrit l’adolescente. Comme elle, des dizaines de milliers de lycéen·nes se sont rassemblé·es devant leur établissement pour réclamer de meilleures conditions pour étudier. «On n’a pas les conditions pour travailler, on se sent délaissé par la société alors qu’on est les adultes de demain», s’indigne la jeune femme.
Syndicats, parents et professeurs en soutien
La colère lycéenne, née à Créteil (Val-de-Marne) le 17 septembre, s’est propagée dans toute la France. Après plusieurs jours de blocages de nombreux établissements, ce mardi a été marqué par des manifestations dans plusieurs villes, dans l’Hexagone et en outre-mer. Selon le ministère de l’intérieur, 256 000 manifestant·es se sont mobilisé·es dans le pays. Les organisations syndicales évoquent 450 000 personnes. Au total, 891 lycées sur 3 700 ont vu leurs cours «être suspendus, soit totalement, soit partiellement, toutes causes confondues», a indiqué le ministère de l’éducation nationale.
Cet article est en accès libre.
C’est un engagement fort de notre équipe, pour permettre à tout le monde de s’informer gratuitement sur l’urgence écologique et de faire des choix éclairés. Si vous le pouvez, faites un don pour soutenir notre travail dans la durée et garantir notre indépendance.
À Paris, le cortège qui s’est élancé place de la République a réuni 56 000 personnes. Parents, professeur·es, étudiant·es et syndicalistes ont rejoint les lycéen·nes pour exiger davantage de moyens pour l’éducation nationale. Le délabrement de nombreux établissements est au cœur des revendications. Des vidéos tournées par les professeur·es et élèves des lycées Paul-Éluard, à Saint-Denis, ou Blaise-Cendrars, à Sevran, révèlent des plafonds effondrés, des fuites d’eau, des moisissures ou encore un manque de matériel.
«On est là en soutien, pour dire au gouvernement d’écouter cette jeunesse, raconte à Vert Rémi (il n’a pas donné son nom), enseignant en histoire-géographie, syndiqué SNES-FSU dans un lycée de Chelles (Seine-et-Marne). Pour elle, faire des études va être compliqué, le réchauffement climatique va nuire à son avenir, on n’a pas beaucoup d’espoir à lui apporter et, là, cette jeunesse se relève parce qu’elle a envie de créer un autre monde.»

«Ce n’est pas parce qu’on est dans le 93 [la Seine-Saint-Denis, NDLR] qu’on est forcément des bandits, s’indigne Jenna, 14 ans, en seconde professionnelle métiers de la construction durable du bâtiment et des travaux publics à Saint-Denis. On veut juste être là pour avoir une bonne éducation, aller au lycée, pouvoir obtenir nos vœux dans Parcoursup.»
La plateforme pour faire son choix d’études supérieures essuie de nombreuses critiques. «Parcoursup brise nos rêves, et c’est encore pire quand on vient des quartiers populaires», explique Koumba, en terminale au lycée Jean-Jaurès de Montreuil.
Place de la République, le collectif écologiste Extinction Rebellion a grimpé sur la statue de Marianne pour y accrocher le message «Lycées délaissées, jeunesse sacrifiée», en soutien au mouvement. Nombre de syndicats ont appelé à rejoindre la mobilisation. Outre ceux de l’éducation nationale, le syndicat agricole Confédération paysanne était présent dans plusieurs rassemblements en France. L’intersyndicale de l’enseignement supérieur et de la recherche a souligné que «l’expression lycéenne et étudiante doit pouvoir se faire sans entrave et dans un cadre démocratique, pacifique, libre et serein».
Plus de 5 000 gardes à vue
Depuis ses débuts, la mobilisation a connu une répression exceptionnelle. Le ministère de l’intérieur a annoncé que 5 000 personnes avaient été placées en garde à vue, essentiellement des mineur·es. À titre de comparaison, 12 000 personnes avaient été interpellées en six mois de mobilisation des Gilets jaunes.
À Tours (Indre-et-Loire), la semaine dernière, un lycéen de 16 ans a perdu l’usage d’un œil lors d’un blocage ; lundi, un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée par une grenade à Lens (Pas-de-Calais). Un autre a eu la mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), après un tir de grenade lacrymogène. Au total, 215 élèves ont été blessé·es. La police des polices a ouvert dix enquêtes dans le cadre de ces manifestations.

Le ministre de l’éducation nationale, Édouard Geffray, a parlé de «drame» et a annoncé le lancement, depuis lundi soir, d’une plateforme où les élèves pourront «dire leurs difficultés et leurs attentes», jusqu’au 23 octobre. Ce mardi, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a exprimé sa «vive inquiétude» sur le «recours disproportionné à la force».
Sans annoncer de moyens financiers pour l’éducation nationale, le premier ministre Sébastien Lecornu a indiqué ce mardi après-midi que les cours seront suspendus jusqu’à la fin de la semaine pour organiser «un temps de démocratie interne» dans les lycées.
À un peu plus de six mois de la présidentielle – élection qui verra certain·es des lycéen·nes voter pour la première fois –, cette mobilisation s’étire dans un climat politique et social particulièrement tendu, sur fond de hausse des prix et de recherche de coupes budgétaires.
Un enjeu que les jeunes participant·es à la manifestation de Paris ont bien compris. «On est à bout, et ce n’est même pas que nous : ce sont les ouvriers, les pompiers, les agriculteurs, les étudiants, précise Koumba. J’ai peur de ne pas pouvoir nourrir mes enfants plus tard, de ne pas pouvoir payer l’essence, de faire des études que je n’aime pas… Ce sont tous les Français qu’Emmanuel Macron doit écouter.»










