De la matière fécale dans la mer : en Guadeloupe, les interdictions de baignade se multiplient à cause des rejets d’eaux usées

Tourner la plage.
Dans l’archipel antillais, les arrêtés d’interdiction à la baignade s'enchaînent. La raison ? Des eaux souvent polluées par les rejets des stations d’épuration. On vous explique.
La plage du bourg de Deshaies (Guadeloupe) vient de rouvrir à la baignade après un mois et demi de fermeture pour cause de pollution. © Ludovic Clerima/Vert

Qui se jettera à l’eau sur la plage du bourg de Deshaies ? En ce vendredi 8 mai, les prétendant·es ne semblent pas nombreux·ses dans cette commune du nord-ouest de la Guadeloupe, sur l’île de Basse-Terre. Pourtant, depuis le 27 avril, la baignade et les activités nautiques sont de nouveau autorisées. Pendant près d’un mois et demi, il était strictement interdit d’y piquer une tête à cause d’une contamination bactériologique élevée, avec une présence anormalement forte de germes Escherichia coli. Cette bactérie intestinale avait été détectée le 9 mars par l’Agence régionale de santé (ARS) et sa présence s’expliquait par le rejet dans la mer des eaux usées de la station d’épuration de Bas-Vent, située dans le quartier du même nom.

Sur l’archipel, d’autres communes ont le même problème. Depuis le 11 mai, l’anse Thomas de Bouillante (ouest) et trois sites de baignade à Saint-François (est) sont interdits au public. En décembre, la plage de la Datcha, dans la commune très touristique du Gosier, avait connu le même sort. De nouveau, l’explication se trouvait dans le rejet massif d’eaux usées de la station d’épuration de Montauban, à moins de deux kilomètres de là. Parfois, c’est toute une plage qui est sinistrée et qui se voit frappée d’une interdiction permanente de baignade. C’est le cas de celle de Fond Curé, sur l’île de Terre-de-Haut (sud), où, depuis le 16 mars 2026, on ne peut plus mettre un pied dans l’eau.

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En Guadeloupe, il existe près de 105 sites référencés comme étant des zones de baignade. Des secteurs que l’ARS surveille comme le lait sur le feu : «Nous réalisons des prélèvements tous les 30 jours et pouvons, après de fortes pluies ou épisodes cycloniques, en réaliser davantage avec l’autorisation de la préfecture. Il y a des défauts majeurs sur le réseau d’assainissement en Guadeloupe qui expliquent que l’on retrouve parfois un nombre important de bactéries dans l’eau», explique Meylanie Balourd, cheffe du service santé et sécurité de l’environnement extérieur à l’ARS.

Deshaies, Le Gosier, Saint-François, Sainte-Anne… La quasi-totalité des communes est concernée. Les municipalités prennent régulièrement des arrêtés d’interdiction temporaire, voire définitive, afin de protéger la population. Selon le dernier rapport de l’ARS, publié en 2024, au moins huit sites en Guadeloupe sont même totalement interdits à la baignade.

Un réseau mal entretenu

Dans l’archipel, 40% de la population est raccordée à un système d’assainissement collectif, c’est-à-dire à l’une des 17 grosses stations d’épuration du département. Or neuf d’entre elles ne respectent plus les normes nécessaires à leur bon fonctionnement, selon l’ARS. Quant au reste de la population, il dépend des près de 33 autres petites stations d’épuration du territoire, dont la moitié sont à l’arrêt. En cause, un sous-investissement chronique depuis plus d’une quarantaine d’années, avec des stations obsolètes ou en fin de vie. Dans un entretien accordé à l’émission «C Pas Si Loin» (France télévisions), Cédric Vincent, directeur adjoint scientifique et technique de l’Office de l’eau Guadeloupe, indique qu’il faudrait investir près de 250 millions d’euros pour tout remettre à niveau. Sur le terrain, le Syndicat mixte de gestion de l’eau et de l’assainissement de Guadeloupe (SMGEAG), en charge des travaux, semble à la peine.

Dans son rapport d’observation définitif sur la compétence assainissement du SMGEAG depuis sa création en 2021, la Chambre régionale des comptes (CRC) étrille la gestion du syndicat. Elle l’accuse non seulement de ne pas connaître en détail le réseau, mais également de ne pas en assurer l’entretien et d’y consacrer un budget insuffisant : «Le SMGEAG ne dispose ni des outils obligatoires d’entretien et de maintenance des installations ni des outils opérationnels (ateliers, magasins dédiés) de maintenance curative et préventive. La télégestion est très partielle et ne permet pas des interventions efficaces en cas de panne. Enfin, l’exploitation manque de main-d’œuvre qualifiée et productive.»

