
Ce qu’il faut retenir :
🧬 Les «nouvelles techniques génomiques» (NTG) sont des technologies de laboratoire qui permettent de modifier l’ADN d’un être vivant pour lui conférer de nouvelles caractéristiques : plus de résistance aux sécheresses, aux maladies…
🗳️ Le 15 juin, le Parlement européen doit se prononcer sur l’autorisation de ces NTG pour les plantes dans l’Union européenne. La gauche ainsi que de nombreuses organisations écologistes et paysannes s’y opposent.
🌾 Les soutiens des NTG y voient un moyen d’accroître la compétitivité de l’agriculture européenne, en augmentant les rendements et en adaptant les cultures aux changements climatiques.
🚨 Mais ces technologies peuvent provoquer des mutations involontaires chez les plantes, avec des conséquences potentielles sur l’environnement et la santé. Les «nouveaux OGM» inquiètent aussi certaines filières agricoles qui les interdisent, comme l’agriculture biologique.
Passeront, ou passeront pas ? Le Parlement européen doit se prononcer le 17 juin prochain sur l’autorisation des «nouvelles techniques génomiques» (NTG) pour les végétaux. Proposé par la Commission européenne en 2023, ce texte a fait l’objet d’intenses négociations avant d’aboutir à un compromis en décembre dernier, validé en mars par les États membres (dont la France).
Avec plusieurs groupes divisés (socialistes, centristes), le vote final des eurodéputé·es reste plus que jamais incertain. La droite et l’extrême droite y sont globalement favorables, dans le sillage des principales organisations agricoles (à l’image de la FNSEA en France). La gauche, de nombreuses associations écologistes ou encore certains syndicats (comme la Confédération paysanne) s’y opposent fermement, y voyant un retour des célèbres OGM (les «organismes génétiquement modifiés») combattus depuis les années 1980. On vous explique.
Les NTG, comment ça marche ?
Comme tout être vivant, les végétaux sont composés de cellules, dont chacune contient en son noyau de précieuses molécules d’ADN. Ces dernières renferment l’information génétique : les brins d’ADN se composent d’une succession de gènes, qui «codent» le fonctionnement de la plante (sa couleur, sa forme, son mode de reproduction…).
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Les nouvelles techniques génomiques consistent à modifier une partie précise de cet ADN avec des technologies de pointe (les «ciseaux moléculaires», notamment). On vient remanier ou annuler certains gènes pour conférer à la plante de nouveaux caractères. Par exemple : plus de rendement, de durée de conservation, de résistance au manque d’eau, à certaines maladies…
«On ne parle plus de “plante transgénique”, mais d’un variant très proche de ce qui pourrait être fait dans la nature.»
À la différence des OGM «classiques», il n’est pas censé y avoir d’ajout d’ADN étranger à l’espèce modifiée. «Dans la plupart des cas, on va soit éteindre un gène, soit réécrire quelque chose qui existe déjà, détaille Pierre Barret, spécialiste des biotechnologies à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). On ne parle plus de “plante transgénique”, mais d’un variant très proche de ce qui pourrait être fait dans la nature.»
L’Union européenne prévoit de classer les NTG en deux groupes : la catégorie 1, où les végétaux modifiés sont autorisés au même titre que toute plante conventionnelle ; la catégorie 2, pour les mutations complexes (plus de 20 opérations), où les plantes sont considérées comme des OGM «classiques», avec un processus de surveillance, de traçabilité et d’étiquetage.
Pourquoi vouloir les autoriser ?
L’accord conclu en décembre 2025 entre le Parlement européen et les États membres met en avant «la compétitivité et la durabilité de nos systèmes alimentaires». «Les nouvelles variétés seront plus résistantes aux effets du changement climatique, aux sécheresses et aux inondations, ce qui permettra de réduire l’usage des engrais et des produits phytosanitaires», promet la ministre française de l’agriculture, Annie Genevard.
«Cet accord change la donne pour l’agriculture européenne.»
«Les laboratoires de la recherche publique ou privée explorent de nombreux caractères. Peu sont commercialisés et quelques-uns approuvés par les autorités réglementaires, hors Europe», expose Jean-Christophe Pagès, président du Comité d’expertise des utilisations confinées d’OGM, missionné par l’État pour rendre des avis scientifiques sur le sujet. Maïs enrichi en amidon au Japon, banane qui ne brunit pas aux Philippines ou encore blé résistant au mildiou en Chine : «Ce petit nombre de plantes autorisées rappelle qu’il est nécessaire d’identifier et de valider les gènes et leurs variations associées aux caractéristiques agronomiques, précise-t-il. Le processus est long et nécessite de nombreux tests.»
Cette réforme doit aussi permettre à l’Union européenne de faire face à la concurrence des États-Unis ou de la Chine, qui utilisent depuis longtemps des OGM. «Cet accord change la donne pour l’agriculture européenne, défend Thor Gunnar Kofoed, représentant du puissant groupe de syndicats agricoles européens Copa-Cogeca (dont fait partie la FNSEA). Grâce aux NTG, les agriculteurs peuvent s’adapter à l’évolution des conditions de production, tout en contribuant à une agriculture durable et à la sécurité alimentaire au sein de l’UE.»

Les NTG ne sont pas une solution miracle, nuance Annabelle Déjardin, biologiste moléculaire à l’Inrae : «C’est un outil qui vient en complément de la sélection végétale conventionnelle. Il faut travailler conjointement sur de nouvelles variétés, mais aussi sur les pratiques culturales, le développement de l’agroécologie…» L’accord européen exclut de la catégorie 1 les variétés capables de produire des substances toxiques pour les insectes ou tolérantes aux herbicides.
