
Bol de lait, céréales croustillantes et promesses d’énergie : les marques rivalisent d’arguments pour s’inviter au petit-déjeuner des Français·es. Mais derrière les mascottes souriantes et les emballages attrayants se cache un contaminant invisible.
Fin mars, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a de nouveau alerté sur l’exposition des Français·es au cadmium, un métal lourd toxique pour les reins, les os et la reproduction. En mai, la rédaction de Vert s’est fait tester, et les résultats ont montré que nous étions toutes et tous contaminé·es, à des degrés divers. L’alimentation représente jusqu’à 98% de l’exposition au cadmium dans la population hors fumeur·ses.
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Parmi les aliments qui nous exposent le plus : les céréales du petit-déjeuner. En France, plus d’un enfant sur deux en mange dès le matin. Des produits pourtant pointés du doigt parce qu’ultra-transformés et trop sucrés.
Alors, qu’en est-il de leur teneur en cadmium ?
Des résidus de cadmium dans tous les paquets testés
Vert a mené l’enquête et a fait ses propres analyses. Nous avons choisi de tester cinq marques de céréales parmi les plus consommées en France. Les boîtes achetées le 22 avril 2026 dans un supermarché parisien ont été envoyées dans un laboratoire indépendant, spécialisé dans l’analyse des contaminants.
Deux semaines plus tard, les résultats sont tombés : du cadmium a été détecté dans tous nos échantillons !
Le plus contaminé est la star du petit-déjeuner des enfants : Chocapic, de Nestlé, avec 0,037 milligramme de cadmium par kilogramme (mg/kg) de céréales. Soit déjà près d’un cinquième de la dose tolérable quotidienne pour un enfant de 20 kilos.
Un niveau de contamination plus de deux fois supérieur à celui des Spécial K (Kellogg’s), qui affichent une teneur de 0,016 mg/kg de céréales, mais aussi à celui des Trésor (Kellogg’s) ou des Country Crisp (Jordans) : 0,015 mg/kg.
En avril dernier, une enquête de 60 millions de consommateurs avait déjà détecté du cadmium dans 12 échantillons de flocons d’avoine, mais à des niveaux plus faibles que ceux observés dans certaines céréales transformées que nous avons analysées.

Comment expliquer alors la teneur en cadmium des célèbres Chocapic ?
Pour Pierre Souvet, président de l’Association santé environnement France (ASEF), le cacao explique probablement une partie de ce résultat : «Le chocolat est fortement contaminé par le cadmium car ce métal est naturellement présent dans les sols où le cacao est cultivé.» Le blé peut également contribuer à cette contamination. Celui des Chocapic est d’origine française, comme l’indique le paquet. Or, en France, les engrais phosphatés utilisés en agriculture sont une source importante d’apport de cadmium dans les sols. Notre pays bénéficie d’une dérogation jusqu’à 90 milligrammes de cadmium par kilogramme (mg/kg) d’anhydride phosphorique (P2O5) dans les engrais. Bien plus que la réglementation européenne, qui limite la concentration à 60 mg/kg de P2O5.
Surprise en deuxième position de notre classement : le muesli bio de Bjorg. Un résultat contre-intuitif car l’agriculture biologique interdit les engrais phosphatés de synthèse, riches en cadmium, contrairement à l’agriculture conventionnelle. Selon l’étude Baranski parue en 2014, les niveaux de contamination en cadmium des produits bio sont 48% inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle.
Une explication possible est l’héritage des contaminations passées. Comme le rappelait à Vert Thibault Sterckeman, ingénieur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) : «Le problème avec le bio, c’est qu’il risque d’hériter de parcelles conventionnelles qui ont des sols contaminés. Si les pesticides disparaissent progressivement, le cadmium est un élément minéral : il ne se dégrade pas.»
Où est cultivé l’avoine de la marque Bjorg ? Comme sur la plupart des produits, le paquet n’indique pas l’origine géographique des ingrédients. Interrogée par Vert sur ce point, Hélène Dordoigne, la directrice de la communication d’Ecotone, propriétaire de Bjorg, nous a précisé que «les flocons d’avoine bio proviennent de plusieurs pays européens. Nous avons engagé des discussions avec nos fournisseurs et partenaires producteurs afin de mieux comprendre les facteurs d’influence et potentiels leviers. Notre objectif est bien entendu de limiter au maximum l’exposition des consommateurs.»
Toutes les marques respectent la norme, mais nous protège-t-elle vraiment ?
Même si les cinq produits analysés contiennent des résidus de cadmium, tous respectent la réglementation européenne. Le seuil maximal autorisé pour ce type de produit est fixé à 0,1 mg/kg. Les valeurs mesurées par Vert restent donc toutes conformes à la loi.
C’est ce que nous ont répondu toutes les marques lorsque nous les avons contactées pour réagir à nos résultats : «Les Chocapic peuvent être consommées sans danger et les résultats de nos tests indiquent des niveaux de cadmium nettement inférieurs à ceux actuellement autorisés par la réglementation européenne», indique à Vert Owen Bethell, directeur des affaires institutionnelles de Nestlé.
«Le résultat mentionné de 0,033 mg/kg est très inférieur au seuil réglementaire applicable de 0,1 mg/kg et confirme la conformité du produit analysé», nous précise le service de communication de Bjorg.
Même réponse chez Kellogg’s : «Le groupe a mis en place une méthode de travail avec ses fournisseurs visant à sourcer ses matières premières en limitant, autant que possible, les résidus de cadmium. C’est la raison pour laquelle tous nos produits respectent les plafonds prévus par la réglementation européenne et les législations nationales.»
