
Elle est à l’origine du «buzz du blaireau». Catherine Le Troquier a 69 ans, le parler franc, l’autorité d’une institutrice, et 86 âmes à administrer. Valaire, dont elle est la maire (sans étiquette), est un village du Loir-et-Cher, entouré de forêts et de champs. L’ancienne graphiste s’y est installée il y a seize ans : coup de foudre pour une maison du coin et son jardin «punk», squatté par les orchidées depuis qu’elle a cessé de tondre.
Située à quelques kilomètres de Blois, la commune est devenue le point chaud de la bataille du blaireau. D’un côté, les chasseur·ses, autorisé·es à le traquer par déterrage – ou vénerie sous terre – à travers le pays du 15 septembre au 15 janvier. De l’autre, l’édile, leur farouche opposante depuis 2019.
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Cette année-là, la sexagénaire prête attention, pour la première fois, à un courrier de la préfecture déposé sur son bureau. Avant chaque été, celle-ci reconduit à partir du 15 mai la période dite «complémentaire» de la chasse au mustélidé, «par pure habitude, et pour faire plaisir à quelques-uns, que démolir des animaux à coups de pelle et de pince amuse», grince la maire de Vallaire. Au-dessus d’elle, dans la salle du conseil municipal, un petit buste de l’actrice et militante animaliste Brigitte Bardot, en Marianne coiffée d’une cocarde, toise les visiteur·ses.
Un arrêté controversé
En 2019, donc, Catherine Le Troquier décide d’interdire cette pratique sur sa commune. «Le blaireau demeure une espèce victime de sa mauvaise réputation», écrit-elle à la préfecture du Loir-et-Cher, le 13 septembre. Quelques semaines plus tard, celle-ci lui demande de rétropédaler. Ce que l’édile refuse. S’engage alors un bras de fer judiciaire qui la conduira jusqu’à la cour d’appel de Versailles (Yvelines), où l’illégalité de son arrêté municipal est tranchée en juillet 2023.
«Catherine Le Troquier a eu le mérite de mettre en lumière une pratique très controversée», salue le naturaliste Yann Lebecel, conseil scientifique de la maire et spécialiste du mammifère à la truffe rayée. Celle-ci consiste à coincer l’animal dans son terrier avec l’aide de chiens, puis à l’en extraire avec des pinces, pour enfin le tuer. Dans le Loir-et-Cher, 370 blaireaux ont été chassés, et 33 ont été tués en vénerie sous terre entre 2024 et 2025, selon la fédération départementale des chasseur·ses. Son président, Hubert-Louis Vuitton, qualifie «d’idéologique plus que factuel» le débat sur la période complémentaire porté par l’édile de Vallaire.
Au 15 mai, les blaireautins dépendent encore de leur mère, qui se carapate avec eux dans son terrier au moindre danger. Nul doute, alors, qu’ils comptent parmi les blaireaux abattus chaque année. Le code de l’environnement stipule pourtant qu’il est «interdit de détruire […] les portées ou petits de tous mammifères dont la chasse est autorisée», sauf s’ils font partie des «espèces susceptibles d’occasionner des dégâts», ou «ESOD», dont la liste est définie par le ministère de la transition écologique. Or le blaireau n’est pas une ESOD, il est considéré comme un gibier, même s’il vole des céréales et installe parfois son terrier sous une route ou un champ, pouvant provoquer des effondrements. «Mais ses dégâts sont assez faibles par rapport à ceux du sanglier» – qui n’est pas non plus une ESOD –, estime Yann Lebecel. En Alsace, la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) a installé trois terriers artificiels expérimentaux sous une digue, un échangeur routier et une voie ferrée, afin de reloger l’obsédé creuseur de tunnels.
