
Installé à Genève (Suisse), le Centre européen pour la recherche nucléaire (Cern) est un fleuron mondial de la science sur le fonctionnement de l’univers. On lui doit notamment la découverte, en 2012, d’une particule d’un nouveau genre, le boson de Higgs, qui a permis des avancées considérables dans la connaissance de l’infiniment petit.
Alors qu’il exploite déjà l’accélérateur de particules le plus puissant du monde (le LHC), le Cern entend «rester à la pointe» en investissant dans une nouvelle machine aux besoins et aux dimensions dantesques. L’objectif est d’accélérer des faisceaux de particules à une vitesse toujours plus grande pour observer ce qu’il se passe lorsqu’ils entrent en collision. «Des projets de ce montant et de cette ampleur, on en a peu», confirme Marc Papinutti, le président de la Commission nationale du débat public (CNDP), en charge d’animer le débat côté français, du 2 juin au 2 octobre. Le chantier, s’il est confirmé ensuite par les 38 États membres et associés du Cern (d’ici 2028), sera l’un des plus importants d’Europe.
Quinze ans de travaux, des dizaines de milliards d’euros
Le futur collisionneur circulaire (FCC-ee, de son petit nom) devra être installé dans un tunnel en forme d’anneau de 90,7 kilomètres, ponctué de douze cavernes d’expérimentations. Le tout, 400 mètres sous le sol des départements de la Haute-Savoie et de l’Ain, en France, et du canton de Genève, en Suisse. En surface, douze puits et huit sites de 4 à 10 hectares chacun permettront d’accéder à l’immense infrastructure souterraine.

La phase de construction, qui nécessitera d’excaver 6,3 millions de mètres cubes (soit le volume de trois pyramides de Kheops), s’étendrait sur neuf ans, de 2032 à 2041. La phase d’installation des équipements prendrait huit ans, de 2038 à 2046. Le tout pour un investissement estimé à 16 milliards d’euros. Et ce n’est que la première tranche, car le Cern envisage déjà de remplacer ce collisionneur par un autre encore plus puissant (FCC-hh) à compter de 2070, moyennant de nouveaux travaux et 19 milliards d’euros supplémentaires.
«Faut-il s’en émerveiller ?»
Grâce à ces installations pharaoniques, les physicien·nes du CERN espèrent une meilleure compréhension de l’univers, du big bang et du comportement des particules élémentaires. Leurs recherches, dites «fondamentales», ne visent aucune application concrète, contrairement à ce qu’on appelle la science appliquée. «Ce projet montre bien l’extraordinaire ambition de ces auteurs», reconnaît le docteur en chimie Jean-Bernard Billeter, membre du collectif d’opposant·es suisses Noé 21. «Mais faut-il s’en émerveiller ? La poursuite du savoir ne justifie pas tout», estime-t-il. Dans son livre Le Cern au mépris du Giec (Éditions d’en bas, 2025), il détaille les lourds impacts du projet, difficiles à justifier dans un contexte d’urgence climatique et environnementale.
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Dans sa présentation, le Cern lui-même détaille quelques-uns de ces impacts. Le FCC-ee en fonctionnement consommera en moyenne 1,3 térrawattheure (TWh) d’électricité par an, soit autant que 600 000 foyers français. Une consommation qui pourrait grimper à 2,4 TWh avec la deuxième génération de collisionneur (FCC-hh). Son raccordement au réseau électrique nécessitera la construction de quatre lignes à haute tension de 225 à 400 000 volts.
Le refroidissement des machines du FCC-ee devrait nécessiter l’utilisation d’1,9 million de mètres cubes d’eau chaque année, soit autant que la consommation de 35 000 foyers français. L’eau sera prélevée dans le lac Léman, l’Arve et/ou le Rhône, trois écosystèmes déjà affectés par le réchauffement climatique. Le lac Léman se réchauffe et le débit du Rhône devrait baisser de 20% dès 2050, selon les scientifiques.
«Ils ont choisi d’ignorer les alertes du Giec»
Côté bilan carbone, le Cern concède lui-même qu’«aucune analyse complète du cycle de vie du FCC-ee n’existe» et encore moins du FCC-hh. Tout juste explique-t-il que la phase de construction devrait générer un million de tonnes de CO2 équivalent (CO2e) – avec une marge de réduction possible de 500 000 tonnes. La consommation énergétique du projet sur quinze ans devrait générer entre 300 et 500 000 tonnes de CO2e.
En consolidant de nombreux autres paramètres, tels que la fabrication et l’installation des équipements ou l’utilisation massive de gaz fluorés au fort pouvoir réchauffant, l’opposant Jean-Bernard Billeter arrive à un bilan de plus d’un million de tonnes de CO2e générées chaque année, soit l’empreinte carbone d’environ 120 000 Français·es. «Ce sont des chiffres qu’on leur demande de corriger s’ils sont faux, mais ils ne veulent pas ou ne savent pas nous répondre», explique-t-il, jugeant d’ailleurs «scandaleux qu’ils ne fassent pas ce travail de chiffrage».
Dans son livre, il écrit : «Alors que le réchauffement climatique déstabilise la biosphère, le CERN accepte l’idée d’émettre dans l’atmosphère des millions de tonnes de gaz à effet de serre pour des recherches sans application directe qui répondent à une curiosité certes légitime mais sans caractère d’urgence.» Dans ce contexte, faut-il vraiment investir «des dizaines de milliards d’euros pour quelques milliers de physiciens qui ont choisi d’ignorer les alertes de leurs collègues du Giec», le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, s’interroge-t-il.
«Il faut renoncer»
Dans la communauté scientifique, Jean-Bernard Billeter est loin d’être le seul à exprimer son malaise. «Plusieurs chercheur.se.s (y compris de la communauté des particules nucléaires) dénoncent ce projet du CERN», témoignait récemment sur Linkedin une ancienne directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Brigitte Pépin-Donat.
Dans une tribune parue en février 2025 dans Libération, un collectif de près de 400 scientifiques appelait à «renoncer». «Un projet aussi colossal n’aura jamais un impact faible, en termes d’émissions de GES [gaz à effet de serre, NDLR], de consommation énergétique, d’artificialisation des sols, de quantité de matière excavée», écrivaient-elles et ils.
Surtout, «la préemption par le CERN des ressources matérielles et énergétiques, de l’environnement et de l’économie, est-elle encore justifiable quand la décarbonation énergétique est à la peine, que de larges pans de la recherche directement en prise avec l’urgence écologique – en particulier, dans les sciences humaines et sociales – sont ignorés et que le projet lui-même va contribuer à la destruction du vivant ?», interrogeait la tribune.
Fin 2025, dans l’émission La Terre au carré, sur France inter, le physicien au CNRS François Graner estimait : «Je pense franchement que si les scientifiques annoncent : “On pourrait le faire mais on va y renoncer volontairement”, ce serait un très beau message et qui serait très moderne.»










