Pêcheurs sans poissons, crocodiles menacés… Un an après l’arrêt du chantier, le barrage d’Eiffage en Côte d’Ivoire vire au fiasco

Barrage au ventre.
À l’arrêt depuis plus d’un an, ce mégaprojet exaspère les riverain·es pour ses impacts délétères sur l’économie locale. Sur le plan environnemental, des centaines d’hectares de zones forestières ont été détruits. On fait le point.
Le barrage de Singrobo-Ahouaty, en Côte d’Ivoire. © Hadrien Degiorgi

Lorsque Konan Moïse s’arrête devant cette immense muraille de béton, en cette journée de mai, les souvenirs défilent. D’un geste auguste, il mime le lancer d’un filet depuis une rive imaginaire, reproduisant l’art délicat de la pêche à l’épervier. Une activité que le quadragénaire a dû arrêter au début de la construction du barrage hydroélectrique de Singrobo-Ahouaty en 2019, par la société française Eiffage, à 140 kilomètres au nord-ouest d’Abidjan, capitale économique de la Côte d’Ivoire.

Après avoir tenté de s’aventurer loin de son village pour continuer à chercher du poisson, les querelles avec les pêcheurs des localités voisines l’ont incité à se tourner vers la culture du manioc, beaucoup moins rémunératrice. «Il m’arrive régulièrement de sauter des repas, pour que mes enfants puissent manger», confie-t-il.

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Le cas de Konan Moïse est loin d’être isolé. La construction du barrage s’est accompagnée d’effets délétères pour les populations des sept villages riverains : perte de terres agricoles, déplacements forcés, disparitions des activités économiques locales… Les compensations financières sont jugées largement insuffisantes. Le projet est également critiqué pour ses conséquences environnementales, comme le révélait Mediapart il y a un peu plus d’un an.

Pour la Côte d’Ivoire, le barrage de Singrobo-Ahouati est un projet phare. Le pays entend devenir «le réservoir énergétique de l’Afrique de l’Ouest», selon les mots de son président Alassane Ouattara, tout en réduisant sa production issue des combustibles fossiles. En 2025, seulement 25% de l’électricité produite dans le pays provenait de sources décarbonées, d’après les autorités, essentiellement grâce aux sept barrages hydroélectriques déjà en service. Le gouvernement ambitionne de porter cette part à 45% d’ici 2030, afin de respecter ses engagements climatiques pris en 2021.

Un projet à l’arrêt

Propriété de l’État ivoirien, le terrain a été cédé à la société Ivoire hydro energy (IHE), promotrice du site. Initialement chiffré à 174,5 millions d’euros, le projet a été cofinancé par des prêts consentis par plusieurs bailleurs internationaux, dont la Banque africaine de développement (BAD) ; Neo Themis, une société de capital-investissement basée au Maroc ; ou encore l’agence d’investissement du gouvernement allemand pour le secteur privé (DEG). Le groupe français Eiffage a obtenu la construction de «l’aménagement hydraulique» du barrage pour 110 millions d’euros.

Prévue pour 2023, son inauguration a été repoussée plusieurs fois. Dans l’état actuel, son entrée en fonction risquerait d’inonder l’autoroute du nord, qui relie Abidjan à Yamoussoukro, la capitale politique, ainsi que les villages alentour. D’après des informations obtenues par Vert auprès des parties prenantes, les bailleurs internationaux rechigneraient à assumer le surcoût.

Une situation qui irrite les villageois·es, estimant avoir été lésé·es pour pas grand-chose. Dans le village de Singrobo, un homme se repose sous une large paillote. Sylvain Kouacou est le chef des jeunes, un poste à responsabilité dans les localités ivoiriennes. Depuis le début du projet, il se bat pour que les populations obtiennent de meilleures indemnisations.

«Les habitant·es vivaient presque tous de la pêche et de l’agriculture, explique-t-il. Les compensations ont été calculées à partir de revenus largement sous-évalués, et uniquement sur une année, alors que les populations ont perdu des moyens de subsistance pour toute une vie, sans qu’aucune véritable alternative ne leur soit proposée.»