Un débat de dates
La période complémentaire de la chasse est prise par arrêté dans chaque département, par le préfet, après avoir consulté la Commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS), qu’il préside. Cet arbitrage doit servir à réguler d’une année sur l’autre la présence d’une espèce : ici, le blaireau, dont la population n’est par ailleurs pas chiffrée. Étienne Verschueren représente Sologne nature environnement, l’une des deux associations écologistes qui siègent à la CDCFS du Loir-et-Cher. Isolé face à un aréopage «plutôt pro-chasse», il affirme qu’il est «très difficile de lutter contre ce rouleau compresseur» qui, jusqu’en 2024, «extrapolait le cheptel supposé de blaireaux», afin de «justifier» l’élargissement du calendrier de la chasse. Jusqu’en 2024 car, depuis, la période complémentaire de la chasse au blaireau par déterrage n’a pas été renouvelée dans le Loir-et-Cher.
Ici, comme dans d’autres départements, des associations environnementales ont pris la relève de Catherine Le Troquier, attaqué les arrêtés préfectoraux, et obtenu leur suspension (comme dans l’Allier) ou leur annulation (comme dans l’Indre). Plusieurs villes, dont Blois, et la région Centre-Val de Loire, ont par ailleurs adopté des vœux pour que cesse le déterrage du discret fouisseur. «Mais on ne peut faire changer ces pratiques au niveau national que dans les urnes», pense Catherine Le Troquier, selon qui «le soutien à droite est moins évident».

Dans le Loir-et-Cher, le déterrage du blaireau est donc toujours permis du 15 septembre au 15 mai, mais pas au-delà. «Il est acté que nous ne l’ouvrons plus», confirme Mathieu Frimat, chef du service Eau et biodiversité à la Direction départementale des territoires, qui gère le dossier de la chasse. En d’autres termes : la vénerie sous terre n’est plus étendue dans le département entre la mi-mai et la mi-septembre. Pour la remplacer, la préfecture a mis en place «un formulaire de demande d’intervention qui autorise le déterrage entre le 15 juin et le 15 septembre en cas de dégâts constatés», explique Mathieu Frimat, «pour pouvoir continuer à intervenir ponctuellement».
Le blaireau malade
Les chasseur·ses motivent aussi leur traque au blaireau par son rôle dans la propagation de la tuberculose bovine. Familièrement appelée «tube», cette bactérie sème la zizanie dans les étables et conduit à l’abattage des troupeaux contaminés. «Selon l’écosystème et la densité des populations, le blaireau peut y jouer un rôle mineur», confirme la professeure en immunologie Emmanuelle Gilot-Fromont, qui a présidé la rédaction d’un rapport sur la gestion de la tuberculose bovine et des blaireaux pour l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), en 2019. Dans le Sud-Ouest, où l’animal se plaît, les foyers de la «tube» sont effectivement plus importants.
De son côté, Yann Lebecel prend en exemple le cas corse, où se manifestent «15 à 20% des cas de tuberculose du pays, sans que le moindre blaireau n’habite sur l’île», contrairement aux sangliers, cet autre hôte potentiel. À la question de savoir si la chasse au mustélidé permet effectivement de lutter contre la tuberculose bovine, Emmanuelle Gilot-Fromont répond : «Quand on élimine un grand nombre d’individus, les populations se réorganisent, se déplacent, ce qui peut parfois étendre la zone de contamination.» En Grande-Bretagne, où la guerre aux blaireaux fait rage, une autre tactique de lutte contre la tuberculose bovine est à l’essai : une campagne de vaccination des blaireaux.
Retour dans le Loir-et-Cher, chez madame la maire. En mars dernier, les 60% de voix récoltées par sa liste «Valaire Vivante !» lui ont permis de rempiler pour un troisième mandat, entourée d’une équipe «jeune et dynamique», qui compte une conseillère en environnement, un vigneron, «tous concernés, de par leur travail, par les enjeux de biodiversité». Catherine Le Troquier regrette toutefois la «violence» et les «diffamations» de la liste adverse lors de la campagne : «Notre action dérange certains esprits, qui m’ont reproché de plus me préoccuper des insectes que des enfants, soupire-t-elle. Nombreux sont les maires qui n’osent pas agir par peur de se mettre la fédération de chasse à dos.» Elle, dit ne vouloir rien lâcher. Parler, écouter. Alors elle organisera bientôt une rencontre avec les habitant·es : «Parce que, sans dialogue, on n’arrivera à rien.»