Neuf des 17 plus grosses stations d’épuration du département ne sont plus aux normes et la moitié des 33 autres petites stations sont à l’arrêt. © Ludovic Clerima/Vert

Le plan pluriannuel d’investissement (PPI 2023-2027), financé par le SMGEAG et ses partenaires (État, fonds européens, région, département), prévoit des coupes claires dans le financement du réseau d’assainissement, afin de prioriser les travaux qui visent à réparer le système de distribution de l’eau potable dans les foyers. Le budget est ainsi passé de 153 millions d’euros en juin 2024 à seulement 34 millions d’euros en septembre de la même année. Contacté à de multiples reprises, le SMGEAG n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Les communes portent elles aussi leur part de responsabilité. «Elles sont censées établir des profils de baignade. C’est un document obligatoire qui pose un diagnostic environnemental détaillé permettant d’identifier les sources de pollution pouvant dégrader la qualité des eaux de baignade et affecter la santé des nageurs. Beaucoup de communes n’en possèdent pas, faute de moyens pour les réaliser, ou sont en train de les construire», confie Marcus Agbekodo, directeur adjoint de l’office de l’eau Guadeloupe, qui accompagne cinq communes dans cette démarche. Les services des mairies du Gosier, de Deshaies ou de Saint-François n’ont pas non plus répondu à Vert.

Des impacts multiples

En l’état, la situation est une bombe à retardement aussi bien sanitaire qu’écologique. «Dans une eau présentant une forte contamination fécale, on trouve une part importante de bactéries comme Escherichia coli ou des entérocoques. Ces dernières peuvent entraîner des otites, des gastro-entérites ou des pathologies au niveau des yeux», explique Meylanie Balourd, de l’ARS.

La biodiversité est elle aussi menacée par ces contaminations : «Lorsque l’eau est chargée en matières en suspension, ces dernières se déposent sur les écosystèmes pour créer un sédiment très fin qui étouffe les végétaux. Sans lumière, ils ne peuvent plus se développer et régressent. Les algues se développent et prennent le pas sur les anémones de mer, les gorgones, les éponges et autres animaux marins appartenant à la famille des coraux», indique Thibaud Rossard, président de l’association V-Reef, qui agit pour la protection et la préservation de l’environnement.

La plage ultra-touristique de la Datcha, au Gosier, a fait l’objet d’une interdiction de baignade en décembre 2025. © Ludovic Clerima/Vert

Selon les données du Parc national de la Guadeloupe, entre 2022 et 2025, le taux de recouvrement des fonds marins par les coraux a baissé de près de 50% sur l’archipel. «Les facteurs qui expliquent ce phénomène sont multiples, entre le réchauffement climatique, la surpêche ou la pollution des eaux pluviales. On sait que le rejet des eaux usées est aussi responsable de cette disparition des coraux, mais on ignore encore si c’est l’un des facteurs majeurs», ajoute Thibaud Rossard.

À ces conséquences sanitaires et environnementales s’ajoutent des préoccupations économiques. La Guadeloupe est un archipel dans lequel le tourisme représente près de 10% de la richesse produite. Autant que le secteur industriel. De nombreux segments de l’économie dépendent entièrement du tourisme, qu’il s’agisse de l’hôtellerie-restauration, de la location de voitures ou de meublés saisonniers, ainsi que de nombreuses très petites et moyennes entreprises (TPE/PME).

Si la Guadeloupe tend à se diversifier en misant sur le spiritourisme (tourisme de spiritueux) ou l’éco-tourisme, la perspective de se baigner reste incontournable. Interrogé, le comité du tourisme des îles de Guadeloupe reste évasif : «Nous espérons que des solutions seront trouvées rapidement. Car l’ensemble des formes de pollutions – y compris la pollution des eaux – constituent une problématique pour les destinations touristiques, encore plus dans des zones balnéaires.» Comme le rappelle Meylanie Balourd, la situation ne va pas en s’améliorant : «Il y a dix ans, 80% des eaux et rivières de Guadeloupe avaient une qualité d’eau excellente. En 2024, nous étions tombés à 72%.»

Combien d’années d’inaction politique ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

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