
Au volant de sa camionnette en ce mois de mai, sur une route de Germigney (Haute-Saône), Emmanuel Ogier estime qu’il était arrivé «au bout». Entre le changement climatique et l’érosion de la biodiversité, il ne supportait plus les réunions avec les conseiller·es de la chambre d’agriculture ou des coopératives. Les pesticides qui allaient être interdits, ceux qui allaient les remplacer, la manière de les pulvériser de nuit : ces recommandations techniques n’offraient pas de réponse suffisante à ses yeux. En 2018, il convertit donc ses 250 hectares à l’agriculture biologique, dans ces terres fertiles de Franche-Comté où la labellisation reste rare. «J’essaye d’avoir un temps d’avance», souffle le céréalier.
Alors que moins de 3% de la surface française de blé est cultivée en agriculture biologique, la ferme d’Emmanuel Ogier fait figure d’exception. Les industriels ne se battent pas pour trouver des solutions aux problèmes de cette filière, qui représente un marché très limité pour eux. Par exemple : rares sont les semenciers qui essayent de trouver des variétés adaptées au cahier des charges bio. Les céréaliers en agriculture biologique peinent tellement à dénicher des semences que des dérogations leur sont régulièrement accordées pour utiliser des graines produites avec des pesticides et des engrais de synthèse.

La filière a une nouvelle source d’inquiétudes. Mercredi 17 juin, le Parlement européen pourrait donner son feu vert aux nouvelles techniques génomiques (NTG), ces organismes génétiquement modifiés (OGM) d’un nouveau genre. Avec ces technologies, les grands semenciers promettent d’élaborer plus rapidement des variétés adaptées au changement climatique. Mais il sera difficile de garantir que les gènes des plantes modifiés en laboratoire grâce aux NTG ne se retrouveront pas, au bout de quelques années, dans certaines variétés destinées aux champs bio. Or l’absence d’OGM est justement l’une des exigences du cahier des charges. D’autres personnes alertent aussi sur les risques d’appropriation du vivant, avec de possibles dépôts de brevets sur des gènes déjà existants sans ces techniques.
Arpentant le champ d’Emmanuel Ogier, Isabelle Goldringer et ses collègues de l’Institut national de recherche pour l’agriculture (Inrae) travaillent depuis plus de vingt ans pour protéger les fermes bio de ces risques. L’équipe considère que la diversité génétique en matière de céréales est déjà assez importante sans que l’on doive la manipuler en laboratoire, à condition de valoriser tout le patrimoine des variétés anciennes.
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À l’automne dernier, dans le cadre d’un partenariat avec la coopérative bourguignonne spécialisée en bio Cocébi, des graines de blé dites «population» ont été semées sur cette parcelle. À l’inverse des semences commerciales, qui appartiennent à une firme et possèdent toutes le même génome, chaque épi vert qui émerge désormais du sol possède un génome unique. «Qu’il s’agisse des températures, des dates de précipitations, des sécheresses, les modèles climatiques indiquent avant tout que les conditions deviennent imprévisibles, et seule la diversité génétique pourra y répondre», explique la chercheuse.

Rouge de Bordeaux, champagne barbe, automne rouge barbu, rouge d’hiver de Lozère, rodon guer 332, blanc des Flandres : pour obtenir une réelle diversité, Isabelle Goldringer et son équipe ont patiemment croisé six variétés anciennes, sur plusieurs générations. Emmanuel Ogier, en semant cette population, participe depuis plusieurs mois à leur multiplication, mais également à leur observation sur le terrain.
Après quelques minutes de recherche, l’équipe finit par retrouver les piquets de plastique jaune qui délimitent quatre carrés de 50 centimètres de côté. Dos courbé, les chercheur·ses évaluent le stade de maturité des épis, scrutent les premiers signes de maladies sur les feuilles et identifient les plantes sauvages entre les rangs, en reportant tous les résultats sur leurs grilles. Elles et ils prélèvent aussi au passage quelques échantillons de sol et une bande de coton enterrée quelques mois plus tôt, qui permettra d’évaluer la richesse en micro-organismes.

Dans le cadre de ce projet lancé en 2018 avec Cocébi et une autre coopérative spécialisée en bio, Biocer, plusieurs dizaines d’autres carrés seront analysés d’ici le début de ce mois de juin dans des fermes en Normandie, en Île-de-France et en Bourgogne. Avec les données récoltées, l’équipe déterminera comment la population de blé répond aux conditions climatiques locales, aux différences de qualité des sols. Et, surtout, si ces éléments correspondent à ce que les producteurs et productrices ont observé tout au long du développement des plantes. «On est particulièrement bien reçus dans les fermes», souligne l’ingénieure de recherche Céline Bourhis-Lozier, à rebours des discours de certain·es syndicalistes agricoles qui emmurent les bureaux des scientifiques pour dénoncer le manque de dialogue et de résultats de la recherche publique.
À deux heures de route de là, à Saint-Fargeau (Yonne), Vincent Lefèvre, agriculteur bio et président de la coopérative Union bio semences, est l’un des premiers à avoir rejoint le projet. Ce fils de céréalier a commencé à s’intéresser aux variétés anciennes dès son doctorat en agronomie, au début des années 2010. Lorsqu’il a repris la ferme familiale avec sa femme Marie, tout en soutenant sa thèse, il est arrivé avec plus d’une soixantaine de blés différents dans les bagages. «Je ne cherche pas la productivité, je veux surtout des variétés adaptées à mes sols pauvres», insiste-t-il.
De la résistance à la chaleur plutôt que des gros épis, des feuilles larges et basses pour couvrir le sol et empêcher les «mauvaises herbes», une consommation limitée d’azote : ses critères sont dans chaque cas exactement inverses à ceux des agriculteur·ices conventionnel·les. Malgré des rendements inférieurs de moitié aux moyennes nationales, la ferme trouve tout de même son équilibre économique, notamment grâce à la transformation en farine des blés anciens.

Le quarantenaire a semé cette année les trois populations différentes développées par Isabelle Goldringer et son équipe, sur une dizaine de petits carrés délimités de piquets jaunes. Deux de ces populations devraient être notifiées dans les prochaines semaines à l’interprofession des semences, le Semae. Seule cette reconnaissance officielle permettra enfin de commercialiser ces semences auprès des adhérent·es des coopératives partenaires du projet.
Une population en particulier, la CCP-3, qui mêle variétés anciennes et modernes, sera adaptée aux utilisations plus commerciales : sous forme de farine dans le réseau Biocoop – qui a déjà signalé son intérêt – ou comme ingrédient chez les industriels de la boulangerie et de la pâtisserie bio. «L’objectif est d’aider les semences bio et populations à changer d’échelle», appuie Isabelle Goldringer, alors que ce type de démarche reste réservé à des paysan·nes-boulanger·es cultivant quelques hectares. Alors que les partisan·es des NTG brandissent le changement climatique en étendard, le projet d’Isabelle Goldringer montre que les fermes céréalières n’ont pas besoin de ces outils technologiques. Une autre sélection, plus adaptée aux agriculteur·ices biologiques, offre des solutions plus durables et moins commerciales.










