«La lutte contre les pesticides fait partie des combats antiracistes» : la colonisation chimique au cœur de la marche contre Syngenta

Octobre ose.
Plus de 15 000 personnes ont manifesté contre les pesticides et le géant de l’agrochimie Syngenta, samedi, à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure). Au sein du cortège, les revendications anticoloniales se sont imposées. On vous explique.
Plus de 15 000 personnes sont venues manifester à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure), selon les organisateur·ices. © Rémi-Kenzo Pagès/Vert

«C’est une alliance nouvelle qui augure d’autres mobilisations à venir», prévient Fanny Métrat, porte-parole du syndicat agricole Confédération paysanne. Ce samedi, l’agricultrice, debout sur un camion, harangue la foule venue nombreuse – 15 000 personnes selon les organisateur·ices. Réuni·es à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure), elles et ils manifestent contre les pesticides et l’entreprise Syngenta, leader mondial de la production de ces substances.

La multinationale est au centre des débats lors de cette marche organisée par Les Soulèvements de la Terre, Cancer colère, le collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO) et la Confédération paysanne. «C’est extraordinaire : il y a des malades, des paysans, des soignants», liste Fleur Breteau, de Cancer colère. On retrouve aussi des collectifs antiracistes, venus dénoncer le «colonialisme chimique».

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Le terme, inventé par la géographe brésilienne Larissa Mies Bombardi, désigne le fait de produire des pesticides interdits localement à cause de leur dangerosité pour les exporter vers des pays (souvent pauvres) où ils sont autorisés.

«Ce n’est pas connu du grand public, explique l’activiste Léna Lazare, des Soulèvements de la Terre. Mais, pour nous, c’est désormais un fil rouge, sur la base d’alliances avec des collectifs concernés, comme Vietnam Dioxine ou le Coaadep.» Le premier est engagé contre l’agent orange, un herbicide connu pour son utilisation durant la guerre du Vietnam. Le second, le Collectif des ouvriers agricoles empoisonnés par les pesticides, qui milite contre le chlordécone, un insecticide pulvérisé dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993.

Des délégations internationales ont également participé à la manifestation du 3 octobre. © Rémi-Kenzo Pagès/Vert

Cette jonction nouvelle, qui explique en partie le succès de la mobilisation, est le fruit d’un long travail. «C’est la deuxième fois, après l’action contre BASF, qu’on parle de colonialisme chimique», rappelle Léna Lazare. En novembre 2025, des représentant·es de ces mêmes organisations étaient entrées dans une usine de pesticides de l’entreprise allemande à Saint-Aubin-lès-Elbeuf (Seine-Maritime). Les manifestant·es y avaient trouvé du Fipronil, un insecticide interdit en France mais utilisé dans d’autres pays.

«La pierre angulaire de cette organisation»

Pendant la marche à Saint-Pierre-la-Garenne, les organisations exigent l’interdiction de vendre des pesticides à des pays tiers. De son côté, Syngenta se défend en affirmant que «toute exportation de produits dangereux depuis l’Europe s’effectue sous le contrôle réglementaire du pays importateur». «C’est un commerce indécent, on n’en peut plus de ces postures de domination», plaide Fanny Métrat, du haut de son camion.

Le sujet dépasse les frontières hexagonales et une question taraude les manifestant·es : pourquoi la santé des communautés étrangères semble-t-elle reléguée au second plan sans que les institutions européennes n’interviennent ? «D’ailleurs, tous les continents sont représentés dans cette coalition», précise Loan (le prénom a été modifié), qui s’occupe de la coordination internationale pour Les Soulèvements de la Terre.

La manifestation est partie de la ville de Gaillon pour rejoindre Saint-Pierre-la-Garenne via un parcours de six kilomètres. © Rémi-Kenzo Pagès/Vert

«Il est essentiel de penser cette action dans un contexte mondial, depuis notre position occidentale. On doit suivre les traces du mouvement des sans-terre au Brésil [en faveur des paysan·nes qui ne possèdent pas de terres, NDLR] et de tous les paysans du monde, avec le colonialisme chimique comme pierre angulaire.»

Une prise de conscience qui explique la présence d’un cortège dédié au sein de la marche. Et celle de structures rarement associées aux luttes écologistes. «Pourtant, on est pleinement concernées, estime Julie Nguyen, de Génération panasiatique, une association antiraciste qui regroupe des personnes issues des communautés asiatiques. La lutte contre les pesticides fait partie des luttes antiracistes parce qu’on vient de pays qui sont lourdement impactés. L’Inde, par exemple, est le pays où l’on meurt le plus à cause de ces produits.» C’est ce que montre une étude publiée dans la revue Frontiers in public health.