Quels sont les risques pour l’environnement ?
Derrière ces discours prometteurs, l’arrivée probable de ces «nouveaux OGM» en Europe inquiète. D’abord, parce que ces mutations sont loin d’être parfaitement maîtrisées. «Introduire ou modifier une séquence dans un génome n’a pas forcément l’effet attendu, prévient Yves Bertheau, biologiste au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN). On peut par exemple avoir des effets hors cibles à certains endroits, entraînant une dérégulation qui peut altérer des fonctions essentielles de la plante.»
«Si une modification change subtilement la période de floraison ou les signaux chimiques de défense, quel sera l’impact sur les pollinisateurs ou sur la vie du sol ?»
Ces modifications involontaires peuvent ensuite avoir des conséquences sur l’environnement et la santé, liste le chercheur : «altération de la valeur nutritionnelle, création de nouveaux allergènes, nouvelles protéines…» «Si une modification change subtilement la période de floraison ou les signaux chimiques de défense, quel sera l’impact sur les pollinisateurs ou sur la vie du sol ?», interrogeaient plusieurs spécialistes dans une tribune au Monde fin avril.
Mais ces risques font débat dans la communauté scientifique. «C’est une technologie précise, fiable, et que l’on peut vérifier ; je ne vois pas pourquoi il y aurait plus de danger pour les NTG de catégorie 1 que pour une plante analogue obtenue par sélection conventionnelle», estime Annabelle Dejardin. «La précision de ces techniques est un fait parfaitement établi», abonde Jean-Christophe Pagès, qui précise que les semences vendues seront préalablement étudiées en serres et croisées avec d’autres variétés commercialisées.
En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a rendu plusieurs avis très critiques sur la question. Dès 2023, les expert·es ont notamment pointé les «limites scientifiques et sanitaires» des critères utilisés pour définir les NTG de première catégorie (notamment la pertinence du seuil des 20 modifications génétiques). Un deuxième rapport révélé par Le Monde – dont la publication a un temps été bloquée par «pression politique» – identifie une multitude de «risques potentiels» et recommande d’évaluer «au cas par cas» les plantes issues des NTG.
… et pour les activités paysannes ?
Cette dérégulation inquiète aussi les secteurs agricoles qui ont fait le choix d’interdire les OGM, à l’image de la bio ou de certaines appellations d’origine protégée (comme le comté). «En cas de contamination d’une parcelle bio par une parcelle voisine cultivée avec des variétés NTG [par le vent ou les pollinisateurs, NDLR], nous ne pourrons ni détecter, ni prouver l’absence de NTG dans nos cultures», alerte Daniel Evain, de la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab). «La coexistence entre filières est un très gros problème, confirme Yves Bertheau. Le maïs peut par exemple se disséminer sur trois à quatre kilomètres, le colza sur treize kilomètres.»

À ce stade, l’accord européen prévoit l’instauration de droits de propriété intellectuelle sur les NTG et les variétés qui en découlent. Ces brevets laissent craindre une appropriation des semences par les plus grosses firmes agro-industrielles : Bayer, BASF, Syngenta, Corteva… «Si des gènes brevetés par ces NTG sont déjà naturellement présents dans nos semences traditionnelles ou contaminent nos champs, nous pourrons être mis en procès par ces entreprises pour utilisation illicite de semences brevetées», alerte la Confédération paysanne.
Comme le raconte le média Reporterre, les entreprises semencières françaises elles-mêmes s’inquiètent du poids que pourraient prendre les géants mondiaux du secteur, qui ont déjà déposé des dizaines de demandes de brevets sur des NTG. «Il y a une concentration très forte des efforts de recherche et, potentiellement, une possibilité d’appropriation de l’innovation au niveau international par les principaux leaders», confirme Benoît Joly, économiste à l’Inrae.
Quand les plantes issues des NTG pourraient-elles arriver dans les champs ?
Le 4 décembre dernier, le compromis trouvé entre États membres et eurodéputé·es laissait peu de doute quant à l’adoption du texte. En cas de validation finale du Parlement européen, le règlement devait entrer en application à partir de la mi-2028, selon l’estimation du Conseil de l’Union européenne.
Mais depuis, rien ne s’est passé comme prévu. Comme le raconte le média Contexte, la gauche et les écologistes ont déposé de nombreux amendements pour rouvrir les débats, estimant que l’accord validé par la représentante du Parlement, Jessica Polfjärd (Parti populaire européen, groupe de droite majoritaire), ne respectait pas plusieurs lignes rouges. Le vote ultime, initialement prévu en mai, a été décalé au 17 juin prochain.
Au cœur des désaccords : la question des brevets. Le Parlement européen avait voté contre, mais l’accord actuel autorise le brevetage. Les eurodéputé·es souhaitent aussi un étiquetage obligatoire des plantes issues des NTG sur toute la chaîne de production, notamment sur les produits achetés par les consommateur·ices. Actuellement, il n’est prévu que pour les sacs de semences à destination des agriculteur·ices.
En parallèle, la mobilisation contre les «nouveaux OGM» monte : pétition, interpellation d’eurodéputé·es, lettre ouverte… Une manifestation se tiendra devant le Parlement européen à Strasbourg (Bas-Rhin) le matin du 16 juin à l’appel d’une cinquantaine d’organisations européennes. «Nous appelons au retrait de cette dérèglementation, qui est un recul considérable pour le droit à l’information des consommateurs et pour celui des paysans à produire sans OGM, expose Nayla Ajaltouni, chargée de campagne pour l’association Pollinis. Et, a minima, que les amendements qui visent à restreindre le droit des brevets soient adoptés.»










