
L’air de Stayin’ Alive des Bee Gees résonne depuis une enceinte installée devant les bureaux de Greenpeace France, dans le 10ème arrondissement de Paris. «Rester en vie», c’est précisément le message porté par la trentaine de salarié·es et militant·es bénévoles rassemblée devant l’entrée ce mardi matin. Elles et ils protestent contre le plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) annoncé le 26 mars. Une décision justifiée par les difficultés économiques de l’ONG, touchée par un ralentissement de la croissance de ses dons, sa seule source de financement. Initialement fixé à 33 licenciements, soit un quart des salarié·es, le nombre de suppressions de postes envisagé d’ici octobre a depuis été ramené à 23.
Pour exprimer leur mécontentement, les membres de Greenpeace France mobilisé·es ont troqué leurs habituels t-shirts verts contre des tenues rouges. Rouge, c’est aussi la couleur des cartons qu’elles et ils distribuent à la direction en interrompant une réunion avec le comité social et économique (CSE), l’instance de représentation du personnel. «On veut rappeler la direction à l’ordre car on assiste à un vrai décalage entre les valeurs que défend l’association et ce qui se passe en interne en termes de justice sociale, de transparence et de gouvernance partagée», se désole Anne-Sophie Fernandes, salariée syndiquée à Asso-Solidaires.
«Un manque de considération»
Le collectif de salarié·es et bénévoles conteste «une absence de consultation» et «un manque de dialogue social» pour trouver une alternative au plan de licenciement. «D’autant que c’est en totale contradiction avec les principes de Nouvelle Équation», estime Anne-Sophie Fernandes. Ce processus de restructuration et de changement de mode de gouvernance, voté en mars 2025, vise à ramener davantage de démocratie et de lien entre bénévoles et salarié·es au sein de l’organisation.
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«Il y a un réel manque de considération de ceux qui représentent Greenpeace face au public», souffle Mathis*, l’air désabusé. Ancien salarié, il a souhaité rejoindre la lutte dans l’espoir que l’ONG «ne perde pas son rapport à l’humain». Il déplore que les postes menacés concernent principalement des fonctions opérationnelles, notamment au sein des équipes d’investigation et de campagne, sans que des postes d’encadrement soient touchés. «75% des emplois en sursis sont occupés par des élus au CSE et des personnes actives des sections syndicales. J’y vois aussi une manœuvre politique pour faire partir ceux qui dérangent», juge-t-il.

Interrogée par Vert, Laurence Veyne, codirectrice adjointe de Greenpeace France, assure : «Ce ne sont pas les personnes que l’on vise, mais des postes.» Elle affirme «avoir écouté les revendications» du collectif et indique que la direction «apportera des réponses à leurs demandes dans les meilleurs délais». D’après les révélations de Mediapart, la trésorerie de Greenpeace s’élève à près de onze millions d’euros, mais l’association prévoit un déficit de quatre millions d’euros d’ici 2027. Pour Laurence Veyne, le PSE reste nécessaire «pour éviter qu’à l’horizon 2029 nos réserves aient fondu et que l’on soit en cessation de paiements».
De son côté, le CSE a demandé une contre-expertise sur les difficultés financières de l’ONG, dont les résultats sont attendus pour le 12 juin. Les bénévoles et salarié·es ont également élaboré des pistes d’alternatives au PSE : réduction des écarts de salaire, passage à 32 heures, plan de départs volontaires. «La direction envisage nos propositions, mais en tant qu’ajustements à la marge, en plus des licenciements», regrette le collectif.
Les groupes locaux inquiets
Depuis le début du mouvement social, la lutte a pris de l’ampleur. Sur un site en ligne depuis le 5 mai, les personnes mobilisées ont lancé un «appel à la grève des communautés» de Greenpeace France. Une pétition a notamment été créée et une lettre ouverte a été signée par 103 employé·es (sur un effectif total de 138). Les militant·es sont aussi invité·es à cesser leurs activités sur le terrain et les adhérent·es à suspendre leurs dons. Quant aux groupes locaux, 20 sur 35 ont annoncé être en grève et 34 soutiennent la mobilisation.

Christiane* est coordinatrice au bureau de Poitiers (Vienne). Elle a fait la route jusqu’à Paris, inquiète des répercussions du PSE sur les groupes locaux. «On est en lien direct avec les chargés de campagne, s’ils ne sont plus là, qui visibilisera au niveau national les luttes sur nos territoires ?», s’interroge-t-elle. Elle a peur de voir apparaître «un Greenpeace mou qui ne fait plus que des plaidoyers». Un avis partagé par le reste du collectif, ce mardi.
Assis·es en cercle dans une grande salle attenante à la réunion du CSE, salarié·es et militant·es se questionnent sur la suite de la mobilisation. «On a l’impression qu’avec ou sans vote, le PSE sera tout de même acté», lance une militante. «Ils refusent de nous écouter», renchérit un deuxième. Certain·es parlent de «radicaliser» la lutte, d’autres de «demander la démission de la direction». De prochains groupes de travail éclairciront la situation, avant la décision finale de la direction lors du vote du budget, prévu pour le 9 juin.
*Ces personnes n’ont pas souhaité donner leur nom de famille.