Le pionnier de l’agent orange

Le choix de Syngenta pour illustrer le colonialisme chimique n’est pas un hasard. Plusieurs histoires reviennent en boucle dans le cortège. «C’est une entreprise qui a financé des milices, notamment au Brésil, pour assassiner des paysans», rappelle Loan. En 2018, la cour de justice de l’État brésilien du Paraná a condamné Syngenta pour avoir commandité le meurtre de Valmir Mota de Oliveira, un syndicaliste paysan.

Surtout, ce colonialisme chimique trouve un débouché dans les guerres et des liens avec l’industrie militaire. C’est ce que dénoncent les membres du collectif Vietnam Dioxine, qui ont depuis longtemps Syngenta dans le collimateur. Pour cause : son ancêtre, Imperial Chemical Industries (ICI), est un pionnier de la production de l’agent orange.

Un imposant cortège contre le colonialisme chimique, se situait au centre de la manifestation.© Rémi-Kenzo Pagès/Vert

Avant d’être massivement épandu par l’armée étasunienne lors de la guerre du Vietnam, ce défoliant développé par ICI était utilisé par l’armée britannique entre 1952 et 1954 pour mater l’insurrection communiste en Malaisie. «Ils ont inspiré les multinationales américaines de l’agrochimie comme Monsanto, qui ont ensuite produit l’agent orange durant la deuxième guerre d’Indochine», confirme Tom Nico, de Vietnam Dioxine.

«Fer de lance de la colonisation israélienne»

Plus récemment, Syngenta est aussi pointée du doigt pour son rôle dans la colonisation israélienne en Palestine. La multinationale possède une filiale, Adama, installée dans les territoires occupés. «C’est important pour nous d’être là pour dénoncer ce colonialisme chimique, explique Lucie (le prénom a été modifié), d’Urgence Palestine. Adama participe à des épandages massifs, notamment avec du glyphosate, qui servent les intérêts de l’armée israélienne pour occuper et récupérer les terres, puis pour expulser et attaquer la santé des populations.» «Adama spolie l’eau, détruit des villages et des communautés paysannes sur le plateau du Golan», ajoute Fanny Métrat, de la Confédération paysanne.

Le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO), l’une des organisations à l’origine de la manifestation, veut «rendre visible toutes les victimes oubliées». © Rémi-Kenzo Pagès/Vert

«Depuis la création de l’État d’Israël, l’agrochimie est l’un des fers de lance de la colonisation de la Palestine. Elle fait des expérimentations agricoles dangereuses pour l’environnement et la santé, détruit les moyens de subsistance des paysans… Ils épandent aussi des litres de pesticides à la frontière avec le Liban ou avec Gaza pour permettre à l’armée de contrôler plus facilement ces zones, complète Jean (il n’a pas souhaité donner son nom), un militant des Soulèvements de la Terre. La lutte pour la libération de la Palestine est une lutte pour défendre des manières d’habiter et de cultiver les terres.»

«Une victoire politique»

L’intégration de ces sujets dans les luttes écologistes motive les troupes. Toutes les figures antiracistes rencontrées témoignent de leur enthousiasme. «Ce front est inédit, affirme Tom Nico. C’est une bonne nouvelle d’avoir une action aussi concrète ensemble.»

«C’est vraiment une victoire politique ; on avance dans la prise en compte des questions antiracistes dans le milieu écologiste», s’enthousiasme l’universitaire spécialiste des enjeux raciaux et écologiques, Renda Belmallem. «Maintenant, il faut se battre pour que ça s’inscrive sur le long terme ; ça doit appeler à d’autres initiatives», poursuit Tom Nico.

Fleur Breteau, porte-parole et cofondatrice de Cancer colère, l’une des organisatrices de la manifestation du 3 octobre, appelle à «libérer la parole» des malades du cancer. © Rémi-Kenzo Pagès/Vert

C’est donc dans une ambiance joyeuse et déterminée que tout ce beau monde a convergé, entouré d’un important dispositif policier. La marche a toutefois été interrompue par quelques tirs de gaz lacrymogènes en fin de journée. Pour Fanny Métrat, «ce n’est que le début d’une campagne d’actions, d’occupations, pour que l’ensemble des sites de production des pesticides ferment définitivement». Fleur Breteau de conclure : «Syngenta devra payer.»

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