
Elles et ils sont 156 à avoir répondu présent·e, ce samedi, pour le lancement d’«Un commun accord», l’assemblée citoyenne initiée par l’ingénieur Jean-Marc Jancovici. 156 citoyen·nes tiré·es au sort pour tenter de dénouer quelques-uns des grands blocages climatiques, économiques ou énergétiques de notre société. 156 citoyen·nes composant une sorte de «mini-France», selon les critères d’âge, de genre, de catégories sociales, de niveau d’études ou d’origine géographique. Le plus jeune a 17 ans ; le plus éloigné vient de… Nouvelle-Calédonie ! Tous leurs frais sont pris en charge et chacun·e bénéficie d’un défraiement de 102,16 euros par jour. Coût de l’opération : 3 millions d’euros.
La motivation des tiré·es au sort, choisi·es parmi une liste téléphonique de 200 000 noms, semble très forte. Seules quelques mains se lèvent lorsque Sophie Guillain, directrice générale du cabinet spécialisé en concertation Res Publica, demande si certain·es hésitent à revenir demain. «J’ai accepté de participer parce que je crois à la démocratie, nous confie Dominique (dans l’assemblée, personne ne donne son nom, c’est l’une des règles), 75 ans, lors d’une pause. Bon, il n’y a pas de démocratie pure mais je suis écœurée par ce qu’on entend (sur l’immigration, la sécurité…) et surtout ce qu’on n’entend pas : ce qu’on va pouvoir mettre dans son assiette.»
Partir de ses rêves, de ses désirs
Réuni·es dans le grand amphithéâtre du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), au centre de Paris, les citoyen·nes écoutent sagement les organisateur·ices. Leur mandat ? Répondre à cette question centrale : «Au 21ème siècle, pouvons-nous encore espérer tout avoir ?» Sous-entendu, alors que notre monde est plus contraint que l’ancien (l’énergie manque pour répondre à nos besoins) et que nos aspirations sont de plus en plus contradictoires – le toujours plus se heurtant aux limites physiques de la planète. «Espérer est le mot clef, insiste Jean-Marc Jancovici. Il faudra partir de vos rêves, de vos désirs, et définir la direction qu’il nous faut prendre pour avoir une chance d’y arriver.»
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«Un commun accord» dénote parmi les consultations citoyennes. Cette opération inédite est née dans l’esprit de Jean-Marc Jancovici. Enseignant, conférencier et auteur à succès, il est très médiatisé et adopte des positions tranchantes dans les médias, où il critique le traitement défaillant des journalistes sur le climat et défend bec et ongles le nucléaire. Il est contesté par nombre d’écologistes pour son manque de soutien aux énergies renouvelables. L’initiative a aussi été rendue possible par des «shifters», membre de l’association de Jean-Marc Jancovici, le Shift Project. Cette dernière n’est toutefois pas partie prenante.
La démarche est soutenue par une campagne de financement participatif qui bat tous les records pour un tel mode de financement : la barre des 200 000 contributeur·ices a presque été franchie ce week-end. Toutes et tous ont été sollicité·es pour soutenir la démarche à hauteur d’un euro symbolique. Certain·es ont donné plus et la collecte atteint déjà 2,6 millions d’euros. Deux millions supplémentaires avaient été réunis avant le lancement auprès d’une dizaine de proches «aux poches profondes» du polytechnicien, à qui une charte de non-ingérence a été soumise.
«On s’engage juste à porter vos préconisations dans le débat public sous la forme que vous déciderez», insiste Audrey Cerdan, pilote du projet. Pas question de plaquer les idées défendues par Jean-Marc Jancovici. Ce dernier promet de ne plus intervenir après cette première session et assure qu’il se «mettra en retrait de la fréquentation de tout candidat pour éviter toute équivoque». Les conclusions de l’assemblée citoyenne seront rendues publiques les 6 et 7 février, soit un peu plus de deux mois avant la présidentielle – un pari qui semble audacieux. Le but : faire émerger des compromis qui s’imposeront aux candidat·es.

«Un commun accord» n’est pas sans rappeler la Convention citoyenne pour le climat, lancée par le gouvernement en octobre 2019 après le mouvement des Gilets jaunes et le Grand Débat national. Cette convention, la première du genre en France, avait suscité d’abord du scepticisme, puis de la curiosité et enfin de la déception. La promesse non-tenue du président Emmanuel Macron d’une reprise «sans filtre» est encore dans toutes les têtes. Pourtant, le gouvernement avait validé 78 des 146 préconisations des citoyen·nes, d’après un décompte exhaustif du Monde – notamment via la loi Climat et Résilience de 2021… en grande partie détricotée depuis.
L’opération «Un commun accord» a-t-elle pour but de ressusciter la Convention citoyenne pour le climat ? Ses initiateur·ices insistent sur les différences entre les deux démarches. Le commanditaire, tout d’abord, qui n’est pas le gouvernement mais la société civile – d’où son nom «d’assemblée» et non de «convention». «Nous nous sommes en quelque sorte auto-saisis», précise Jean-Marc Jancovici. La méthode tranche aussi. Il ne s’agit pas de répondre à une question fermée («réduire d’au moins 40% les émissions de gaz à effet de serre en France d’ici à 2030 dans un esprit de justice sociale», comme le demandait la convention citoyenne sur le climat) mais d’apporter des réponses à des dilemmes concrets.
Exemples de ces dilemmes ? Comment limiter la pollution en ville sans nuire à la liberté de circulation ? Comment répondre à la demande en logements sans artificialiser les sols ? Comment produire français en gardant des produits peu chers ? Comment se débarrasser du gaz russe sans devenir dépendant du gaz étasunien ? Autant de questions, laissées au choix des citoyen·nes.
L’enjeu d’une large mobilisation populaire
Enfin, «Un commun accord» bénéficie du soutien du public et de personnalités très diverses (McFly et Carlito, Gaspard G., Alain Aspect, Françoise Combes, Albert Dupontel, le général Frédéric Chiffot, Amixem, Thierry Lhermitte…). La plateforme de financement participatif, qui héberge déjà plus de 50 000 commentaires, a vocation à accompagner et à nourrir les travaux des citoyen·nes tiré·es au sort. L’enjeu est énorme. Plus l’initiative bénéficiera de l’engouement du grand public, plus ses conclusions seront jugées légitimes. Or le nombre de 200 000 contributeur·ices est encore très insuffisant pour y parvenir.
Pour ce premier week-end de travail, les citoyen·nes ont bénéficié des éclairages d’expert·es en géopolitique (Pascal Ausseur), économie (Patrice Geoffron), finances (Selma Mahfouz) ou climat (Valérie Masson-Delmotte). Un vaste tour d’horizon pour poser les enjeux et comprendre les contraintes physiques et financières de notre pays.

À la fin de leur première journée de travail, les têtes des citoyen·nes tiré·es au sort étaient farcies de chiffres et de données en tout genre. «J’ai eu l’impression de retourner à l’école, indique Anna, 21 ans. On a eu des gens calés sur tous les sujets.» «Moi, je n’ai rien appris, fanfaronne un autre participant. J’suis sincère. C’était dans mon programme de seconde.» Abdel-Qâdir, lui, a tout trouvé intéressant : «Je ne connaissais pas Jancovici : j’ai vu hier sur Youtube qu’il était connu ; il a même déjà rencontré le président… C’est du high level ici !»