Des vies bouleversées

L’ancien pêcheur, Konan Moïse, dit avoir reçu 100 000 francs CFA (150 euros), un montant qu’il affirme gagner en un seul mois d’activité. Certain·es, comme Pauline Konan, n’ont même pas été indemnisé·es. La sexagénaire nous présente sa carte de mareyeuse – intermédiaire entre les pêcheurs et les circuits de distribution –, délivrée par la préfecture. «Cela faisait plus de trente ans que j’exerçais cette activité ; pourtant, on a estimé que ce n’était pas ma profession», raconte-t-elle, lasse. Elle survit désormais grâce aux dons d’autres villageois·es.

Contactée, la compagnie publique Côte d’Ivoire Énergie, en charge des indemnisations, n’a pas répondu à nos sollicitations. «L’ambition de produire une énergie propre est noble mais elle ne doit pas se faire au détriment du niveau de vie des communautés», souligne Nahounou Daleba, coordinateur du programme justice climatique et sociale au sein de l’ONG Jeunes volontaires pour l’environnement Côte d’Ivoire. D’autant que le barrage est aussi critiqué pour ses conséquences néfastes sur la biodiversité.

D’après une étude réalisée par le cabinet français Biotope, chargé de conduire des «expertises complémentaires» au plan d’impact environnemental (qui consiste à évaluer les conséquences d’un projet sur la biodiversité et les populations), le barrage doit provoquer la destruction de «1 165 hectares d’habitats naturels», aussi bien terrestres qu’aquatiques. Parmi eux, «618 hectares de forêts bien conservées», considérées comme des «habitats critiques pour sept espèces rares et/ou menacées», dont le faux-gavial d’Afrique, un crocodile en danger d’extinction.

Des compensations environnementales «pas à la hauteur»

Afin de compenser les atteintes à la biodiversité, IHE a promis de consacrer 2,4 millions d’euros sur trente-cinq ans à un programme de restauration écologique. Soit l’équivalent d’1,3% du coût global du barrage. La société prévoit des actions de conservation en faveur du faux-gavial d’Afrique et la protection d’îles situées en aval du barrage. Le promoteur s’est également engagé à reboiser 300 hectares de zones forestières détruites, correspondant à la moitié des pertes. Sollicitée à ce sujet, l’entreprise n’a pas donné suite à nos demandes.

«Non seulement les solutions proposées en termes de protection de la biodiversité n’étaient pas à la hauteur des importants dégâts provoqués, mais nous n’avons aucune indication que ces solutions sont mises en œuvre ou le seront véritablement», cingle Gabriel Bourdon-Fattal, directeur de Climate whistleblowers, une ONG française qui s’est rendue sur place pour constater les conséquences du barrage sur l’environnement et les populations locales.

Malgré ces interrogations, le projet a été jugé conforme à la norme PS6 – qui prévoit que le barrage ne doit provoquer aucune «perte nette» de biodiversité animale et végétale – de la filiale de financement privé de la Banque mondiale, condition indispensable au déblocage des fonds. Un document interne de Biotope, consulté par Vert, met en lumière une zone d’ombre : le cabinet aurait été présent, à la demande d’un des bailleurs, Neo Themis, pour «défendre [le] projet» auprès d’une banque. Une pratique non conventionnelle, dans la mesure où un bureau d’études n’intervient généralement pas dans le montage financier d’un projet qu’il évalue.

Fissures dans les murs

Eiffage, en tant que sous-traitant, ne peut pas être juridiquement tenu pour responsable des atteintes environnementales ainsi qu’envers les populations locales. Le groupe, qui affirme sur son site être «engagé depuis plus de dix ans dans la lutte contre l’érosion de la biodiversité», apparaît en contradiction avec les engagements qu’il revendique. L’entreprise met notamment en avant l’application rigoureuse de la séquence «éviter, réduire, compenser» sur l’ensemble de ses chantiers, une promesse qui, dans ce dossier, semble loin d’avoir été pleinement respectée.

Sur le terrain, sa responsabilité est, cette fois, directement mise en cause par les villageois·es concernant des fissures apparues sur plusieurs habitations. Elles et ils attribuent ces dégradations aux tirs de dynamite réalisés lors des travaux sur le site.

Eiffage se défend, précisant que les échanges avec les populations concernées relèvent de la préfecture et d’IHE : «Ces tirs de mines ont fait l’objet de contrôles pendant leur exécution, avec des mesures de vibrations ne montrant aucun impact sur les habitations. De faible intensité, ils ont été réalisés conformément aux directives et sous le contrôle du ministère, dans le respect d’une réglementation très stricte.»

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