Enfin, la marque Jordans nous précise qu’«au sujet du cadmium, Jordans veille à ce que ses fournisseurs contrôlent régulièrement la conformité de ses ingrédients. Comme vous l’avez constaté, les taux sont largement inférieurs aux limites légales.»
Pour les fabricants, si le seuil est respecté, on peut circuler, il n’y aurait rien à voir…
Le 1er avril dernier, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, avait relativisé la dangerosité de la contamination au cadmium par l’alimentation lors d’une séance de questions à l’Assemblée nationale, affirmant que «99,5% des produits contrôlés sont conformes à la règlementation».
Pour les médecins spécialistes du sujet, la question se pose différement. Le problème n’est pas un bol isolé, c’est l’accumulation au quotidien. «Cette norme ne garantit pas une protection suffisante pour notre santé. À force de manger de nombreux aliments contenant du cadmium, même à faible dose, on peut finir par dépasser la dose globale acceptable», réagit le cardiologue Pierre Souvet.
Prenons l’exemple d’un·e enfant de 6 ans qui pèse 20 kilos. Selon le calcul réalisé par le cardiologue à partir de nos résultats d’analyse, elle ou il est très exposé : «Une teneur de 0,037 mg/kg par kilogramme de céréales dans le Chocapic, ça signifie qu’un enfant consommant une portion de 30 grammes le matin absorbe 1,1 microgramme de cadmium dès le petit-déjeuner, soit 16% de la dose journalière tolérable.»
C’est sans compter tout ce qu’elle ou il mangera le midi, au goûter et au dîner. Entre les céréales du petit-déjeuner, le pain, les biscuits ou les pâtes, les Français·es mangent du blé à presque tous les repas (hors allergie au gluten). C’est surtout ça le problème. Et pour les enfants en particulier.
Selon Camille Dorioz, directeur des campagnes à Foodwatch France : «C’est une faible dose que vous mangez trois fois ou quatre fois par jour. Du coup, le problème est la cumulation de cette dose tous les jours de l’année. Cette surcontamination des Français est très bien décrite par l’Anses.»
Dès lors, comment limiter son exposition et alléger son bol en cadmium ?
Petit-déjeuner sans céréales : le kit de solutions des médecins
Pour les médecins de l’Association santé environnement France (ASEF), la meilleure stratégie pour limiter son exposition reste de diversifier son alimentation. Pour aider les parents à réduire leur exposition et celle de leurs enfants, elles et ils ont même publié un kit cadmium. «À titre individuel, la priorité est de réduire les plus gros contributeurs de cadmium. Il faut manger moins de céréales au petit-déjeuner, prendre un petit morceau de pain, l’accompagner d’une compote, d’un fruit et d’un yaourt. On ne sera pas à zéro de cadmium, mais c’est mieux. Pareil pour le goûter, il ne faut pas qu’il y ait systématiquement des biscuits ou un bol de céréales», explique Pierre Souvet, l’un des co-auteurs du kit.

«Varier son alimentation, c’est aussi varier ses contaminants, résume Camille Dorioz, de Foodwatch France. Peut-être que ces céréales pourraient devenir le petit-déjeuner du week-end et non plus un produit du quotidien.»
Une vraie réglementation sur les engrais : réduire à la source
Aucune marque n’est plus fautive qu’une autre : la contamination touche l’ensemble de la filière.
Pour les médecins, l’une des solutions pourrait être de mettre la pression sur les fabricants : «On pourrait afficher la valeur du cadmium sur les aliments, un peu comme un Nutriscore du cadmium, explique Pierre Souvet. Cela éclairerait le choix des consommateurs et pousserait les fabricants à faire plus d’efforts pour réduire la teneur en cadmium de leurs produits, même s’ils respectent déjà les valeurs réglementaires.»
Pour son association comme pour l’ONG Foodwatch, la vraie solution passe par une réduction de la présence de cadmium dans les engrais phosphatés : «Il faut couper la source pour réduire la contamination globale de l’alimentation. On ne peut pas supprimer le cadmium des sols, il est là. Mais on peut arrêter d’en ajouter», explique Camille Dorioz.
C’est le sens de la proposition de loi votée mercredi à l’Assemblée nationale, contre l’avis du gouvernement et après sept ans d’inertie politique, comme l’a révélé Vert dans son enquête. Défendue par les député·es Benoît Biteau (Les Écologistes) et Clémentine Autain (L’Après), elle vise à réduire la teneur en cadmium des engrais phosphatés à 40 milligrammes de cadmium par kilogramme d’anhydride phosphorique dès 2027. Puis à 20 mg/kg de P2O5 pour 2030, comme le préconise l’Anses dans son dernier rapport.
Mais la bataille n’est pas finie. Le passage du texte au Sénat s’annonce compliqué et le gouvernement continue de défendre un décret moins ambitieux. Il veut attendre 2038 pour abaisser la teneur à 20 mg/kg de P2O5 dans les engrais.
Selon Foodwatch, réduire la teneur en phosphate des engrais est une étape clé, mais insuffisante : «Sommes-nous prêts à faire une transition agricole plus agroécologique qui nous permettra de réduire l’usage des engrais ? C’est vraiment une question de volonté politique et de l’ensemble du système de production ; il s’agit de lever les verrous bien installés par un certain nombre d’acteurs qui en profitent depuis vingt ans.»
Voilà le type d’enquêtes que nous allons mener avec la nouvelle équipe que nous sommes en train de créer : révéler les pollutions qui nous menacent et mettre en lumière les solutions pour rester en bonne santé. Tout ce travail coûte cher, car il demande du temps, des déplacements, des analyses sur le terrain et en laboratoire et des vérifications juridiques.
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